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PIERRE DE RONSARD
ŒUVRES COMPLÈTES
IX
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SOCIÉTÉ DES TEXTES FRANÇAIS MODERNES
PIERRE DE RONSARD
ŒUVRES COMPLÈTES
IX
OPUSCULES D£ 1558-1559
ÉDITION CRITiaUE
AVEC INTRODUCTION ET COMMENTAIRE
PAR
PAUL LAUMONIER
PARIS
LIBRAIRIE E. DROZ
25, RUE DE TOURSON, 2$
1937
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1=1 14- c^
INTRODUCTION
Après la publication du Second livre des Hymnes, que j'ai datée
de la deuxième moitié de 1556 ', Ronsard resta deux ans sans
rien publier. Il se contenta de donner une réédition de la Con-
tinuation des Amours de 1555 et Je la Nouvelle Continuation des
Amours de 1556, qu'il remania et réunit par juxtaposition sous
le titre unique de Continuation des Amours, m-%° paginé, paru
chez Vincent Sertenas en 1557 '. Les distiques latins de Dorât
qui suivaient en 1556 la dédicace de la Nouvelle Continuation
sont placés cette fois en tête du volume, au verso du titre géné-
ral. Deux sonnets et l'avant-dernier des quatrains « sur la
jenisse de Myron », du recueil de 1555, sont supprimés, ainsi
que les pièces de Belleau et de Mallot qui formaient l'appendice
du recueil en 1556'. En revanche, trois « gayetez » de 1553
sont ajoutées à la suite des pièces qui composaient le premier de
ces recueils-». Le texte primitif subit déjà de nombreuses et fortes
variantes, notamment celui de l'ode Belleau s'il est loisible...,
qui perd sa 5* strophe, et celui de la chanson // m\uivint hier de
jurer, dont les premiers vers sont tout transformés s.
Cette abstention de Ronsard peut s'expliquer de plusieurs
façons, et autrement que par un besoin de repos.
1. Voir le tome VIII, Introduction, p. vu.
2. La Bibliothèque Nationale en possède un exemplaire, acquis, sur
ma demande, en mai 1905 (Rès., pVe 570). Un autre fait partie de la
f.-imeuse collection ronsardienne des libraires londoniens Maggs, cata-
loguée par Seymour de Ricci en 1926-27 (n" 17 ^is du Supplément).
3. Voir le tome VII, pp. I5^, 179, 526 et suiv.
4. Voir au tome V les folastries (nommées « gayetez » dans les
recueils postérieurs) i, ni et iv.
5. Voir le tome VII, pp. 196 et 265. A ce propos, qu'on me permette
de signaler un erratum de la page 197 de ce tome; dans l'app. crit.,
pour les vers 11-15, il faut lire : îy-Sj suppriment cette strophe, au lieu
de : 6o-8y...
VI INTRODUCTION
D'abord, entraîné par la composition des Hymnes « en vers
héroïques », qui étahent comme de petites épopées, surtout ceux
du second livre, il voulut vraisemblablement consacrer ses loi-
sirs à l'élaboration de sa FranciaJe, qui restait encore à l'état
d'ébauche, faute d'un encouragement suffisant venu du roi ou
de son entourage. Le poète, nous l'avons vu, se plaignait forte-
ment en 1556, de ce que les promesses royales ne fussent pas
suivies d'exécution, et menaçait d'abandonner son projet, s'il ne
recevait pas, sous la forme d'une riche prébende, la récompense
anticipée de ce « long poème » '. Mais il ne laissait pas d'y tra-
vailler, ne fût-ce que pour donner patience aux amis qui le har-
celaient ; nous en avons la preuve, non seulement dans les allu-
sions que contiennent ses recueils antérieurs, mais aussi dans un
fragment eu alexandrins, qu'il communiqua dés lors à Henri
Estienne et que celui-ci inséra dans sa Pre^elUnce du langage
françoii vingt ans plus tard, après la parution de la Fraruiiuie
en décasyllabes'.
Ensuite, les circonstances n'étaient pas alors favorables â Ro;i-
sard pour la publication de nouvelles œuvres. La mort de son
frère aîné Claude, arrivée en septembre ISS^, lui avait valu,
ainsi qu'à son autre frère Charles, la charge de tuteur de ses
neveux et nièces mineurs, et cette charge n'était pas des plus
faciles, vu que la succession se trouvait grevée d'hypothèques et
de dettes, sans parler des aliénations de biens of>érées les années
précédentes». Outre ces affaires de famille, il est à présumer
que les événements militaires le retinrent dans sa province, ainsi
que bon nombre de Parisiens, surtout après la défaite de nos
armes à Saint-Quentin, qui faisait fortement craindre l'investis-
sement de la capitale (août 1557).
Enfin, nous savons par une élégie adressée à « son Mécène »,
le cardinal Odet de Coligny, vers l'automne de 1557, qu'il
1. Voir le tome VIII, pp. 34; et suiv.
2. On trouver.» ce fr.igiucnt d.ins l'édition Je U Preullrnee (Piris,
Garnier, collection Select.i), p. 208, et dans mon édition i«-8° de
Rons.ird (Paris, Lenierre), tome VII, p. 311.
}. Cf. L. Froger, Sonv. reibtr,bfs sur la famille de Ronsard, Revue
hist. et .ircli. du M.iine, 1884, i" semestre, pp. 115, 227 et suiv.
INTRODUCTION VII
déserta la Cour cette année-là par dépit et par dégoût de ses
vaines sollicitations auprès des puissants ; il y condamne en effet
avec éloquence la vie des courtisans,
Misérables valets, vendant leur liberté
Pour un petit d'honneur servement acheté,
et lui oppose la vie simple et calme des champs, où l'on peut
jouir sans remords de la nature,
Et composer des vers près d'une eau qui murmure.
Dans une autre élégie, adressée peu après au même personnage,
Ronsard se plaint de la Fortune, qui s'est tournée contre lui de-
puis que, séduit par l'accueil bienveillant du cardinal au Louvre,
il a eu la sottise d'ambitionner « les faveurs trompeuses de la
court », et s'est vu par suite abandonné d'Apollon et des
Muses '.
Telles sont les raisons qui peuvent expliquer le silence relatif
de Ronsard pendant deux années et ses retraites dans le Vendô-
mois en attendant des jours meilleurs.
Ces jours vinrent en IS58, après le redressement de notre
situation militaire par François de Guise, qui compensa notre
défaite de Saint-Quentin en reprenant aux Anglais le territoire
de Calais, qu'ils occupaient depuis plus de deux cents ans, et en
délogeant les Impériaux de plusieurs places qu'ils tenaient au Nord
et au Nord-Est de la France. Vers le milieu de l'année les forces
des adversaires commençaient à s'épuiser, et les deux seules
armées qui restaient cherchaient à s'atteindre pour une bataille
décisive, qui mettrait fin aux hostilités. C'est à ce moment précis
que Ronsard reparaît sur la scène publique, mû d'un nouvel
enthousiasme. Peu après, sans doute à la mort de Mellin de
Saint-Gelais (14 octobre), il est nommé « conseiller et aumônier
ordinaire du Roi » ^ Outre la pension de 1200 livres attachée à
cette fonction, plus fictive que réelle, il jouit de quelques béné-
1. On trouver.i ces deux pièces au tome X de la présente édition,
qui reproduira le Second li ire des Meslanges de IS59.
2. Ronsard est qualifié ainsi pour la première fois dans un privilège
royal daté du 28 février 1558 (15S9, n. st.) ; v. ci-après, p. 154. — Sur la
VIII INTRODUCTION
fices sur Jes cures du Maine ; il n'a pas encore le prieuré ou
l'abbaye que lui promettent ses patrons, Madame Marguerite,
sœur de Henri II, et les cardinaux de Lorraine et de Chastillon ;
mais enfin, il espère toujours, et cet espoir l'encourage à reprendre
le rôle de poète courtisan qu'il avait joué sans interruption de 1 548
à 1556. Disons mieux, il justifie vraiment alors le titre de « poète
du Roi » qu'il portait depuis le jour de janvier 1554 où Henri II
avait approuvé son projet de la Franciadt, et en avait, au dire
de Ronsard lui-même, « commandé » l'exécution'.
En effet, en l'espace d'un an, du mois d'août 1558 au mois
d'août 1559, il publie, non plus un recueil comme précédem-
ment, mais une série de huit plaquettes d'un caractère officiel,
ou semi-otîiciel, interprétant les volontés du Roi, glorifiant ses
actes et ceux de ses grands collaborateurs, traduisant l'allégresse
de la Cour, de la Ville et de la Nation, inspirée parla libération
du Coimètable et par les autres événements précurseurs de la
paix, se faisant le héraut du traité signé au Cateau-Cambrésis,
qui, si peu reluisant qu'il fût pour nous, mettait fin tout de même
à la rivalité presque séculaire entre la maison de France et celle
d'Espagne, célébrant enfin les mariages princiers, qui étaient
comme le sceau familial de ce traité. — 11 faut remonter aux
débuts de notre poète pour retrouver une série de pièces ana-
logues, publiées isolément : l'Epithalame d'Antoine de Bourbon
(1548), l'Avantentrée du roi Henry II (1549), l'Hymne de
France (1549) et l'Ode de la Paix (1550) ». La seule différence
importante entre les deux séries, c'est que la première émanait
d'un jeune homme, qui cherchait à devenir le poète attitré de la
mon de Saini-GcLiis, v. H. Molinier, thcsc de Toulouse, 1910, pp. 30J
et suiv.
1. V. l'Elcgic à Cassandre, au tome VI, p. 58. et l'Ode i M' d'Angou-
lesme, au tome VII, p. 66. — Ronsard est qualifie « poète du Koi •
P'iur la première fois dans le registre des délibcrations du Collège de
Khciorique de Toulouse en mai 15^4. puis sur celui des comptes du
Conseil de cette ville en i$$5 (v. mon cd. crit. de la Vitd* F. dr Hcnsard.
"illèse de Paris, 1910, p. 147 et i4h). De son côte, Charles Fontaine, un
poète nurotique rallié à la nouvelle école, adresse un quatrain • i Pierre
Rons.ird, poète du roy », publié en 15^7 dans son recueil des Odrs,
eiiigtnfs et epigmmwei, p, 67.
2. Voir les tomes I. pp. 9 et suiv. ; III, p. ).
INTRODUCTION IX
Cour, tandis que la deuxième émane d'un homme qui l'est
devenu. Une autre différence, mais moindre, c'est que deux des
pièces de la première série étaient strophiques, tandis que toutes
celles de la seconde sont en longs vers à rimes suivies, où les
alexandrins d'allure épique dominent de beaucoup.
C'est cette deuxième série que nous reproduisons dans le pré-
sent volume. Ces huit plaquettes in-4° n'ont pas d'achevé d'im-
primer. Leur titre porte seulement un millésime : 1558 pour les
deux premières, 1559 pour les autres. Il s'agissait de les ranger
dans l'ordre de leur parution et pour cela de préciser la date de
leur composition. Ce nous fut aisé pour quelques-unes, grâce à
leur titre et aux allusions qu'elles contiennent à des faits histo-
riques connus. Pour trois d'entre elles, des extraits de privilège,
un avertissement au lecteur et un sonnet liminaire nous ont
encore servi de points de repère. Et cependant nous avons dû par-
fois recourir à de simples hypothèses et dater leur composition
approximativement.
La première pièce, VExfioi talion au aitiip du Roy ■, a été com-
posée dans la dernière semaine d'août 1558. L'armée espagnole
et l'armée française s'étaient campées du 22 au 25 août à quelques
lieues l'une de l'autre : la première, commandée par le duc de
Savoie Emmanuel-Philibert, sur les bords de l'Authie, la
seconde, commandée par François de Guise, sous les murs
d'Amiens. Henri II rejoignit son armée le 26 août, venant du
château de Marchais, propriété du cardinal de Lorraine, et Ton
s'attendait à une grande bataille, qui, nous l'avons dit, devait
être décisive». Selon toute vraisemblance, Ronsard suivait alors
la Cour, comme « poète du Roi », et c'est au camp même
d'Amiens que, nouveau Tyrtée, il composa son Exhortation,
1. Paris, A. Wechel, 1558, ia-4'' de 4 ff. non chiffrés. — Bibl. Nat.,
Rés. Ye 495.
2. Cf. Monluc, Comm., éd. P. Courteault, t. II, p. }6i et suiv. ;
Rabutin, Comm. (coll. Petitot, t. XXXII, pp. 211 et suiv.).
X INTRODUCTION
étant données les précisions que contiennent les dix-huit pre-
miers vers et les vers 115 à 122. En même temps, elle était
transposée en vers latins par Jean Dorât, poète du roi lui aussi,
afin, sans doute, qu'elle fût comprise des étrangers qui étaient
au service de la France, mais ne comprenaient pas ou compre-
naient mal notre langue '.
Mais la bataille n'eut pas lieu, les premiers bruits de négocia-
tions pour la paix étant parvenus dans les camps dès le début de
septembre, et une sorte de trêve s'étant alors établie tacitement
de part et d'autre. La composition de la seconde pièce, VExhor-
tiUion pour la paix ', date donc ou du mois de septembre ou du
début d'octobre 1558. Dominé par le désir de délivrer son Con-
nétable captif, qui prêchait la paix à tout prix, et obsédé par
l'idée du péril protestant que lui dénonçait le roi d'Espagne, et
qui de fait semblait menaçant depuis les manifestations pari-
siennes du mois de mai, Henri II se décide alors à rétrocéder
une partie de ses conquêtes pour obtenir la fin des hostilités '.
Des deux côtés, des plénipotentiaires sont choisis pour trai-
ter de la paix, le lieu de leur rencontre est fixé à l'abbaye de
Cercamp et les négociations)' sont officiellement ouvertes le 1}
octobre ; ce qui explique historiquement qu'à une « Exhortation
pour bien combattre », Ronsard ait fait succéder une « Exhorta-
tion pour la paix » ; ce ne fut pas de sa part simple jeu littéraire ;
il s'y faisait l'interprète de la volonté royale ; et, comme la pièce
précédente et pour la même raison, celle-ci était transposée en
vers latins, cette fois par un certain Franciscus Thorius, que nous
avons réussi à identifier <.
1. P. Ronsardi exhort.itio ad milites Gallos, latinis versibus de gallicis
expressa a lo. Aurato Lcinovice (Paris, A. Wechcl, 1558, in-4° de 4ff.).
Bibl. Kat., Rcs. Ye 494.
2. Paris, A. Wechel, 1558, in-4'' de 8 ff. non chiffres. — Bibl. Nat.,
Rés.,Ye 491.
5. Cf. L. Romier, Origines poHtiqius dfs gturrts d* religion, Paris,
Perrin, J914. t. II, p. 272 et suiv.
4. P. Roiis.irdi ad pacem exhortatio latiiiis versibus de gallicis
expressa a Fr.uicisco Thorio Bellione (Paris, .K. Wechel, iSS^i in-4'' ^^
8 ff.). Bibl. Nat., Rés. Ye 492. — Le mot BoUione indique le lieu d'ori-
gine de l'auteur; il s'agit de François de Thoor, ne à Bailleul en Flandre;
INTRODUCTION XI
La troisième pièce, V Hymne de Charles cardinal de Lorraine^,
étant données les allusions des vers 223 à 232 à deux missions
de ce personnage pour la paix, fut composée après les confé-
rences de Péronne (mai 1558) et de Cercamp (octobre-
novembre 1558), où le roi, en effet, le délégua. En outre,
comme la plaquette a pour millésime 1559, il est naturel de pen-
ser que Ronsard profita pour l'écrire du loisir qu'il eut avec Du
Bellay au château de Meudon, où le cardinal semble avoir
hébergé les deux poètes pendant les préparatifs du mariage du
duc de Lorraine et de Claude de France, qui devait avoir lieu en
décembre, mais fut ajourné à la prière de Christine de Dane-
mark, mère du fiancé ». Si l'on rapproche ces faits entre eux,
et si l'on rapproche aussi cet hymne de la pièce suivante, tout
porte à croire que Ronsard l'a composé en décembre et adressé
au cardinal pour ses élrennes. — Michel de l'Hospital, qui était
encore chancelier de Madame Marguerite, donna en la circon-
stance un nouveau témoignage d'amitié à Ronsard en adressant
audit cardinal une épitre de recommandation en vers latins, qui
accompagnait le manuscrit, mais ne fut publiée qu'à partir de
1560, dans les éditions collectives de notre poète '.
La quatrième pièce, le Chant pastoral sur les nopus du duc de
Lorraine^, a été composée très peu de temps après V Hymne du
cardinal de Lorraine, puisque le mariage qu'il célèbre eut lieu le
mcdecin et poète, il fut en relations avec la Pléiade et les humanistes,
comme en témoignent les vers conservés en manuscrit au Brit. Mus.
(Ms. Sloane 1768) et plusieurs recueils de notre Bibl. Nat., contenant
des lettres et poèmes de lui. Voir la Biogra(>hie nationale de Belgique,
t. XXV (1950-1932), col. 121. Je dois cette identification à M. Jacques
Lavaud, que j'en remercie cordialement.
1. Paris, A. Wechel, 1559, in-4° de 16 ff. chiffrés. — Bibl. Nat.,
Rés., Ye 497.
2. Cf. L. Romier, op. cit., II, 225 et 529. Pour le séjour de Ronsard
et Du Bellay à Meudon, v. ci-après les pages S 2, 68 à 70, 76 et suiv.
5. On en trouvera le texte non seulement dans ces anciennes éditions,
mais dans celle de Blanchemain, tome V, p. 81, et la traduction dans
Bandy de Nalèche, Poésies complètes de M. de l'Hospital (Bichette, 1857),
p. 130. C'est à tort que cette épître latine figurait de 1560 à 1584 en
tète de V Hymne de la Justice, avec lequel elle n'a aucun rapport; c'est à
partir de 1587 qu elle fut mise à sa vraie place, en tête de l'Hymne du
Cardinal de Lorraine.
4. Paris, A. Wechel, in-4°de 20 pp. chiffrées. — Bibl. Nat., Rés. Ye 502.
XII INTRODUCTION
dimanche 22 janvier I5 59(n. st.)'. L'ordre serait inverse, si l'on
en croyait la requête, publiée quelques années plus tard, où
Ronsard énumère les œuvres que lui ont inspirées le cardinal de
Lorraine et sa famille >. Mais comme V Hymne ne contient aucune
allusion au mariage qui est le sujet du Chant pastoral, et que,
par contre, le Chint pastoral, contient une allusion certaine
à l'épître de l'Hospital qui recommandait l'Hymne, j'en ai conclu
que le Chant pastoral est postérieur. Au surplus, l'ordre présenté
par Ronsard dans la susdite requête peut s'expliquer par ce fait
que VHymne eut une Suite, qui fut publiée quatre mois après,
comme nous le verrons plus loin.
Le poème de La Paix, adressé au Roi ', fut composé soit en
février 1559 ("• st.), si on le considère comme une exhortation
à conclure enfin par un traite des négociations qui, commencées
dès le mois de septembre précédent, suspendues le 26 novembre,
ne reprirent que le 6 février, soit aux environs du lef avril,
entre le 27 mars, jour de la conclusion de la paix, et le 3 avril,
jour de la signature, si l'on prend à la lettre les vers 43 à 49 .
La première de ces dates peut se soutenir, d'abord parce que
les négociations avant repris au Cateau-Cambrésis après une
interruption de plus de deux mois, le moment semble avoir été
opportun pour exhorter le roi à faire de nouvelles concessions,
d'autant plus que le 23 février le Connétable, craignant une rup-
ture à propos de Calais, dont le retour à la France était une con-
dition sine qna non de la paix, accourut .1 Villers-Cotterets près
de Henri II, pour lui proposer des combinaisons de formules ;
ensuite, parce que la pièce est accompagnée du privilège de
juin 1557, et non de celui du 23 février 1558 (= 1559, n. st.).
1. Cf. Godefroy, Cérémonial francois, tome II, p. 12 à 15.
2. Cf. l'édition des Œuvres par Blancheniain, tome 111, p. 552 ; par
Marty-L.! veaux et par Laumonier, tome III, p. 271.
5. Paris. \ Wechel. in-4'' de 12 fF. non chiffrés. — Bibl. Nat., Rés.
Ye 495 et Ye 1048. On conn.-iit doux tirages du poème de la Paix, l'un
avec le privilège au verso du titre, l'autre avec le privilège au verso du
dernier feuillet (cf. le Catalogue de l.i coll. des Ronsard des libraires
Maggs, dressé par Seyniour de Ricci, p. 51). Mais les deux exemplaires
de la Bibl. Nat. sont identiques, avec le privilège à la lin de la plaquette.
INTRODUCTION XIII
On peut, toutefois, préférer l'autre date, d'abord parce que les
vers 178 et suiv. semblent bien indiquer que la pièce fut écrite au
printemps; ensuite, parce que dès le soir du 27 mars le Conné-
table écrivait à ses neveux que la paix était faite ; Henri II et sa
Cour se trouvaient encore à Viliers-Cotterets, et Ronsard, qui
s'y trouvait aussi très probablement, sut la nouvelle tout de
suite; cependant une rupture était encore à craindre jusqu'au
moment de la signature du traité, car elle avait failli encore se
produire le 26 mars ; et cela suffirait à expliquer l'instance de
l'exhortation adressée par le poète à son roi '.
La plaquette de La Paix contenait en outre deux pièces : la
Bienvenue de Afg"" Je Conneslable et VEnvoy des chevaliers aux dames,
dont la date de composition est aussi conjecturale.
Le Connétable A. de Montmorency, prisonnier en Belgique (à
Gand, puisa Enghien et Aiidenarde) depuis la défaite de Saint-
Quentin, avait été envoyé sur parole en octobre 1558 au camp
d'Amiens auprès de Henri II, et celui-ci lui avait donné pleins
pouvoirs pour négocier la paix à Cercamp. La mort de Marie
Tudor, survenue le 17 novembre, interrompit les conférences à
la fin de ce mois. Toutefois, avant de se séparer les plénipoten-
tiaires convinrent que, dès ce moment-là, le Connétable pouvait II
obtenir sa liberté contre rançon. Mais il dut rester encore deux
semaines en Flandre, à Lille, pour en négocier le prix. Libéré
sur parole après un premier versement, il partit pour la France
le 16 décembre. Sur toute sa route il fut fêté, et le 21 il arrivait
au château de Saint-Germain, accueilli avec joie comme un sau-
veur par la Cour, à l'exception de ses rivaux les Guises ^ — On
pourrait croire que Ronsard composa la Bienvenue à ce moment"
là, d'autant plus que, pendant les semaines qui suivirent son
retour, le Connétable redevint tout puissant. Mais la seconde
partie de la pièce ne permet guère de s'arrêter à cette hypothèse,
car elle contient des preuves en faveur d'une date plus récente,
1. Cf. A. Je Ruble, Traité du Cdteau-Cambrésis, p. 26; Delaborde,
Vie de Coligny, t. I, p. 562 ; Décrue, Anne de Montmorency, t. II, p. 226 ;
Romier, op. cit., t. II, p. 345.
2. Cf. Romier, op. cit., t. II, pp. 300 et suiv., 320 et suiv.
XIV INTRODUCTION
celle du retour définitif de Montmorency après la signature du
traité du Cateau : c'est ainsi que les vers 120 et 121 rappellent
une décision d'ordre matrimonial, qui ne fut prise par les pléni-
potentiaires qu' in extremis, aux environs du i" avril. Un
moyen de tout concilier, ce serait d'admettre que Ronsard com-
posa la première partie (jusqu'au vers 70) en décembre 1558,
et qu'il ajouta le reste en avril 1359. Rien de plus vraisem-
blable, si l'on remarque, après une conclusion, cette reprise
du vers 71 :
Renibrasse de rtibef ce vieillard vénérable '.
Quant à VEnvoy des chevaliers aux dames, il fut écrit très pro-
bablement, comme son titre complet semble l'indiquer, pour un
tournoi qui s'ouvrit à l'occasion du mariage de Charles duc de
Lorraine, lequel fut célèbre, nous l'avons dit ci-dessus, le 22 jan-
vier 1 5 59 (n. st.). Ce qui confirme cette hypothèse, c'est le début,
où il est dit que les vingt-quatre chevaliers engagés dans le
tournoi sont des officiers qui ont pour ce jour-là quitté leur ser-
vice de guerre. C'était donc à un moment où l'armée de Fran-
çois de Guise, la seule qui nous restât, tout en profitant de l'ar-
mistice observe depuis l'automne précèdent, se tenait prête i
toute alerte aux environs d'Amiens, et l'on sait qu'elle ne fut
entièrement congédiée qu'au début d'avril, après la signature du
traité de paix '.
La sixième plaquette contient seulement le Chant de liesse, dédié
au Roi '. Cette pièce dut suivre de peu la signature du traité. Deux
passages permettent de préciser la date de sa composition et en
même temps de sa publication : le vers 56, indiquant le « retour
de Tan », et le vers 108, disant que Henri II n'a pas encore
40 ans.
1. V. ci-après, pp. 121 et 12?, texte et notes.
2. Au surplus, un mcmorialiste du temps, décrivant les fêtes de ce
m.iri.\gc princier, .ijoute : o Mcsmcment devant le palais de .M. de Guise
fut fait un tournov ouvert i tou^ chevjlicrs, pour s'esprouver en lice à
la lance et au combat de toutes sortes d'armes • (Kabutin, Comm,,
t. XXXII de la coll. Petitot. p. 226).
5. Paris, A. Wechel, 1559, 10-4" de 4 ff. non chiffrés. — Bibl. Nat.,
Rés. Yc 496.
INTRODUCTION XV
\o Suivant l'ancienne manière de compter l'année, le «retour
de l'an » ne peut désigner que les premières semaines qui sui-
vaient le jour de Pâques. Or, le jour de Pâques tombait en
1559 le 26 mars. La paix, conclue le 27 au soir, connue à la
Cour le 28, fut signée, nous l'avons vu, le 5 avril. Henri II
revint aussitôt de Viilers-Cotterets à Paris, au palais des Tour-
nelles, et fît proclamer cette pai.K à son de trompe par le héraut
d'armes dans les rues de la capitale. Le 8 avril, on célébra en
présence du roi une procession d'actions de grâces '.
2° Henri II, étant né le ji mars 15 19 (n. st.), eut 40 ans le
même jour de 1559. En disant au roi que sa quarantième année
n'est pas encore sonnée, Ronsard dit la vérité, s'il a composé
sa pièce dès la nouvelle delà conclusion de la paix, connue de la
Cour le 28. Mais il a pu écrire la chose par ignorance ou courti-
sanerie quelques jours après, au moment des réjouissances
publiques, auquel cas il ne se serait pas trompé de beaucoup.
Tout cela nous permet de dater la composition de ce Chant de
liesse du 29 mars au 8 avril 1559.
La septième plaquette contient la Suyte de VHymne du Cardi-
nal de Lorraine ', qui fut composée très probablement en avril
1559, une fois la paix signée, trois ou quatre mois après
r//vw«^, qui remonte, nous l'avons vu, à décembre 1558. Les
nouveaux mérites que chante Ronsard sont ceux que montra ledit
cardinal aux conférences du Cateàu-Cambrésis en février et mars
1559, où il joua publiquement un rôle de premier plan, très
différent de celui de Montmorency, qui, dépourvu de talent
oratoire, travaillait surtout dans les entretiens particuliers des
coulisses, et qui, pour obtenir la paix, se montrait bien plus
conciliant que son partenaire. — On pourrait objecter que cette
« suite » ne fut publiée qu'après la mort de Henri II (10 juillet),
comme en témoigne le sonnet « à la royne mère » imprimé en
tête de la plaquette. A quoi je réponds que cet hymne supplé-
mentaire aurait perdu son opportunité et même son intérêt, si
1. Cf. Cérémonial de rHôlel de ville, Mss. f. fr. vol. 18.528, {" 8.
2. Paris, R. Estienne, 1559, 111-4° ^^ 5 ^- °o° chiffrés. — Bibl. Nat.,
Rés. Ye 498 et 499.
Ronsard, IX. n
XVI INTRODUCTION
Ronsard avait attendu si longtemps pour le composer, alors sur-
tout qu'il consacrait d'autre part un poème de « bienvenue » au
Connétable, auteur principal de la paix. Je pense qu'il se con-
tenta en avril d'offrir au Cardinal ses vers en manuscrit et ne les
publia qu'en août ou septembre, parce que la deuxième partie
(du vers 173 à la fin) n'est qu'une supplique instante pour obte-
tenir une riche pension ou prébende et des honneurs, sans les-
quels
Les Muses sont muettes par les bois.
Notons encore que le Cardinal fut absent de la Cour durant
tout le mois de mai, chargé d'aller à Bruxelles recevoir de la
bouche du toi d'Espagne le serment de la paix '.
La huitième et dernière plaquette contient trois pièces : le
Discours à Mgr le duc Je Siivoye, le Chant pastoral à Madame Mar-
guerite duchesse de Savoye, inspirés par le mariage du duc Emma-
nuel-Philibert, le héros du jour, avec la soeur du roi Henri II, et
une série d'Inscriptions qui devaient servir pour les fêtes prés-ues
au programme du mariage d'Elisabeth de France et de Philippe II
roi d'Espagne '.
Un « avertissement au lecteur » nous prévient que « tout ce
petit recueil » fut composé avant la mort de Henri II, et différé
d'imprimer « à cause de la tristesse où toute la France estoit,
pour le regard d'un si piteux accident ».
Les vers 251 et suivants de la première pièce prouvent qu'elle
fut écrite après la signature du traité du Cateau. D'autre part les
panégyriques des futurs mariés qui la constituent portent à croire
qu'elle fut offerte en manuscrit au duc de Savoie lors de son
arrivée à Paris le 21 juin, ou l'un des jours suivants au Louvre,
où il était logé '.
1. Cf. Romier, op. cit., t. II, p. 5$! à 3^3. Peut-être enfin convient-il
de remarquer que la plaquette en question fut imprimée, ainsi que la
suivante, en vertu d'un privilège nouveau, daté du 2} février 1558
(^ 1559 n. st.), et que l'imprimeur-éditeur choisi par Ronsard n'était
plus André Wechel, mais Robert Estienne.
2. Paris, R. Estienne, 1559, in-4'' de iS fF. non chiffrés — Bibl. Nat.,
Rés. Ye 500 et 501.
3. Cf. Romier, op. cit., t. II, p. 377.
INTRODUCTION XVII
La deuxième pièce pourrait passer pour avoir été composée
après le mariage de la princesse Marguerite, si l'on s'en tenait
à son titre et aux allusions de son texte. Ce serait une grave
erreur. Toute la Cour savait dés la fin de l'année précédente
que l'une des clauses du traité en préparation serait l'union de
cette princesse et du duc de Savoie. Un privilège daté du
23 février 1558 (= 1559 n. st.) qualifiait déjà Ronsard « aumô-
nier ordinaire de Madame de Savoye » ' ; Michel de l'Hospital
était allé au Cateau le 18 mars pour établir le contrat. « Le
sieur de Savoie aura à femme Madame Marguerite de France »,
ces simples mots constituaient l'artic'e peut-être le plus important
du traité du Cateau ^ On savait en outre que la cérémonie officielle
devait avoir lieu aux environs du i" juillet. On pouvait donc en
parler comme d'un fait accompli bien avant le jour de cette
cérémonie. Si, d'autre part, on tient compte du premier alinéa,
qui montre que Ronsard s'était éloigné de la Cour une fois de
plus par dépit, des vers 15 et 248, qui placent la scène cham-
pêtre au mois de mai et dans le Vendomois, enfin des vers 287
et suivants, qui font allusion à Y Epithalame écrit par Du Bellay
en collaboration avec la famille Morel, on peut dater la compo-
sition de cette pièce de la première quinzaine de juin. Le con-
trat fut signé le 27 juin au palais des Tournelles ; le mercredi 28
on célébra officiellement les fiançailles et le mariage fut fixé
définitivement au 4 juillet. Les préparatifs commencèrent à
Notre-Dame, à l'Evêché et au Palais de la Cité. Mais tout fut
arrêté par l'accident mortel de Henri II au tournoi du 30 juin.
Pourtant, à la prière du roi moribond, le mariage eut lieu, mais
ce fut sans aucune pompe, la nuit du 9 au 10 juillet, aux Tour-
nelles, dans la chambre d'Elisabeth, nièce de Madame Margue-
rite et reine d'Espagne par son propre mariage tout récent'. Le
lendemain le roi de France mourait.
1. V. ci-après pp. 154 et 202.
2. Cf. Romier, op. cit., t. II, p. 322, 338 et 372. On trouve ce traité
tout au long dans Léonard, Recueil des traités de paix, II, p. 527 à 553,
et Dumont, Corps diplomatique, V, p. 28 à 46.
3. Je m'en remets sur ce dernier point à Romier, op. cit., t. II, p. 388.
D'autres historiens ont raconté sans preuves que ce mariage eut lieu à
XVIII INTRODUCTIOK
Quant aux vingt-quatre Inscriptions qui terminent notre volume,
elles ont été écrites également à l'occasion d'un mariage prin-
cier. Comme le prouvent les quatre premières et la dernière,
la « comédie » mentionnée au titre devait être représentée au
cours des fêtes qui étaient prévues pour celui d'Elisabeth de
France, la fille aînée de Henri II. Elles furent donc composées
dans la deuxième quinzaine de juin. Le duc d'Albe, représen-
tant le roi d'Espagne, et les seigneurs de sa suite arrivèrent à
Paris le 15 juin; ils accompagnèrent le 18 Henri II à Notre-
Dame, où ils jurèrent avec lui l'observation de la paix. Le con-
trat fut signé le 20, les fiausailles furent célébrées le 21 et le
mariage le 22 à Notre-Dame, avec festin et bal somptueux au
Palais de la Cité '. Le 28, après la cérémonie des fiançailles de-
Madame Marguerite, les tournois commencèrent, pour se termi-
ner le 30 au soir par l'accident qui coùu la vie au roi de France
et fit décommander, nous venons de le voir, toutes les autres
réjouissances. Il est probable que la susdite « comédie » devait
être jouée « en la maison de Guise » dans les premiers jours
de juillet.
On voit tout l'intérêt historique de ces huit plaquettes, que
j'ai tenu à grouper, parce que, composées et publiées successive-
ment en l'espace d'un an, elles présentent ce caractère commun
de concerner les événements militaires et les négoci.Ttions qui
ont précédé le traité du Cateau-Cambrésis, puis ce traité lui-
même et ses suites immédiates, notamment les mariages prin-
ciers, qui, avec la récupération du territoire Calaisien, en furent
les principaux et plus clairs résultats pour la France et ses rela-
tions avec les pavs voisins. C'est un des traités les plus impor-
tants de notre histoire nationale, en ce sens qu'il mettait fin, au
la chapelle Saint-Paul, qui touchait au palais des Toarnelles, par ex.
Winifred Stephens, Morgartt of France, ducbfss of Savoy (London, Laoe,
1911), p. 205.
I. Cf. Dumont, Corps diplomatiqut, IX, p. 48; Godefroy, Cérémonial
français. II, p. 15 et suiv.
INTRODUCTION XIX
moins pour cinquante ans, à la rivalité presque séculaire entre la
maison de France et la maison d'Espagne-Autriche, et du même
coup aux guerres d'Italie.
Dans ces opuscules Ronsard exprime les sentiments de
crainte et d'espoir d'une Cour et d'un peuple à bout de res-
sources et de souffle, finalement l'enthousiasme que ce traité
suscita en France, malgré l'abandon de presque toutes les con-
quêtes territoriales des régnes de François I^r et de Henri II.
Seuls eurent à s'en plaindre les chefs de nos armées, qui virent
avec douleur anéantir à peu prés le fruit de tant de labeurs;
mais l'ensemble de la nation put enfin respirer. Au reste, à tort
ou à raison, la dynastie des Valois avait désormais un autre
souci, celui d'extirper l'hérésie calviniste, et d'arrêter la guerre
civile qui grondait et qui devait se déchaîner jusqu'à l'avène-
ment des Bourbons au pouvoir suprême.
Un autre intérêt de ces opuscules concerne plus particulière-
ment la personne de Ronsard, qu'ils montrent en plein office
de poète de Cour, glorifiant le roi, les chefs d'armée et les
ministres, tout en déplorant leur indifférence ou leur ingratitude
à son égard. Son patriotisme y éclate déjà, autant que le soin
de son avenir, et le rôle qu'il jouera durant la guerre civile se
devine aisément à cette seule lecture. Notamment 1' « hymne »
et sa « suite » qu'il consacre au cardinal de Lorraine sont tout à
fait caractéristiques à la fois de son sentiment national et de son
ambition personnelle. On le voit en outre, dans les pièces que
réunit la dernière plaquette, partagé entre deux sentiments con-
traires, celui de la joie que lui inspire le mariage tant désiré de
sa protectrice la princesse Marguerite, sœur de Henri II, avec le
valeureux duc de Savoie, et la tristesse qu'il éprouve à la voir
s'éloigner de lui, elle en qui résidait son plus ferme espoir. Le
« chant pastoral » qu'il lui consacre, tout en imitant certaines
églogues funèbres de VArcadia de Sannazar, exhale des plaintes
d'une indéniable sincérité, et je ne connais pas de plus poignante
élégie.
Enfin les « inscriptions » en quatrains indépendants pour
comédie-ballet, que Ronsard a composées à l'occasion du
XX INTRODUCTION
mariage de la fille aînée de Henri II, sont très révélatrices,
autant que les « exhortations » de 1558, de sa fonction de poète
royal. Leur auteur était-il bien le même qui, dix ans plut tôt,
condamnait hautement les petites pièces monostrophiques si
chères aux écoles précédentes ? Oui, c'était le même homme,
qui, après avoir essayé d'imposer à la Cour ses goûts de poète
érudit, s'était vu forcé de subir ceux de la Cour, et par consé-
quent de suivre, dans une certaine mesure, les traces de Clé'
ment Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Telle était la condition
des gens de lettres au xvie siècle : leur succès, leur existence
même restaient subordonnés au bon plaisir des princes, et leur
œuvre devait se plier à l'esthétique, superficielle en somme, des
gentilshommes courtisans. Aussi peut-on dire hardiment qu'à
partir de 1558, et même avant, non seulement Ronsard, mais les
meilleurs de ses émules et de ses disciples, sont devenus, sous
l'empire de la nécessité, des poètes de Cour, tout comme Marot
et Saint-Gelais, écrivant comme eux, dans un style plus relevé,
il est vrai, des épîtres, des églogues, des poèmes officiels, des
étrennes et jusqu'à des devises « pour les grands seigneurs ». La
plupart des membres de la Pléiade auraient pu s'appliquer cette
fin deVEglogue à Du Thier, qui date de 15 58 ou 1559 :
& des ceste heure là
Perrot laissa les bois & aux Rois s'en alla «.
Au demeurant, il n'y eut que demi-mal pour Ronsard à
accepter cette part de l'héritage marotique, ou plutôt ce fut un
mal pour un bien ; car, si la fantaisie des grands l'abaissait par-
fois à la mode des improvisations de courte haleine, si encore
l'espoir et la reconnaissance des bienfaits le condamnaient à de
perpétuelles flatteries, il n'eu est pas moins vrai qu'en passant
du Collège à la Cour notre poète quitta sa raideur première, et
que son stvle gagna du naturel, de l'aisance, de la clarté, sans
perdre rien des fortes qualités qu'il devait à l'enseignement de
I. V. mon édition in-S" (Paris, Lemerre), t. III, pp. 427 à 438. Cette
pièce reparaîtra au tome X de la présente édition, qui contiendra le
Second livre des Meslanges de 1559.
INTRODUCTION XXI
Dorât et à la culture gréco-latine. Comme, d'autre part, il a su
mêler de nobles conseils aux louanges hyperboliques, dire par-
fois leurs vérités aux grands et garder en face d'eux une liberté
relative, j'estime, tout compte fait, que Ronsard a tiré le meil-
leur parti possible de l'inévitable situation, et qu'il en est résulté
pour son œuvre beaucoup moins de dommage que de profit.
Nous verrons que dans son rôle de poète de tradition, comme
dans celui de poète de révolution qu'il avait d'abord soutenu, il
brilla d'un singulier éclat et resta le chef du chœur.
Bordeaux, octobre 1936.
EXHORTATION
au Camp du Roy pour bien
COMBATRE LE lOVR
DE LA BATAILLE.
A PARIS.
De l'imprimerie d'André "V^echel.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
Fac-similé du titre de la première édition.
EXHORTATION
AU CAMP DU Roy
POUR BIEN COMBATTRE LE JOUR DE LA BATAILLE
L'heure que vous avez si longtemps attendue,
Maintenant (ô Soldas) en vos mains s'est rendue ',
Il ne faut plus courir pour voir les ennemis,
4 Auprès de vostre camp leurs tentes ilz ont mis,
Si bien qu'on voit ensemble en la mesme campagne
Et les forces de France, & les forces d'Espagne
S'appellerau combat, & attendre des cieux
8 Lequel d'un si beau camp sera victorieux 2.
Éditions : Exhoi'.alion an camp du Roy... plaquette, 1558. — Œuvres
(Poëmes, j' livre) 1560 ; (id., 2' livre) 1567 a 1573; (id., i" livre)
1578 ; (id., 2' livre) 1584 et 1587.
Titre. -jS... du Roy Henri II... ] S4-Sj Exhortation au camp du roy
Henrj' II {sans plus)
1. Comme une place qui capitule devant les efforts des assaillants.
2. Depuis la reprise de Thionville (22 juin 1558) et la prise d'Arlon
(5 juillet), notre armée, commandée par François de Guise, cherchait à
atteindre pour une bataille rangée l'armée espagnole, qui se dérobait
sous les ordres du duc de Savoie, Emmanuel-Philibert. Enfin, après la
grande revue passée à Pierrepont par le roi en personne le 8 août, et
une pointe poussée à deux lieues de Corbie, le 21 août. Guise établit
son camp sous Amiens, tandis que le duc de Savoie établissait le sien
sur l'Authie, avec une armée égale à la nôtre. Les deux rois (Henri II et
Philippe II) arrivèrent en personne dans les deux camps et les soldats
s'attendirent à quelque grande journée (cf. Monluc, Comm., éd. P.Cour-
teault, tome II, p. 361 à 376).
Mais cette attente fut trompée et les deux armées demeurèrent long-
4 EXHORTATION
Dieu, qui tient maintenant le pariy de la France,
Punira l'Espagnol de son outrecuydance,
Et renvoyra sur luy le malheureux destin,
12 Qui défit nostre armée aux murs de Sainct Q.uentin'.
Ne lui suffisoit-il d'avoir perdu la ville
De Guines, de Calais, Hanimes & Thionville^,
Sans vouloir de rechef retomber dans vos mains,
16 Pour estre à la mercy de nos Princes Lorrains 5,
Ainçoys de nostre Roy, qui luymcsme en personne,
10. èf-Sj Du soldat Espaignol {jS-S-j ennemy) punira l'arrogance
13. è-j-S"] Assez luy suffisoit d'avoir
15. ji-jS en noz mains | S4-SJ en voz mains
temps à quelques lieues l'une de l'autre sans engager d'action sérieuse,
les premiers bruits de négociations pour la paix étant parvenus dans les
deux camps dès le mois de septembre, et les plénipotentiaires ayant été
désignés de part et d'autre officiellement au début d'octobre (Décrue,
Aiitie de MoiiiworencY sous le roi Henri II..., p. 215 et suiv. ; Romier, Ori-
gines polit, lies guerres de religion, t. II, p. 287 et suiv.).
1. La défaite des Français sous les murs de Saint-Quentin avait eu
lieu le 10 août 1557. Le connétable A. de Montmorency y avait été fait
prisonnier avec le maréchal de Saint-André et des milliers de chefs et
de soldats de toutes armes. L'amiral Coligny et son frère Fr. d'Andelot;,
colonel de l'infanterie, qui, avant cette bataille, s'étaient jetés avec
quelques centaines d'hommes dans la ville fortifiée, soutinrent le siège
jusqu'au 27 août, puis furent faits à leur tour prisonniers. Depuis lors,
ils étaient tous tenus captifs en Flandre, sauf d'Andelot, qui avait réussi
à s'échapper des la première nuit de sa captivité.
2. Après avoir repris en janvier 1^)8 les villes de Calais, Guines et
Hames, dernières possessions anglaises en France, Fr. de Guise s'était
emparé de Thionville (22 juin) et d'Arlon (3 juillet).
Ce dernier exploit avait été suivi malheureusement de la défaite du
maréchal de Termes à Gravelines (13 juillet), dont Ronsard, à dessein,
ne parle pas ici, mais dont il parlera dans V Hymne du Cardinal de Lorraine
(ci-aprés, p. 58). Cf. Forneron, Les ducs de Guise et leur époque, tome I,
chapitre vu.
3. Le capitaine François de Guise et son frère cadet Charles cardinal
de Lorraine, premier ministre de Henri II. Ronsard emploie le pluriel,
considérant la solidarité de ces deux personnages, dont la double et dif-
férente activité n'avait qu'un même but, dominer la situation en l'ab-
sence du connétable. Ils étaient d'ailleurs tous deux au camp d'Amiens;
mais en réalité l'armée espagnole n'avait directement affaire qu'avec le
capitaine(cf. Romier, op. c«/.,ll, p. 298).
I
AU CAMP DU ROY 5
Veut les armes au poing deffendre sa couronne ? '
Vous, les plus grans Seigneurs, montrez vous diligens
20 A reno-er bien en ordre & vous & tous vos sens,
Q.ue la noble vertu de vostre race antique
Ne soit point demantie en cest honneur bellique^,
Mais comme grans Seigneurs & les premiers du sang 5,
24 En défiant la mort, tenez le premier rang,
Et par vostre vertu (qu'on ne sçauroit abattre)
Montrez à vos soldas le chemin de combattre.
Vous, Gendarmes, serrez la cuisse en vos arsons4,
28 Brisez moy vostre lance en cent mille tronsons.
Prenez le coutelas, & la pesante mace >,
Et de vos ennemis pavez toute la place.
Le pied de vos roussins ^ marche sur les monceaux
52 Des Bourguignons occis 7, la pro3'e des corbeaux,
Et qui, sans recevoir l'honneur de sépulture,
Aux mastins & aux loups serviront de pasture.
Sus donc poussez dedans, & de vos gros plastrons
36 De vos chevaux bardez, forcez les escadrons
ig. 8j Vous, Princes & Seigneurs
23. 8j Mais comme deray-dieux
32. yS-S^Des ennemis occis
31-54. <?7 L'ongle de vos roussins marche sur les monceaux Des enne-
mis occis, dont les larges ruisseaux De saug puisse engresser la plaine
fromenteuse Pour u'esire au laboureur stérile ny menteuse
35. 8j Sus donc poussez, pressez
36. 6j-S/ Bardes, cuirasse, armetz, forcez les escadrons
1. Henri II arriva au camp d'Amiens le 26 août (cf. Monluc, Comm.,
éd. P. Courteault, tome II, p. 374 et 376). 11 est donc très probable que
Ronsard a composé son poème à ce moment-l.\.
2. Mot calqué sur le latin bellicum : déjà vu au tome III, p. 130.
3. Ce sont les princes du sang royal.
4. Ce terme de gendarmes désignait particulièrement les cavaliers.
5. La masse d'armes; déjà vu au tome I, p. 84 et 86.
6. On appelait ainsi les chevaux de charge.
7. Voir le tome VIII, p. 42, note 3.
6 EXHORTATION
Des Flamens ennemis, qui vous faisant outrage,
De vos premiers ayeux occupent l'héritage,
Car Flandres, & Bourgongne, & Brabant, & Artoy
40 Jadis obeyssoient aux sceptres de noz Roys '.
Et vous, jeunes soldas, à qui la barbe encore
D'un petit poil doré tout le menton honore.
Serrez vous en bon ordre & chacun en son cueur
44 S'enflamme de combattre &. de mourir vaincueur.
Mourez donc en la guerre, ou bien si de fortune
Vous eschapez la mort à tous hommes commune,
Au moins dans l'estomac aux logis raportez
48 Une playe honorable : ainsi reconfortez
Vos Pères qui seront plains de resjouissance,
37. jS-Sy Des soldats opposez
39. 7S-S7 Car Flandres & Holande
42. 6y-Sj tout le menton décore
46. 7S-SJ à tout homme commune
47. 84-Sj au logis
49-50. Sj sautellans d'allégresse... vostre prouesse
I. Ces différentes provinces, qui avaient appartenu au xv« siècle à la
deuxième maison de Bourgogne, relevaient autrefois de la couronne de
France. L'Artois avait été annexé par Philippe Auguste; le Brabant ne
le fut qu'au temps de Charlemagne ; au xV siècle il avait seulement
échu par héritage à Philippe le Bon, qui était duc de Bourgogne et non
pas roi de France, mais que le traité d'Arras de 1455 avait affranchi de
toute vassalité à l'égard du roi de France. Quant .i la Bourgogne, on
peut se demander ce que Ronsard désigne ici sous ce nom. Ce n'est cer-
tainement pas la duché de Bourgogne proprement dite, donnée en apa-
nage par le roi Jean le Bon à son fils cadet Philippe le Hardi et rattachée
définitivement .i la couronne de France sous Louis XI en 1482, en même
temps que la Picardie. Serait-ce l'ancienne comté de Bourgogne(dénom-
niée des le xvi' siècle Franche-Comté), que Philippe le Hardi avait
ajoutée à sa duché en 1384 et qui était en 1558 sous la domination du
roi d'Espagne Philippe II ? Nous ne le pensons pas, vu que les soldats
auxquels Ronsard s'adresse campent en Picardie et n'ont combattu en
1558 que dans la partie nord des anciens états bourguignons. C'est donc
probablement à cette partie nord que notre poète étend le nom général
de Bourgogne ; le contexte l'indique aussi. Il dit ailleurs « la .Meuse
bourguignonne », les « soldats bourguignons »,en pensant à cette
même région (voir les tomes VII, p. 5, var. du vers 4; VIII, p. 42,
note 3 ; ci-après, Hymne du Cardinal de Lorraine, vers 346).
AU CAMP DU ROY 7
Voyans dans l'estomac peinte vostre vaillance '.
Sus donc branlez la pique au son du tabourin,
52 Maugré les ennemys baignez vous dans le Rhin,
Et dans vos morryons puysez l'eau pour en boire,
■ Comme si ce fust l'eau ou de Seine ou de Loire.
\^ous, Alenians, aussi, qui de loing estrangers
56 Venez pour secourir la France en ses dangers ^,
Bandez vos pistolets, & faittes aparoistre
Que de vostre païs est issu nostre Ancestre '.
Et vous, nobles François, montrez vous gens de bien
60 Vers le Roy qui jamais ne vous refusa rien,
Soit offices, ou dons, ou amendes, ou grâces,
Q.ui par force ne prend vos terres ny vos places,
Comme un cruel Tyran, & qui dans vostre lit
64 Jamais ny vostre fille ou femme ne ravit,
Q.ui ne vous fait mourir par fraude, ou par colère,
Mais comme un Roy Chrcstien est doux & débonnaire,
Et comme son enfant duquel il a soucy,
68 Vray père, aime son peuple & sa noblesse aussi.
Je voy desja, ce semble, en ordre nos gendarmes,
J'oy le bruit des chevaux, j'oy le choquer des armes.
Je voy de toutes pars le feretinceller
72 Et jusques dans le ciel la poudre + se mesler,
53. ^7-(y7 Et en voz morrions
54. 6y-S^ Comme si c'estoit l'eau de Garonne ou de Loire
63. Ifp7 et éd. suiv. & puis dans vostre lit
1. L'estomac est mis ici pour la poitrine, et plus généralement la
face antérieure du corps.
2. Mercenaires, la plupart procurés par les princes protestants
c'étaient surtout des cavaliers appelés reitres (de l'allemand reiier). Cf .
Monluc, éd. cit., Il, p. 360 et suiv.
3. Ronsaid a pensé ici à l'un des premiers rois franc?, Pharamond
ou Clodwig (Clovis), ou plutôt à Charlemagne, le plus illustre aiicétre
commun aux Allemands et aux Français.
4. C.-à-d.la poussière.
8 EXHORTATION
Je voy comme "foretz se hérisser les piques,
J'oy l'efFroy des cannons, œuvres diaboliques,
J'oy faucer les harnoys, enfonser les escus,
76 J'oy le bruit des vainqueurs, j'oy le cry des vaincus,
J'oy comme Ion se tue, & comme l'on s'enferre.
Et dessous les chevaux les Chevaliers par terre.
Je voy dans un monceau les foibles et les fortz
80 Pesle-mesle assemblez, & les vifs & les morts.
Là donc, qu'opiniâtre en sa place on s'arreste.
Tenez pied contre pied, & teste contre teste,
Bouclier contre bouclier ', & pour nous secourir
84 Serrez ferme le pas, & deussiez vous mourir,
Mordez plus tost la terre en mourant, que de faire
Place à vostre ennemy : non, laissez vous défaire
Plus tost de mille mors que recuUer un pas.
88 Nobles enfans de Mars, vous ne combatez pas
Pour le prix d'un tournoy, pour une chose ville.
Vous combatez pour vous, & pour vostre famille ^,
Pour garder vos maisons, & vos Pères ja vieux,
92 Qui priant Dieu pour vous tiennent les mains aux cieux '>.
Si vainqueurs vous gangnez par armes la journée,
La gloire des Flamens du tout est ruinée,
74. 6J-S4 foudres diaboliques
78. Ji-'J) par erreur dessus les chevaux {éd. suiv.corr.)
69-80. Sj supprime cei dou^e vers
84. Ji-Jj par erreur le bas | 7S-SJ Marchez teste baissée
94-95. jS-Sy Vous voirrez des François la gloire retournée Que sainct
Oyentin perdit, «S: en toutes saisons
1. Ce mot ne comptait que pour deux syllabes; on le trouve, d'ail-
leurs, souvent écrit en graphie phonétique bouclai r ow boucler.
2. Rimes phonétiques. On prononçait /<j»»i;7f en certaines provinces,
telles que le Maine et la Normandie. Corneille fait de même rimer villt
et Camille {Horace, 264).
}. C.-à-d. : élevées vers les cieux; allusion à Moïse, dont les troupes
qui combattaient les Amalécites étaient victorieuses tant qu'il tenait les
bras levés vers le ciel .
AU CAMP DU ROY
Sans plus se relever, & en toutes saisons
96 Désormais vous serez sans crainte en vos maisons :
Mais si vous la perdez par lâche couhardise,
La gloire des François à néant sera mise,
Et perdrez en un jour l'honneur qu'avoient conquis
100 En mille ans vos Ayeux. Donques s'ilz l'ont aquis
Aux despens de leur sang, il faut avoir envie
De le garder aussi aux despens de la vie :
Car après vostre mort ces bons Pères viellars
104 Se moqueroyent de vous d'avoir esté couhars.
Courage donc, amis, c'est une sainte guerre
De mourir pour son Prince ', & défendre sa terre,
De garder sa maison, sa femme & ses enfans,
108 Pour un petit de sang ^ qui nous rend triomphans,
Immortelz en mourant : ne craignez de respandre
Le sang que Ion ne peut en plus beau lieu despendre
Que lors qu'on le répand pour sa terre, & pour soy,
97-98. jS-Sy Mais si vous la perdez par faute de courage, Vous met-
tez (1597-1617 mettrez) vostre gloire & la France en servage
100. )S-6y par erreur s'ilz ont, aqais ((?(^. suiv. corr.).
102. 84-S'/ De le garder de mesme
loj. 6o-(?7 Pères vieillars
104. 60 par erreur Se moquoyent (cd. suiv. corr.)
105-107. 6y-Sy guillemettent ces vers
108. 71-S4 Par un petit
108-109. 8j Par un petit de sang qui surmonte les ans Et de morts
vous rend vifs
iio-iii. 6j-8y La vie qu'on ne peut... Q.ue lors qu'on la respand
1, C.-à-d. : c'est mourir saintement que de mourir dans une guerre
pour son prince. D.ms ce passage, jusqu'au vers 128, Ronsard semble
bien s'être inspiré ou deTyrtée, qu'il avait déjà imité dans la Harangue
du duc de Guise (au tome V, p. 209 et suiv.), ou d'une strophe célèbre
d'Horace, Crtrw., III, 2, 13 et suiv. :
Duke et décorum est pro patria mori :
Mors et fugacem persequitur virum...
2. C.-à-d. : pour un peu de sang.
10 EXHORTATION
112 Au millieu des combas, devant les yeux du Roy.
Ne craingnez de mourir en gangnant la victoire :
La mort, de vostre los ne perdra la mémoire,
Nostre Roy qui vous ayme y a si bien pourveu,
ti6 Que vostre beau renom à jamais sera leu
Par l'œuvre d'un Paschal, auquel ce noble Prince
A commis les honneurs de toute sa province ',
Pour louer les vaillans qui le méritent bien,
I20 Et blasmer les couhardz qui ne méritent rien.
Sus donques, que chacun à son fait prenne garde,
Ayant un tel flambeau qui si près vous regarde *.
Aussi bien en fuiant la mort vous assaudroit,
124 Et dedans vos maisons mourir il vous faudroit,
De caterre, ou de fièvre, ou par l'ire segrette
D'un procès mal vuidc, ou d'une vieille debte,
De peste, ou de poison, ou d'un autre mechef
128 Qui tousjours poursuit l'homme &: luv pend sur le chef '.
Là donc, mourez plus tost d'un plomb ou d'une lance,
Repoussez l'Espagnol des frontières de France,
Ouvrez vous par le fer le beau chemin des cieux.
rj2 Dieu qui donne courage aux cueurs victorieux.
Ce Dieu qui est le dieu des Camps et des Armées,
[Puisse rendre au combat vos forces animées :]
117. 60-Sj Et releu dans mes vers, auquel {sic encore en 1)9/ el éd.
suiv.)
125. 60-57 l'ire secrette
134. En jS ce vers est omis. Je l'ai rétabli d'après 60 et éd. suiv.
1. C.-à-d. : de tout son royaume. Pierre P.ischal était Thistorio-
graphe de Henri II. La présence de son nom ici prouve qu'en août 1558
il n'était p.is encore brouillé avec Ronsard. Cf. l'Hymne du Cardinal de
Lorraine, vers 722 (ci-aprcs. p. 68). M.iis dés 1560 le nom disparaît.
2. Ce flambeau, c'est le Roi, présent au camp.
3. Comme l'épée de D.imoclés, symbolisant tous les malheurs fortuits
qui peuvent arriver aux hommes.
AU CAMP DU ROY II
« La victoire et l'honneur dépendent de sa main,
136 « Car rien ne peut sans luy tout le pouvoir humain '.
Ronsard.
Fin.
i3 5-i}6. 60 sans guillemets \ 6y-8j avec guillemets
I. Ce « dieu des exercites », comme Ronsard l'appelle ailleurs
(tome II, p . 184), est le dieu des Israélites, et cette fin semble bien venir
de l'Ancien Testament. Cf. Juges, vi, 12, 14, 16; Psaumes, lxxix,
Lxxxiii, CX1.111, I ; haie, vi, } ; xlv, 1,2, 3,4, 7, textes dont Bossuet a
lire si bon parti au début de l'Oraison f un. de Condè.
EXHORTA-
TION POVR LA PAIX.
PAR p. DE RONSARD
VANDOMOIJ,
A PARIS,
De rimprimcrie d'André Wechcl.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
Fac-similé du titre de la première édition.
EXHORTATION
POUR LA Paix '.
Non, ne conibatez pas, vivez en amitié,
Chrétiens, changez vostre ire avecque la pitié,
Changez à la douceur ^ les rancunes ameres,
4 Et ne trampez vos dars dans le sang de vos frères,
Que Christ le fils de Dieu, abandonnant les cieux.
En terre a rachetez de son sang précieux,
Et nous a tous conjoins par sa bonté divine
8 De nom, de foy, de loy, d'amour & de doctrine,
Nous montrant au partir comme il falloit s'aymer'.
Sans couver dans le cueur un courroux si amerL
C'est à faire aux lions remplis de tyrannie.
Éditions : Exhortation pour la paix, plaquette, 1558. — Œuvres
(Poënies, 3° livre) 1560; (id., 2* livre) 1567 a 1575 ; (id., 1" livre) 1578;
(id., 2' livre) 1584 et 1587.
2. 67 par erreur la pieté (corr. aux errata)
7. 6j-Sj Ensemble nous lyant par sa bonté divine
1. La composition de ce poème date du mois de septembre ou du
début d'octobre 1558. Pour les preuves, v. ci-dessus l'Introduction.
2. C.-i-d. : en la douceur.
5. Allusion à la parole de l'Evangile de saint Jean, XIII, 34 :
« Aimez-vous les uns les autres », prononcée par le Christ peu avant
de quitter la terre (au partir).
4. Rimes phonétiques dites normandes, que condamnera Malherbe.
Au xvi° s. la prononciation de er final en é était admise au nord de la
Loire; on prononçait donc aimé, amé, la mé (pour la mer, v. ci-après,
vers 25-26). Cf. Thurot, Prononciation fr., tome I, p. 55 et suiv.
l6 EXHORTATION
12 Aux loups Apuliens, aux tigres d'Hyrcanie ',
De se faire la guerre, & de courroux ardans
Se rompre à coups de griffe, & à gratis coups de dens,
Et non pas aux Chrétiens, desquelz la loi tressainte
i6 Sainctement a des cueurs toute rancune estaincte.
Sus donc, saluez vous d'une amyable voix,
Avecqucs le courroux dépouillez le harnois.
Détachez vos boucliers ^ : & vos piques dressées
20 Soyent le fer contre bas sur la terre abaissées.
Estuycz au fourreau 3 vos luysans coutelas.
Froissez ainsi qu'un verre en mille & mille esclas*
La lance mesprisée, & l'horrible tonnerre
24 Des malheureux cannons > cachez dessoubz la terre
Loing au creux des Enfers, ou au fond de la mer
(Pour plus ne les revoir) faittes les abismer ^.
15. 67-71!? Et lion à vous chiestieiis. de qui
i;-i6. S4-Sj Et non à vous, Clircstiens, de qui h loy tressainte
A du tout de vos cœurs toute rancune estainte
18. 6j-/S Loing avecq" le courroux | S^Sj texte primitif
20. S4 piir erreur de fer ((•</. suiv. corr.)
19-20. S'p vos piques non touchées Soient le fer contre bas à la
terre fichées
22. é-j-S"] en million d'cscl.is
2^-24. (.V7 & les creuses tempestes Des canons, foudre humaine,
eslongnez de vos lestes
26. On lit en fS faitte les (('</. suii . corr.)
2$-26. 07-.'>7 Au profond des enfers, ou .iu creux de la mer (Pour
jamais ne les voir) f.»ittcs-les abismer
1. L'Apulie au sud-est de l'Italie ; l'Hyrcanie au sud de la mer Cas-
pienne. Ronsard se souvient ici à la fois d'Horace (Apuli lupi, Carm.
j> 3î> 7) <^^ '^^ Virgile (Hyrcanae tigres, hn., IV, 367).
2. Dissyllabe ; on prononçait boucler.
3. Remettez au fourreau (comme dans un étui). Cf. le tome 11,
p. 112, vers 94, et ci-aprcs Sinle de l'Hwme du Cardinal de Lorraine,
vers 161.
4. ChitlVes hyperboliques, que Malherbe condamnera.
5. C.-à-d. : des canons qui répandent le malheur.
6. C.-à-d. : Faites les disparaître dans les abîmes.
POUR LA PAIX 17
Ou bien si vous avez les âmes eschauffées
28 Du désir de loùenge, & du los des trofées,
Et si en vos maisons le repos vous desplaist,
Revestez le harnoys : encore le Turc n'est
Si eslongné de vous, qu'avecques plus de gloire
}2 (Qu'à vous tuer ainsi) vous n'ayez la victoire
De sur tel ennemi, qui usurpe à grand tort
Le lieu où Jésus Christ pour vous receut la mort.
C'est là, Soldas, c'est là, c'est où il faut combattre,
36 Et de nostre Sauveur l'héritage débattre.
Et repousser les chiens qui honnissent le lieu
Du sepulchre où fut mis le Messias de Dieu '.
Respondez, je vous pry, pourquoi des vostre enfance
40 Avez-vous asseurée en Christ votre fiance.
Et pourquoy en son nom estes vous baptizez,
Pourquoi des Mescreans estes vous divisez.
Pourquoi jusqu'à la mort hayssez vous leur race,
44 S'ils ont (sans coup ruer) occupé vostre place ?
27. On lit en }8 les armes (éd. siiiv. corr.)
31-32. à-jS-j Si eslongné d'icy.:., (Helas ! qu'à vous meurtrir)
40. ôj-'jS asseuré | 84 par erreur asseurez | Sj Tenez vous assurée
44-45. 60-81 (sans coups ruer)
1 . Cet appel à la Croisade est un thème qui remonte très haut et n'a
pas cessé depuis le xiii= siècle. En fait, les croisades ont survécu trois
siècles à saint Louis. Bien des projets furent ébauchés sans succès et
l'offensive des croisés fut brisée à Nicopolis en 1396. Ils durent ensuite
passer à la défensive, après la prise de Constantinople par les Turcs et
les conquêtes musulm.nnes qui suivirent. Notre Charles VIII avait
encore rêvé de pousser son expédition de Naples jusqu'en Palestine; le
cardinal Sadolctet le rhétoriqueur Jean Leniaire de Belges avaient préco-
nisé une nouvelle croisade sous Louis XII, mnis vainement. Ronsard
continue cette tradition, oubliant que le père de son roi, après avoir
promis en 15 17 au pape Léon X une armée contre les Turcs, en fit par
la suite ses alliés très utiles contre Charles Quint. Un peu plus tard, il
est vrai. Don Juan d'Autriche, conduisant les croisés que le pape Pie V
avait enthousiasmés, remporta la retentissante victoire de Lépante (i 571),
mais elle fut sans effet positif et sans lendemain.
Ronsard, IX. 2
IS EXHORTATION
S'ils ont (sans coup ruer) ' en Europe passé ?
Par armes l'ont gangnée, & vous en ont chassé ?
Pourquoy par feu, par fer, & par guerre cruelle,
48 N'avez vous fait mourir cette gent infidelle ?
Et pourquoy désormais, comme les vrays soudars
De Christ, ne portez vous pour Christ les estandars ?
Quand vous serez battus ^, & bien rompu la teste
52 Vint ou trente ans durant, encores la conqueste
De nos Roys ne sera si grande que la main,
Et auront fait mourir cent mille hommes en vain
Au tour d'un froid village, ou d'une pauvre ville,
56 Ou d'un petit château pour le rendre serville.
Si vous voulez gangner plus d'honneur & de bien,
Laissez moy vos combas qui ne servent de rien.
Et pour vous enrichir par les faits de la guerre,
60 Chassez les Sarrasins hors de la saincte Terre 5,
Où la moindre cité que d'assaut on prendra
D'un butin abondant tresriches vous rendra.
Là sont les grans Palais, & les grandes rivières,
48. On lit en ^8 N'avez nous {éd. suiv. corr.)
49. 6j vrays soldats | 71-87 vrays soldars
52. 67-87 L'espace de vingt ans
56. On lit en ^S pour les rendre ser\'ille (éd. suiv. corr.) | 67-87 D'un
petit chatelet. pour le rendre serville
57-60. 87 Ou si vous bouillonnez à gaigner plus de bien. Laissez vos
froids combats enipoulez d'un beau rien. Ht pour vous enrichir, sans
plus glacer de crainte. Chassez les Sarrasins hors de la terre Saincte
61. 67-7 j Et la moindre | 78-84 texte primitij
1. Nous dirions : sans coup férir. Mais ce n'est vrai que si l'on
comprend : sans que vous ayez répondu à leurs coups.
2. C.-à-d. : qu.Tnd vous vous serez battus.
5. Ronsard confond ici les Sarrazins (nom donné aux Arabes) avec
les Turcs. Depuis longtemps les Sarrazins avaient été chassés de la
Terre sainte par les Turcs. Ce fut même la cause directe de la pre-
mière croisade, les Sarrazins, il est vrai, avaient reconquis la Syrie et
la Palestine sous les mamelouks, mais ils ne les avaient plus à l'époque
de Ronsard. V. ci-aprcs, note du vers 76.
POUR LA PAIX 19
64 Qui d'un sablon doré ' rouUent braves & fieres,
Là coulle le Jourdain, Gange, Eufrate & le Nil ^,
Là sans le cultiver le païs est fertil,
Là le Caire & Damas, Memphis & Césarée,
68 Thyr, Sidon, Antioche & la ville honorée
Du grand nom d'Alexandre élèvent jusqu'aux cieux
De leurs superbes murs les frons audacieux,
Où de tous les coûtez, soit de la mer ^gée,
72 Soit des flotz Adrians 5 une flotte chargée
Maintenant de lingos, maintenant de joyaux,
Maintenant de parfums, maintenant de métaux,
Avecques un grand bruit dedans le havre viennent,
76 Ou près de la muraille à la rade se tiennent 4.
Ce sont là les butins que vous, soldas Chrétiens,
Braves, devriez outer hors des mains des Payens
64. Sj Qui vieilles de renom
65. 67 par erreur Grange (co; r. aux errata)
6(). 6j-jj par erreur ts\tsznx. jusqu'au cieux {éd. suiv. corr.)
71. 6j-8j les costez
77. 57 Ce sont les vrais butins
78. 6y-S4 ester hors les mains,] Sj Devriez ravir du sceptre & des
mains des Pavens
1. C.-à-d. : contenant des paillettes d'or.
2. On ne voit pas ce que le Gange vient faire ici. Les connaissances
géographiques de Ronsard sen:blent confuses.
3. De la mer Adriatique.
4. Allusion aux vaisseaux des Vénitiens qui se chargeaient à Alexan-
drie des marchandises précieuses, apportées des Indes orientales sur des
bateaux arabes. Alexandrie fut, durant le moyen âge. le point d'abou-
tissement de la « route des épices » (route maritime, ainsi nommée par
opposition à la « route de la soie », qui était terrestre). C'est ce com-
merce, profitable aux Arabes d'Egypte et aux Vénitiens, que les entre-
prises portugaises troublèrent, puis empêchèrent, après la conquête des
rivages de l'Inde. D'où la coalition des Vénitiens et du sultan d'Egypte
contre les Portugais en IS09, coalition qui fut vaincue. En effet en
15 17, l'Egypte était devenue une province Turque, ainsi que la Syrie
et la Palestine, qui en dépendaient. Ronsard ne pouvait donc pas dire
que la Terre Sainte était aux mains des Sarrazins au milieu du
XVI' siècle.
20 EXHORTATION
Sans vous tuer ainsi, en Espaigne & en France,
80 O honte ! à l'apetit d'une froide vengence.
Quelle fureur vous tient de vous entretucr,
Et devant vostre temps aux Enfers vous ruer,
A grans coups de cannons, de piques & de lance ?
84 La mort vient assez tost, helas ! sans qu'on l'avance,
Et de cent millions qui vivent en ce temps,
Un à peine vient-il au terme de cent ans '.
Ah malheureuse terre, à grand tort on te nomme
88 Et la douce nourrice, & la mère de l'homme,
Par toy seulle nous vient ce malheureux soucy,
De s'entreguerroyer & se tuer ainsi.
On dit que quelquefoys ^ te sentant trop chargée
92 D'hommes qui te foulloyent, pour estre soulagée
Du fais qui t'accabloit ton échine si fort.
Tu prias Jupiter de te donner confort.
Et lors il envoya la méchante Discorde
96 Exciter les Thebains d'une guerre tresorde,
Villaine, incestueuse, où l'infidelle main
Des deux Frères versa le propre sang germain î.
Apres elle alluma la querelle Tro3'enne,
100 Où la force d'Europe, & la force Asienne
D'un combat de dix ans sans se donner repos,
86. 6y-S4 Un à peine viendra | Sj Un à peine doit vivre ou trente
ou quarante ans
84-86. '/i-Sj guiUemcttcnt ces vers
93. 6j-8j Du fardeau qui pressoit ton ecliine si fort
98. Sy leur propre sang
1. Alinéa inspiré par deux vers de Tibulle, I, 10, 35-34 : Quis furor
est...
2. C.-à-d. : autrefois, dans un passe lointain.
5. Etéocle et Polynice, fils d Œdipe et de Jocaste. Cette lutte fratri-
cide est le sujet d une tragédie d'Eschyle (les Sept contre Thèbes) et
d'une épopée de Stace (la Thébaïde).
POUR LA PAIX 21
De toy, terre marastre, ont déchargé le dos.
Mille combas après venus par violance
104 Ont si bien esclarcy des peuples l'abondance,
Q.ue tu ne sçauroys plus, ô grossier animal ',
Te plaindre que le dos te face plus de mal ^.
Ah malheureux humains, ne scauriez vous congnoistre
108 Que la nature, helas, ne nous a point fait naistre
Pour quereller ainsi, vous qui naissez tous nus
Sans force & desarmez ? les animaux congnus
Par les grandes forets, dragons, lions, tigresses,
112 Sont armez ou de griffe, ou d'escailles espaisses,
Et sortant hors du ventre au profond d'un rocher,
Desja naissent guerriers, & se paissent de chair,
Les vaines de leur col noyrcissent de colère,
116 Ja font mine de guerre, & ensuivent leur mère.
Mais vous, humains, à qui, d'un seul petit couteau
Ou d'une esguille fresle, on perseroit la peau,
Les muscles & les nerfs, contre vostre nature
120 Qui ne cherche que paix, allez à l'avanture
Au milieu des cannons, obliant vos maisons.
Enflez de trop d'orgueil ou'de trop de raisons.
Que maudit soit celuy qui déchira la terre ',
104. 84-8/ escl.iircy
108. 6o-8j ne vous a point
II}. /8-Sy au plus creux d'un rocher
115. 6o-8j Les veines
117. cîj ausquels, d'un seul
121. 6-J-8-] oubliant
122. (S7 & de trop de raisons
1. Il appelle ainsi la Terre, comme dans l'Hymne sur le trépas de
Marguerite de Valois (tome III, p. 75) et VHymnede Baccbns (tome VI,
p. 190), d'après les anciens, notamment Platon, Timi-e, ch. XXX.
2. C.-à-d. : te fasse désormais du mal.
5. Ici commence un développement analogue à celui que Ronsard
avait déjà inséré dans le poème des ^4r(7;« (tome V ! , p. 205 etsuiv.).
Il est emprunté à Tibulle, I, 3 et 10.
22 EXHORTATION
124 Et dedans ses boyaux le fer y alla querre,
Que la nature avoit d'un art si curieux
Au profond de son ventre eslongné de nos yeux :
De là se fist l'espée, & la dague meurtrière ',
128 L'homicide cannon, & la pique guerrière,
Et le dur coutelas en Lune recourbé ^.
Maudit soit Proméihé ? par qui fut desrobbé
Le feu celestiel, & qui forgea la lame
i}2 Qui si tost hors du cors nous fait enfuir l'ame :
Tu devois, Jupiter, luy foudroyer le chef,
Et resserrer au ciel ta flamme de rechef,
Et cacher plus avant dessous la terre basse,
156 Le fer qui maintenant se façonne en cuirasse.
Maintenant en armct •», & tu devois encor
Jusqu'au fond des Enfers cacher les mines d'or :
Car le fer & l'acier nuire aux hommes ne peuvent,
140 Si pour leur compagnon l'autre frère ne treuvent.
Que maudit soit celluy qui premier le trouva,
Qui premier le fondit, & pren^ier l'approuva :
11 eust plus fait pour nous s'il eust remis au monde
X44 Une Chimère, une Hydre en cent testes féconde,
Un Python tout enflé de venin dangereux
Que d'avoir découvert ce métal malheureux 5.
128. 8"] Les canons ensoufrez & la lance guerrière
154-155. 6j-S-j Et recacher... Et jetter
140. à'/-'/) l'or ondoyant ne treuvent | /S-Sj l'autre métal ne treuvent
1. Ce mot ne comptait que pour deux syllabes, comme ouvrier, bou-
clier, sanglier.
2. C'est le cimeterre.
5. Forme syncopée, fréquente chez Ronsard et recommandée dans
son Ahbrfgé de l' Art poclique.
4. Casque milit.iire employé au moyen .ige et encore au xvi* siècle.
5. C.-à-d. : ce métal qui rend malheureux. Cf. ci-dessus, vers 24.
POUR LA PAIX 23
Qu'heureuse fut la gent qui vivoit sous Saturne,
148 Quand l'aise & et le repos, & la paix taciturne,
Bien loing de la trompette, & bien loing des soldars,
Loing du fer & de l'or, erroit de toutes pars
Par les bois assurée ', & du fruit de la terre
152 En commun se paissoit sans fraude ny sans guerre *.
Helas ! que n'ai-je esté vivant de ce temps là,
Ou du temps que la Foy légère s'envolla
Du monde vicieux, ne laissant en sa place
156 Que la guerre & la mort, la fraude & la fallace '.
Las ! je ne verrois point tant de glaives tranchans.
Tant de monceaux de mors qui engressent les champs,
Tant de chevaux occis déchargez de leur somme *
160 Empescher tout le cours de Moselle ou de Somme,
Ny tant de mourions, ny de plastrons ferrez.
Tenir les rouges flotz de la Meuse enserrez.
Par la cruelle guerre on renverse les villes,
164 On déprave les loix divines & civilles.
On brûle les autelz, & les temples de Dieu,
147-152. 7^-84 g la I Urne tient ces six vers
159. 6j de leur homme | 7 1-7 S '^^ leurs (sic) homme | 78 de maint
homme | 1Ç4 Nj' maint cheval tué deschargé de son homme
161 . 67-S4 morions (et morrions)
147-162. S/ supprime ces sei:^e vers
165. S7 Par la guerre ferrée
163-170. 7^-87 guillemettent ces huit vers
1. C.-à-d. : en toute sécurité.
2. Cette phrase ne peut être analysée grammaticalement. Elle est
inspirée d'ailleurs par un passage de Tibulle, I, 5, 55 et suiv. : Quam
bene Saturno... Je conjecture au vers 148 : Dans l'aise. . .
5. C.-à-d. la tromperie. Souvenir d'Hésiode, Travaux et Jours (cf.
l'Hymne de la Justice, au tome VIII, p. 52 et 57). Mais pourquoi Ron-
sard peut-il souhaiter d'avoir vécu en ce temps vicieux ? C'est en con-
tradiction avec ce qui précède. Il a sans doute voulu dire qu'il regret-
tait de n'avoir pas vécu à l'âge d'or, ou à l'âge d'argent, au lieu de vivre
à l'âge de fer.
4. C.-à-d. : de leur fardeau. On dit encore une béte de somme.
24 EXHORTATION
L'équité ne fleurist, la justice n'a lieu,
Les maisons de leurs biens demeurent dépouillées,
i68 Les vieillards sont occis, les filles violées.
Le pauvre laboureur du sien est devestu ',
Et d'un vice exécrable on fait une vertu.
N'aymeriez vous pas mieux, ô soldas magnanimes,
172 Pour ne commettre point l'horreur de tant de crimes,
Bien vivre en vos maisons sans armes, & avoir
Femme tresbelle & chaste entre vos bras, & voir
Vos enfans se jouer au tour de la tétine,
176 \'ous pendiller au col d'une main infantine,
Vous frisoter la barbe, ou tordre les cheveux,
Vous appeller papa, vous faire mille jeux.
Que de vivre en un camp, que coucher sur la dure,
i8o L'esté, à la chaleur, l'hyver, à la froidure,
Et près de ses parents mourir bien ancien ^,
Que d'avoir pour sepulchre un estomac d'un chien ?
Pource, nobles soldas, & vous nobles gendarmes,
184 Et de bouche & de cueur, détestez moy les armes ',
Au croq vos morryons pour jamais soyent liez.
Autour desquelz l'araigne en fillant de ses piedz
Y ourdisse ses retz, & que dedans vos targes
188 Les ouvrières du miel y déposent leurs charges :
Reforgez pour jamais le bout de vostre estoc,
Le bout de vostre pique en la pointe d'un soc.
Vos lances désormais en vouges soyent trempées,
171. 6j-Sj Est-ce pas le meilleur, ô soldats
176. ôy-Sy enfantine
179. i^çj-i6iy en un champ (162} camp)
i86. 6y-8y A l'entour l'arignée (r Ç97 et suiv. araignée)
187. 6y-Sj Si en voz creuses targes
1. C.-à-d. : est dépouillé de son bien.
2. Imitation originale de Tibulle, I, 10, vers 59 à 44.
5. C.-à-d. : maudissez les armes (sens du latin detestart).
POUR LA PAIX 25
192 Et en faux désormais courbez moi vos espées ',
Et que le nom de Mars, ses crimes, & ses faits,
Ne soyent plus entendus, mais le beau nom de Paix.
La Paix premièrement composa ce grand monde,
196 La paix mist l'air, le feu, toute la terre, & l'onde
En paisible amitié, & la paix querella
Au Chaos le discord, & le chassa delà
Pour accorder ce Tout 2, la paix fonda les villes,
200 La paix fertilisa les campaignes sterilles,
La paix de soubs le joug fist mugir les toreaux,
La paix dedans les prez fist sauter les troupeaux,
La paix sur les coutaux tira droit à la ligne
204 Les ordres arengez de la première vigne :
De raisins empamprez Bacche elle environna,
Et le chef de Ceres de fourment couronna ',
Elle enfla tout le sein de la belle Pomonne
208 D'abondance de fruitz que nous produit l'Autonne,
Elle défaroucha de nos premiers Ayeux
Les cueurs rudes & fiers, & les fist gracieux,
Et d'un peuple vaguant es bois à la fortune 4,
212 Dedans les grandz citez en' fist une commune î.
196. 6^-8^ le ciel, la terre & l'onde
204. 6y-Sj Les enfans arrengez de la fertille vigne
206. Ji-Sy de froment
212. 6j-8j Panny les grands citez
195-212. 7S-S7 gaillemeltent ces dix-huit vers
1. Souvenir de Virgile, Georg., I, 508 :
Et curvae rigidum falces conflantur in ensem,
mais l'idée est renversée.
2. Cf. VOde de la Paix, de 1550, première triade (tome III, p. 3).
j. C.-à-d. : la paix rendit possible la culture de la vigne, présent du
dieu Bacchus, et du froment, présent de la déesse Cerès. Cette deuxième
partie de l'éloge de la paix vieut de TibuUe, I, 10, vers 45 à 52.
4. C.-à-d. : d'un peuple errant dans les bois à l'aventure, au hasard.
On dit encore aujourd'hui dans ce sens : à la fortune du pot.
$. C.-à-d. : fit à ce peuple une fortune commune (cf. ci-après la Siiyie
de l'Hymne du Card. de Lorraine, vers 75). Mais n'est-ce pas jusqu'à un
certain point en contradiction avec le vers 152 ?
26 EXHORTATION
Donc, Paix fille de Dieu, vueille toy souvenir,
Si je t'invoque à gré, maintenant de venir
Rompre l'ire des Rois, & pour l'honneur de celle
216 Que Jésus Christ a faitte au monde universelle '
Entre son Père & nous, repousse de ta main
Loing des peuples Chrétiens, le Discord inhumain
Q.ui les tient acharnez, & vueilles de ta grâce
220 A jamais nous aymer, & toute notre race ^.
Fin.
21}. 60 te souvenir | 6y-Sj texte primitif
215. i)ifj-i6o^ par erreur & puis l'honneur {i6iy et suiv. corr.)
1. C.-à-d. : pour l'honneur de l'Église catholique (de xaOùXtzo; ^
universel).
2. Cette invocation à la paix est une imitation originale de Tibulle,
I, 10, distique final. Pcut-ctre Ronsard s'est-il aussi inspiré d'une
œuvre composée des 15^7 par J. Peletier, en français et en latin, VExhor-
taticn à hi Paix, qui fut publiée en 1558, à i'aris, chez A. Wechel ;
cette œuvre est malheureusement perdue (cf. .\. Boulanger, édition de
V Art poétique de J. Peletier, [ntroduction, p. 26). En tout cas Ronsard
n'a pas imité ici, comme on pourrait le croire, les pièces composées par
Aristophane en faveur de la paix, à savoir les Acharniens et la Paix.
L HYMNE
DE TRESILLVSTRE
PRINCE CHARLES
Cardinal de Lorraine^
PAR P. DE RONSARD
VANOOMOIS.
A PARIS,
Chez André XiTechel, demeurant à l'enfeigne
du cheual volant,rue S . lean de Beauuâis.
M 5 9-
Auec priuilege du Roy.
Fac-similé du titre de la première édition.
PRIVILEGE
Par lettres patentes du Roy il est permis à André Wechel,
imprimeur & libraire juré en l'Université de Paiis, d'imprimer &
vendre ce iivre intitulé, l'Hvmne de tresillustre Prince Charles
Cardinal de Lorraine, par P. de Ronsard Vandomois, avec inhi-
bitions & defenccs à tous autres imprimeurs & marchans, de
non imprimer n y vendre en ce Royaulmc ledict livre de dix ans
après la première impression parachevée, sur peine de confisca-
tion, de mille livres parisis d'amende. Ensemble a ledict seigneur
voulu, qu'en insérant le contenu de ses lettres patentes, ou l'ex-
trait d'icelles, à la fin ou au commencement dudict livre, elles
soyent tenues pour suffisamment signifiées, & venues à la notice
& cognoissance de tous libraires & imprimeurs, tout ainsv que
si lesdictes lettres leur avoyent particulièrement & expressément
esté monstrées & signifiées : comme appert plus amplement par
lesdictes lettres patentes, données à Reins l'unziesme de Juing
1557-
Par le Roy, le seigneur de Villemor, maistre des requestes
ordinaire de Thostel, présent.
COIGNET.
L'HYMNE [2 r»]
DE TRESILLUSTRE PRINCE
CHARLES CARDINAL DE LORRAINE'.
PAR P. DE Ronsard.
J'aurois esté conceu des flotz de la marine,
En lieu d'un cœur humain j'aurois en la poitrine
Une masse de fer, j'aurois encor' esté
4 Du lait d'une tygresse ez forestz alaité :
Je n'aurois sentiment non plus qu'une colonne,
Je serois un rocher que la mer environne :
Et bref, je serois né sans âme & sans raison,
8 Si je ne te chantois & toute ta maison.
Mon Charles, mon Prélat, mon prince de Lorraine,
Esprit venu du ciel, pour supporter la peine
Et le faix des François, quand la France & le Roy
12 Avoient si grand besoing d'un tel Prince que toy.
Éditions. — Hymne de tresillusiie prince Charles cardinal de Lor-
raine, plaquette, 1559. — Œuvres {\ss Hymnes, i" livre) 1560 à 1587.
Titre 78-S7 L'Hymne de Charles cardinal de Lorraine {sans plus).
2. j8-Sy Un roc en lieu d'un cœur j'aurois en la poitrine
5-6. jS-Sj suppriment ces quatre vers
7. •/S-Sj Et j'aurois esté né sans ame & sans raison
9. jS-Sj mon Lauiier de Lorraine
11-12. yS-Hj Des François, quand la France & le Sceptre du Roy
Appelloit 3. son ayde un tel Prince que toy
I. Sur ce personnage, voir les tomes I, p. 79, note; VH!, p. 47,
note I, et p. 328.
30 HYMNE DE CHARLES
Or' si des grands rochers les âmes non passibles ',
Et le dur estomac des arbres insensibles, [2 v°]
Et les fiers animaus, cruels hostes des bois,
16 Et ceus qu'on apprivoise à supporter noz lois,
Ht des oiscaus pendants ^ les troupes émaillées,
Et du père Océan les bandes écaillées
T'hoiinorent à l'envi, & si les vents par tout
20 Répandent en soudant de l'un à l'autre bout
Du monde les honneurs, dés la terre gelée
Des Scythes englacés', jusqucs à la hallée
Des Mores bazanés, & d'où nostre Soleil
24 Réveille ses grands yeux, & les donne au someil * :
Moy à qui ta louenge eschaufe la pensée,
Des fureurs d'Apollon sainement offencée,
Que loing du peuple bas les Muses ont ravi 5,
28 Moy qui suis animé, qui respire & qui vy,
Et qui cil lieu d'un cœur dans l'estomaq ^ ne porte
I}. 60 nonp.tssiblcs (cm uti seul mol) 1 àj-Sj texte pi imitif
13-14. Sj les cstres non passibles fct les corps vcgetants des arbres
insensibles
19. 7; par erreur ï l'ennui (èJ. suif, corr.)
24. S^Sj Resveillc sa paupière & la donne au sommeil
26. S f-Sj Des fureurs d'Apollon bruscjuenient eslancée
27. /S-Sj Qui voy tes actions îv et qui en suis ravy
29. yS dans le sein je ne porte | S^-Sj Moy qui en lieu d'un cœur
dans l'esiomac ne porte
j. C.-à-d. : incapables de passions.
2. C.-à-d. : suspendus dans les airs sur leurs ailes.
3. Ils habit.iicnt le sud de la Russie actuelle, qui, pour les Grecs, était
un pays rel.itivenient froid.
4. Périphr.ises pour dire : depuis l'Orient jusqu'à l'Occident; recom-
mandées dans la DflJence et Illustration de la I. J'r., U, chap. IX (éd. Cha-
mard, p. 286).
ij. Pour cette conception aristocratique de la poésie, v. le tome I,
p. 65-66, tl mon Ri-iiuiiii poftr Iviujur. p. 339 et suiv.
6. .Mis pour la poitrine, la c.ige thoracique. Au reste l'estomac est
considéré conmie le siège de l'émotion ou sensibilité, correspondant au
latin peclus ou piaccordii : souvent employé dans ce sens par Ronsard.
Cf. les tomes 1, p. 6s, et \'1I, p. 159.
CARDINAL DE LORRAINE 3I
D'un imployable fer une matière morte,
En voyant tes vertus que feroi-je sinon
}2 Louer, chanter, vanter, célébrer ton renom
Avec tout l'Univers, qui hautement confesse
Combien peut la vertu, la force & la hautesse
De ton sang deniidieu ', de qui mesmes a peur
}6 L'envie qui de loin épie ta grandeur ?
Pour ne farder mes vers d'une menteuse grâce,
Je ne veus emprunter les titres de ta race,
Et ne veus que ma faux de son acier trenchant
40 Te coupe autre moisson que celle de ton champ,
Ta valeur te suflit sans que d'ailleurs te vienne [5 r°]
Un étrange vertu pour illustrer la tienne :
Car si je te voulois enrichir par les faits,
44 Et par les actes beaus que tes pères ont faits.
Si je vouloi chanter ton aieul Charlemaigne*,
}i. j I -y } par erreur Et voyant (('</. stiiv. corr.) \ Sj En voyant tes
grandeurs
32. 6j-jS & célébrer ton nom | S4-8J Renommer ta louange, & célé-
brer ton nom
54-36. 8j Combien peut la valeur, la force, & la hautesse De ton
sang demy-Dieu, de qui mesme a frayeur L'Envie qui s'aveugle aux
rais de ta lueur
37- 84-8/ d'une menteuse audace
38-40. 78-87 Je ne veux mendier les titres de ta race, Et ne veux
que ma lyre emprunte autre chanson, Ny que ma faulx ailleurs {87 d'ail-
leurs) coupe une autre moisson
41. 67 far erreur resuffit {éd. siav. coir.)
42. Oh lit Un dans toutes les éditions, de ^ç à 84 inclus
41-42. 87 sans que flatteur on vienne D'un estrange sujet bailler
lustre à la tienne
45-44. 78-S7 Si je voulois ta gloire enrichir par les faits Et par les
vieux honneurs {87 les gestes vieux) que tes pères ont faits
1. R. l'appelle encore « un demi-dieu » ci-après, dans le Chant pasto-
ral sur les noces de Madame Claude, vers 85.
2. Les ducs de Lorraine (dont les Guises formaient une branche
cadette) prétendaient descendre de Chaileniagne. Une généalogie dressée
au XVI' siècle les faisait remonter jusqu'au roi de France Louis IV d'Ou-
tremer, dont le fils cadet Charles avait reçu de l'empereur Othon II le
32 HYMNE DE CHARLES
Et ses combats gaignés en France & en Espaigne,
Lors que les Sarrazins de fureur attisez
48 Poussèrent leurs géants contre les batiséz,
Si je vouloi chanter les Chrestiennes armées
De GoDEFROY, vainqueur des villes Idumées ',
Les faits du Roy René^, & combien de harnois
52 Ton père a foudroyé dessous le Roy François ',
Le jour me defaudroit, puis ma Muse petite
N'oseroit s'ataquer à si hautain mérite :
Homme sinon toymesme écrire ne pourroit
56 Dignement leurs vertus : & plus il oseroit
Plus lui faudroit oser : aussi faut que ta plume
Escrive hautement de toyméme un volume,
Nul ne le peut que toy, s'il ne veut que sa main
46. 84-87 Et ses lauriers conquis
51. 78-8';^ De Baudouin, d'Eustaclie, & combien de barnois
54. /8-Sy à si brave mérite
56. S4-S7 Les faits de tes ayeux, car plus il oseroit
57-58. jS tu peux seul de ta plume Escrire bautement... | 84-87 tu
peux seul de ta plume Composer de toy-mesmc & des liens un volume
ducbé de Basse-Lorraine, et, à la mort de son neveu Louis V, avait
revendiqué sans succès la couronne de France contre Hugues Capet
(987). Niais Othon. fils de ce Charles, étant mort sans pvostérité, la des-
cendance masculine de Cbarlemagne s'éteignit avec lui en 1005. Donc,
si les Lorraine du xvi* siècle descendaient de Charlemagne, cela ne
pouvait être que par la sœur d'Othon, Ermengarde (épouse d'Albert I"
comte de Kamur), ce qui, d'après la loi Salique. leur enlevait les droits
à la couronne de France. Voir les Annales de la Monarchie ftarucise
depuis son étiibli<senient..., Amsterdam, 1724. 2 vol. in-fol. (la carte
généalogique est au début du 2' volume), et Guizot, Hist. de France,
p. 400 et suiv., qui renvoie aux Mémoires lie la Ligue, tome I, début.
1. De Godefroy de Bouillon, vainqueur des villes Iduméennes (c.-à-
d. de Palestine). Voir le tome VIII, p. 47 et suiv.
2. René d'Anjou, comte de Provence et duc d'Anjou, roi virtuel de
N.-iples. Ihid., p. ^q, note i.
5. Claude, premier duc de Guise, frère cadet d'Antoine duc de Lor-
raine, se distingua d'abord à Marignan, puis en Espagne, puis sur les
frontières du Nord et de l'Est. Il mourut eu avril 1550. Cf. Forneron,
op. cil., tome I, chap. i à j.
CARDINAL DE LORRAINE 33
60 Sans l'ouvrage achever prenne l'oustil en vain '.
Tel que je suis pourtant j'en ferai l'entreprise,
Et peut estre qu'en vain la plume n'aurai prise,
Si favorablement regarder tu me veus,
64 Et prester désormais ton oreille à mes vœus.
Queicun dira le monde, & son œuvre admirable,
Et la terre, séjour de l'homme misérable.
Et la mer qui d'un cours sans paresse coulant
68 Va dedans son giron nostre terre acoUant, [3 v°]
Et comme l'air espars toute la mer embrasse.
Et l'air est embrassé du feu qui le surpasse.
Et comme tous ensemble en leurs ordres pressez
72 De la voûte du ciel s'encheinent embrassez :
Mais tout ce que ma Muse envers toy liberalle
Désormais publira, soit que haute elle egalle
Tes honeurs en chantant, soit qu'elle ait ce bonheur
76 (Q.ui jamais n'aviendra) de passer ton honneur,
Soit (ce que plus je crains) que foible elle demeure
Vaincue en tel sujet, si est ce qu'à toute heure
Te chantera vaincue, & ce qu'elle pourra
80 De grand ou de petit, elle te le voùra :
Affin qu'un si grand nom mes livres autorise,
Et que dedans mes vers tousjours Charles se lise ^.
Un livre seulement de toy ne s'écrira,
60. éj-jS par erreur achevé (c'(i. siiiv. corr.)
61-64. 84-8"/ suppriment ees quatre vers
76. 84-8/ (Qu'espérer je ne puis)
77. 84-87 Soit (& csia je crains) que basse elle demeure
78. 8/ Moindre qu'un tel sujet
7g. 87 Moindre te chantera
82. 6y-Sy Et qu'au front de mes vers
1. Imité de Tibulle, IV, i (panégyrique de Messala), vers J et suiv.
2. Tout ce pass.ige, depuis le vers 65, est presque traduit de Tibulle,
IV, I, vers 18 à 27.
Ronsard, IX, 5
34 HYMNE DE CHARLES
84 Mais en mille papiers ton renom se lira,
Et ne pourra la mort dedans la fange noire
De Styx, faire enfondrcr ta vivante mémoire,
Tant un chacun de toy ordira de beaux vers :
88 Ainsi tu causeras mille combats divers
Honestement conceus par douce jalousie,
A qui mieux de ton nom peindra sa poésie :
Et lors pour mieus chanter chacun aura bon cœur,
92 Entre lesquels, Prélat, puisse-je estre vainqueur,
Ou bien si je ne puisa la victoire atteindre
D'un si noble combat, que je ne soi le moindre,
Et que, pour trop vouloir bon sonneur me montrer, [4 r^'J
96 Je ne puisse en chemin le malheur rencontrer '.
Muse que du beau son Calliope on appelle ^,
Frise tes beaus cheveus, habille toy tresbelle,
Enferme ton beau pié de ton doré patin ',
icx) Boucle haut ta ceinture auprès de ton tetin,
Et comme d'un grand Dieu la fille vénérable *,
Hurte le cabinet de ce Prince honorable >,
85-86. 84 Comme on list des Héros la veritjble histoire, Dont encore
entre nous récente est la mémoire
85-86. Sj remplace ces quatre vers par ce distique : Comme on list
aujourd'huy l'histoire des Héros, Dont le temps n'a perdu ny les faits
ny le__los
87. 60-/S ourdira | S4 Tant chacun de ton nom ourdira de beaux
vers
95-94. 7SS4 Au-moins que je ne sois en tel combat le moindre
87-96. Sj supprime ces dix vers
97. jS-Sy Muse à la belle voix, Calliope immortelle
99. yS-Sj de ton riche patin
1. Encore imité, d^-puis le vers 85, de TibuUe, op. cit., vers 54 à 58.
2. C.-à-d. : dont le nom signifie « .i la belle voix » (de /.a).o'î et ol/).
3. Pour ce mot, voir le tome Vlll. p. 192, note 4.
4. Les Muses sont tilles de Jupiter et de .Mncmosyne. Cf. tome IH,
p. 119, et ci-après, vers 424.
5. Une invention et un mouvement semblables sont dans Martial,
priant sa Muse d'aller frapper respectueusement à la porte de Pline le
Jeune, X, épigr. 19.
CARDINAL DE LORRAINE 35
Entre dans son palais, auquel tu m'éliras
104 Un millier de vertus que tu me rediras,
Puis je les redirai à ceus du futur âge,
Afin que la vertu d'un si grand personage
Soit cogneùe en sa vie, & qu'après le trépas
108 Son nom dedans l'oubli ne se perde là bas,
Et l'araigne pendante à bien filer experte
Ne dévide ses retz sus sa tombe déserte '.
Ainsi qu'un marinier durement tourmenté
112 De debtes & d'enfans, pour fuir la pauvreté
Sillone de sa nef l'eschine de Neptune,
Jusques en l'Orient au hasard de fortune :
A la fin retourné heureusement au port
116 Riche d'Indiqué proie, estalle sur le bord
Le butin que sa main a pillé sous l'Aurore,
Rubis, perles, zaphirs & diamants encore,
Assamblés péle-mesle, & de telle foison
120 Enrichist ses parents, & toute sa maison :
Ainsi ma Calliope, à la fin retournée
De ton palais royal, revient environnée [4 v°]
De cent mille vertus qu'elle espand à la fois
124 Comme de grands thresors devant les yeus François.
Q.uel vers ira premier anoncer ta louange
102-105. yS-Sy Entre dans le Palais de ce Prince honorable, Hurte à
son cabinet
10). 6o-6j de futur | 77 d'un futur {éd. suiv. corr.) \ 8y Puis j'en
feray le conte à ceux du futur âge
106-108. (?7 Afin que le renom d'un si grand personnage Se cognoisse
eu sa vie, & qu'après sou trespas Ses gestes sous l'oubly ne se perdent
là bas
112. 6y-Sy fuj'ant la pauvreté
118. 7i-8j saphirs
123. 8j De cent mille joyaux
I. Ces derniers vers s'inspirent de Catulle, Lxvin (à Maulius), vers
45 à 49 : Nec fugiens seclis obliviscentibus aetas...
36
HYMNE DE CHARLES
Héraut de tes vertus parmi le peuple estrange ' ?
Quel sera le dernier ? Comme Hercule le grand
128 Soustint de ses grands bras tout ce monde qui pend,
Le veneur Orion enflammé d'une épée ^,
Et l'Ourse qui jamais en la mer n'est trempée î,
Et le Bouvier tardif qui son char va roulant
152 A sept rayons de feu •♦, & le Serpent coulant
A replis estoilez, que la main enfantine
D'Apollon mist au ciel & en tîst un beau signe,
Quand il tendit son arc, & Python il tua
136 Du premier trait meurtrier que jamais il rua 5,
Et le grand Euridain de Phacton la tombe ^,
129. <?7 ardent en son espée
153. b-] par erreur A remplis (^corrigé aux errata)
136. S4-Sy Du preaiicr coup de trait qu'apprentif il rua
137. Ji-Sj Eridan
1. C.-à-d. : parmi les peuples étrangers.
2. Ce vers et les suivants, jusqu'à 140 inclus, sont en apposition à
« tout ce monde qui pend ». — La constellation d'Orion était figurée
par le chasseur de ce nom, tenant dans la main droite une épée. Cf.
Ovide, Mi't., XIII, 294: nitidumque Orionis enscm ; Hygin, Poe/.
asiron., liv. II et III.
5. C'est la grande Ourse. Cf. Ovide, Met., XIII, 295 : immuncm
aequoris Arcton ; Hygin, Pcel. astrcit., liv. II, Arctos major.
4. Le Bouvier est une constellation boréale, indépendante de la petite
Ourse, avec laquelle Ronsard semble l'avoir confondue. Notre poète
s'est inspiré ici d'.\ratos. qui dit du Bouvier : « Derrière Hélice (la
grande Ourse) se présente, ressemblant à un cocher, Arctopbyla.\ (le
gardien de l'Ourse), qu'on nomme encore le Bouvier, parce qu'il semble
toucher le chariot de l'Ourse; on le voit tout entier, mais à sa ceinture
un astre évolue, plus brillant que les autres, c'est Arciurus » {Pbaenom.,
vers 91 et suiv.).
5. Souvenir de Callimaque, Hymne à Apollon, fin, et surtout d'Ovide,
Métam,, I, vers 458 et suiv. Mais ni l'un ni l'autre ne dit qu'Apollon
mit le serpent Python au ciel. Ronsard a sans doute confondu ce
monstre avec celui qui gardait les pommes d"or du jardin des Hespe-
rides, etqui, après qu'Hercule l'eut tué, fut placé par Junon parmi les
astres (cf. Hygin, Poet. astrcn.. liv. II, Serpens).
6. L'Eridan, cité déjà par Hésiode, Thcog., 538, est un fleuve du
p.\ys fabuleux des Hyperboréens. Hérodote, III, 115, le fait couler d.ins
l'Océan du Nord. Plus tard on crut reconnaître dans ce fleuve le Pô
CARDINAL DE LORRAINE 37
Et la mère qui pleure & de tristesse tombe
La teste à ses genous, & sa fille qui voit
140 L'Ourque qui dévorer sur un rocher la doit ' :
En ce point ^ tu soutins presques dés ton enfiuice,
Non des bras mais d'esprit, les affaires de France,
Fardeau gros & pesant, où l'on peut voir combien
144 Ton esprit est subtil à le régir si bien.
Icy viennent à toy les paquétz de l'Asie
D'Alemaigne, Angleterre, Espaigne, & d'Italie,
De Flandres & d'Ecosse, & bref des quatre bouts
148 Du monde on vient à toy, tu fais responce à tous,
Et tu lis dans leurs cœurs leur segrete pensée [5 r°]
Avant que par la langue ilz l'ayent anoncée,
Et ne peuvent tenir leur segret si couvert
152 Que dés le premier mot il ne te soit ouvert.
L'un désire la paix, l'autre brasse la trêve.
L'autre alonge la guerre : ici le peuple eléve
138-140. 6-J-S-] Et la mère qui crie (5v; de tristesse tombe La teste à
ses genous, ne faisant que pleurer Sa fille qu'un grand monstre est près
{et prest) de (<S'7 à) dévorer
141. 8^-8-] En la mesme façon tu soustiens des enfance
145-144. 84-8,-] où l'on voit que tu as L'esprit plus fort & prompt
qu'Hercule n'eut les bras
147. On lit en ^g quatres {éd. suiv. corr .)
149-150. yS Tu lis dedans les cœurs leur secrette pensée Avant que
par la langue elle soit annoncée
151. Ji-yS leur secret
145-156. 84-Sj suppriment ces doiixe vers
(cf. Virgile, Gcorg., I, 482). C'est lui qui, d'après la tradition, avait reçu
le corps de Phaëton, foudroyé par Jupiter pour avoir embrasé la terre en
conduisant le char de son père Apollon. Voir Ovide, Met., II, 325 et
suiv.; Hygin, Poet. astroii., liv. II et III.
1. Cassiopée et sa fille Andromède, celle-ci délivrée par Persée au
moment où elle allait être dévorée par un orque (monstre marin, cf.
tome VIII, p. 217, vers 185). Voir Ovide, Met., IV, vers 669 et suiv.;
Hygin, Poet. astron., liv. II et III.
2. C.-à-d. : de la même façon qu'Hercule ; c'est le deuxième terme de
la comparaison, correspondant au vers 127 : Comme Hercule le grand.
■
38
HYMNE DE CHARLES
Le front contre le Roy, le Roy ne veut ici
156 Endurer qu'un sujet elcve le sourci.
S'il faut faire un conseil, s'il faut qu'on fortifie
Quelque brave cité qui l'ennemi deffie.
S'il faut ou échaper ou se mettre au danger,
160 S'il faut avec présents gaigner un estranger,
S'il faut garder la paix, s'il faut que l'on guerroie,
S'il faut lever un camp, s'il faut qu'on le soudoie,
S'il faut fouver argent, s'il faut faire une loy,
164 S'il faut remédier aux abus de la foy ',
S'il faut de noz cites châtier la police.
S'il faut serrer le frein aus hommes de justice,
S'il faut toute la France au conseil assembler *,
168 S'il faut tous les François d'un clin faire trembler ',
Tu dis tout, tu fais tout, & notre Roy ne treuvc
158. 67-75 que l'ennemy | S4-8J texte fyrimitif
159. 67-jS en danger | 84-87 S'il faut ou destouraer, ou tenter le
danger
167. 84-Sj aux estats assembler
1. En 1557, le cnrdinal de Lorraine voulut établir à Paris un tribunal
de l'Inquisition. Il avait obtenu, le 26 avril 1557, un bref pontitïcal qui
créait d.ins le royaume trois grands inquisiteurs : le cardinal de Bour-
bon, le cardinal de Chastillon et lui-même. Mais Chastillon refusa de
coopérer. Vainement une déclaration royale du 24 juillet ^7. enregistrée
au Parlement de Paris le i ', janv. 58, avait approuvé le bref pontifical :
Chastillon ne s'était pas laissé prendre au piège tendu, et son attitude,
ainsi que des représentations adressées au roi de France par plusieurs
princes étrangers, fît échouer le projet d'Inquisition (1 h. de Béze, Hist.
eccl., t. I, p. 141 ; Fontanon, Reciu-il des Ordonn.. t. IV, p. 227 et suiv.).
Cf. L. Roniier, d'après lequel le cardinal échoua devant la résistance du
Parlement de Paris (Orig. polit, da guerres de rel., t. II, p. 244 et suiv.).
2. V. ci-après, vers 375 et suiv., et la note.
5. C.-.i-d. : faire trembler d'un clignement d'yeux ou d'une inclinai-
son de tête. Amvot dit : « D'un clin d'oeil ou de teste » (Œut-res morales :
Comment il faut ouir les poètes, 21). Mais Ronsard applique souvent ce
mot au mouvement de la tète (voir les tomes III, p. 140, vers 377; N'I,
p. 80, vers 145 ; et ci-après, vers 6jo). Le deuxième sens es: donc pré-
férable ici ; c'est un souvenir de Virgile, parlant de Jupiter (£«., IX,
106) :
Annuit, et totum nutu tremefecit Olympum.
CARDINAL DE LORRAINE 39
Rien bon si ton conseil gravement ne i'apreuve.
Un affaire achevé un autre te survient,
172 Qui fertile renaist, & sur ce il me souvient
De l'Hydre (soit la fable ou mensongère ou vraye)
Qui plus repulluloit fertile de sa playe,
Plus on coupoit son chef & plus il revenoit,
176 Et tousjoursà son dam plus fécond devenoit ' : [5 \°]
Ainsi plus tu finiz, & plus il te faut faire,
Tant la France est un Hydre abondante en affaire.
Quand les deux fils d'Atrée irrités contre Hector
180 Jurèrent tous ensemble, ilz menèrent Nestor
La gloire de Pylos sabloneuse & stérile,
Et Ulysse l'honneur de sa petite ville ^,
Orateurs eloquens, de qui le beau parler
184 Surpassoit la liqueur que rousse on voit couler
Dans les gaufres de cire, alors que les avetes
Ont en miel converti la douceur des fleuretes :
Mais ny les motz dorés du Roy des Pyliens,
188 Ny d'Ulysse les faits ne s'egallent aus tiens.
Bien que l'un ait vescu l'espace de trois âges,
Et l'autre de maint peuple ait cogneu les courages î,
170. 84-8j Rien bon, si ton avis
176. 84 plus monstre il devenoit [ 8j plus lestu devenoit
178. 84-8-/ une Hydre
1. Il s'agit de l'hydre de L^rne, abattue par Hercule.
2. A part cette vague allusion à divers épisodes de l'Iliade, tout ce
passage, depuis le vers 179 jusqu'au vers 228 inclus, est une paraphrase
de Tibulle, loc. cit., vers 48 : Non Pylos aut Ithace... à 81 inclus : Sit
labor illius..., avec quelques transpositions et suppressions.
5. Bien que ce vers corresponde à celui de Tibulle :
nie per ignotas audax erraverit urbes,
il rappelle plutôt le vers 4 du premier livre de VOdyssée :
rioÀÀwv o'àvOocô—'jjv io£v a.'j-zOL za'. '/oov s'fvw,
et le vers 142 de VEp. aux Pisoits d'Horace :
Qui mores hominum multorum vidit et urbes.
40 HYMNE DE CHARLES
Ait de Circe évité la verge & les vaisseaus ',
192 Subtile à transformer les hommes en pourceaus
Par charmes & par herbe, & trompé les Serenes,
Et des fiers Lestrigons les rives inhumaines,
Ait aveuglé Cyclope, enfant Neptunien,
196 Trop chargé de l'humeur du vin Maronien ^,
Ait évité Charybde à l'onde tortueuse,
Et les chiens abboyans de Scylle monstrueuse ',
Qui d'un large gosier hume toute la mer,
200 Puis haute, dans le ciel la refait escumer.
Ait veu du noir Pluton les âmes vagabondes.
Et des Cimmerians les cavernes profondes.
Où jamais le Soleil, soit qu'il monte à cheval, [6 r°]
204 Soit qu'il laisse son char pencher encontre val,
Pour s'aller reposer ez marines campagnes +,
N'y va jamais dorant la syme des montagnes.
Telz soient donc les labeurs d'Ulysse l'Ilaquois,
194. On lit en fç-Sy l'Estrigons (éd. suiv. coir.)
206. 6J-S4 les synies {et cimes) des montaignes(»/aii 6'j par erreur les
syniedes)
179-222. S"] supprime ces quarante-quatre vers
1. C.-à-d. : la baguette magique de Circé et les vases où elle faisait
bouillir ses herbes, ou plutôt les coupes contenant ses breuvages mal-
fais;»nts {■■^xo^i/.J. Àjysa, Od., X, 236 ; Circcs pocula, Horace, Epist., I,
2, 25).
2. Le cyclope Polyphènie, fils de Neptune, dont Ulysse creva l'œil
unique, pendant qu'il cuvait son vin de Maronée (ville de Tbrace) ;
voici le vers correspondant de Tibulle :
Victa Maroneo fœdatus lumina Baccbo.
3. Bien que ce vers corresponde à celui de Tibulle :
Quuin canibus rapidas inter fréta serperet undas,
il rappelle plutôt celui de Virgile, Bue. vi, 75 :
Candida succinctani latrantibus inguina monstris.
4. Périphrases pour dire : ni le matin, ni le soir; cf. ci-dessus, note
du vers 24. — Ce passage s'inspire d'Homère, Od. XI, 14 et suiv., ou
de Virgile, Géorg., III, 356 et suiv.
CARDINAL DE LORRAINE 4I
208 Pourveu que son parler ne surpasse ta voix '.
Ulysse fut transmis ^ afin que par finesse
Il descouvrist l'enfant de Tethys la déesse î
En fille déguisé, que sa mère arestoyt,
212 Et le meurtrier d'Hector d'une cotte vestoit 4,
De peur qu'il n'esbranlast la pique Pelienne ',
Et qu'il ne mordist mort la poudre Phrygienne,
Apres avoir cent fois ensanglanté les eaux
216 De Scamandre, empesché d'hommes & de chevaux ^ :
Ainsi loing de sa mère, avecques grande peine,
Tu as rendu François le Prince de Lorreine 7,
1. Traduction littérale de ce vers de Tibulle, loc. cit., 81 :
Sit labor illius, tua dum facundia major.
En conservant le subjonctif sit et en rendant dum par « pourvu que »,
Ronsard a 0 parlé latin en français » et est resté obscur. Il a voulu dire :
Tels sent les exploits qu'on prête à Ulysse, mais quels qu'ils soient ton
éloquence est supérieure à la sienne.
2. C.-à-d. : fut envoyé avec la mission de découvrir Achille. Même
sens ci-après, vers 221 et 253.
j. Confusion fréquente, au moins dans la graphie, entre Tethys et
Thétis.
4. Pour éviter le départ de sor\ fils à Troie, où il devait trouver la
mort, Thétis l'avait caché sous un costume féminin parmi les filles de
Lycomède, roi de l'île de Scyros. Lorsque les Grecs s'assemblèrent pour
aller assiéger Troie, Calchas leur indiqua le lieu de sa retraite. Ils y
députèrent Ulysse, déguisé en marchand. Parmi les bijoux qu'il présenta
aux femmes de la cour de Lycomède, il avait mêlé un bouclier et une
lance; mû par son instinct belliqueux, .\chille les choisit et se trahit
ainsi. Cet épisode de la jeunesse d'Achille a été raconté par Ovide, fai-
sant parier Ulysse lui-même, Met., XIII, 162 et suiv., et surtout par Stace
dans son Achilléide, I, 242 et suiv. ; II, i à 252.
5. C.-.i-d. : qu'il ne prit en main la lance dont le bois venait du mont
Pélion en Thessalie (Pelias hasta, Ovide, Hér., 3, 126). Déjà vu au
tome I, p. 255, var. des vers 64 66).
6. Cf. Homère, //., XXI. Thétis connaissait l'avenir.
7. Il s'agit de Charles, duc de Lorr.iine, qui représentait la branche
aînée de la maison de Lorraine. Son cousin le cardinal l'avait « rendu
français » en le faisant venir et élever à la cour de Henri II en 1552
après la prise de Metz, de peur qu'il ne fût enlevé par son oncle Charles
Quint et que son duché ne revint à l'Empire. Il n'avait alors que neuf
ans. Voir ci-après le Chant pastoral, qui célèbre son mariage avec Claude
de France.
42 HYMNE DE CHARLES
Tige de ta maison, jeune, gaillard & beau
220 Qui sera des François l'autre Achille nouveau.
Ulysse fut transmis pour faire condescendre
Les Troyens à la paix, & pour Hélène rendre ',
Tu as de par le Roy deux fois esté transmis
224 Vers les Impériaux pour nous les rendre amis,
Ausquelz tu fis si bien la grandeur aparoistre
De la France, & de toy, & du Roy nostre maistre,
Et si bien à propos par articles déduit
228 Combien une paix vaut, combien la guerre nuit,
Q.u'ilz furent tous espris de honte & de merveille
Des persuasions de ta voix nompareille, [6 v°]
Ravis de tes discours, & de t'avoir congneu
2}2 Au meillieu des propos, si jeune & si chenu ^.
Luymesme î fut transmis aux Princes de la Grèce
Pour leur dire combien la Troyenne jeunesse
225-225. <?7 Q.ue diray plus de toy ? tu as esté transmis Vers les
Impériaux pour nous les rendre amis : Où tu fis par deux fois la gran-
deur apparestre
226. S4-S7 Et du sceptre de France, & du Roy nostre maistre
229. 6y par erreur esprhs (éd. suiv. corr.)
2Î2. 87 Au milieu de tes dicts si jeune & si chenu
23}. Sj Ulysse fut transmis {par erreur ne fut {éd. suiv. corr.)
1. Cf. Homère, //., III, 205 et suiv., et surtout Ovide, Met., .KIII,
196 et suiv.
2. Cet alinéa fait allusion aux deux entrevues qui préparèrent la paix
du Cateau-Cambrésis : i" celle de Péronne (a/rai Marcoing près de Lille),
avec l'évêque d'Arras, Antoine Perrenot, ministre de Philippe II, fameux
sous le nom de cardinal Granvelle (mai 1558), avant la campagne qui
aboutit à la victoire de Thionville ; 2° celle de Cercamp. où une trêve
fut signée le 17 octobre et les négociations durèrent jusqu'au 27 no-
vembre. — Ceci permet de penser que V Hymne du Cardinal de Lorraine
n'a pas pu être composé avant décembre l't^S, au moment où se prépa-
raient les fêtes de MeiiJon pour le m.iriage de la princesse Claude de
France et du duc Charles de Lorraine. V. ci-dessus l'Introduction.
3. C.-à-d. : le même personnage, Ulysse. C'est la troisième compa-
raison entre le cardinal et lui.
CARDINAL DE LORRAINE 43
Les avoit ofFencez ' : luy-mesme fut après
256 Avecques Criseis envoyé par les Grecz
A son père Grisés, aflin que sa prière
Apaisast d'Apollon la sagette meurtrière,
Qui par neuf jours entiers la peste avoit tiré
240 Contre l'ost des Grégeois grièvement martiré :
Pource qu'Agamemnon n'avoit pas voulu rendre
Sa fille, & la rançon en lieu d'icelle prendre ^,
(Ainsi l'on voit souvent le peuple de sur soy
244 Soutenir, innocent, les fautes de son Roy) 3,
Comme Iny, ny le froid des grandz Alpes cornues,
Qui soutiennent le ciel de leurs croupes chenues,
Nourices de meint fleuve, à qui les grans torrens
248 Du menton tout glacé jusque aus piedz vont courans.
Qui portent en tout temps sur leurs doz soliteres,
Les neges, les frimas, les vens herediteres,
Ny les dangers marins, ne t'ont point engardé
252 Qu'à Romme tu ne sois à la fin abordé
Mercure des François, de faconde si rare.
Pour faire entendre au Pape, à Venise, à Ferrare,
Le tort qu'on fait au Roy', & pour les animer,
256 En gardant son party, de justement s'armer 4.
245. 57 des Alpes haut-cornues
247-248. jS-Sj Nourrices de maint fleuve & de maint gros torrent
A gros bouillons enflez descendant & courant
252. 84-8 j sur le Tybre abordé
1. La « Troyenne jeunesse » en la personne de Paris, qui avait enlevé
Hélène, reine de Sparte.
2. Cf. Homère, IL, I, 10 et suiv., 450 et suiv.
3. Souvenir d'Horace, Episl., I, 2, 14 :
Qjiidquid délirant reges, plectuntur Achivi.
4. Cet alinéa et tout le passage qui suit jusqu'au vers 299 concernent
la mission dont le cardinal de Lorraine avait été chargé à la fin de 1)55
auprès du pape Paul IV CarafFapour conclure un traité contre les Impé-
riaux, qui permit à la France de s'emparer du royaume de Naples. Le
cardinal, parti de Paris le 7 octobre 1555, s'embarqua à Marseille le 20,
44 HYMNE DE CHARLES
Bons dieux ! de quelle ardeur ravis tu les courages [7 r°J
De ces V^enitiens, pères qui sont si sages,
Quand leur Sénat pendant en tes propos mielleux
260 Tenoit en toy fiché & la bouche & les yeux,
Sans se mouvoir non plus qu'un roc à la venue
Ou des vens ou des flotz du bord ne se remue,
Admirans en leur cœur, de grande affection,
264 Et ta grave paroUe ik. ta suasion ' !
Car ta suasion & ta grave éloquence
S'egallent tout ainsi qu'une droitte hallance
Quand le poix çà & là ne monte ne descend,
268 Mais per à per s'areste, & justement se pend 2.
Qui a point veu courir à bruyantes ondées
Un torrent francliissant ses rives débordées,
Ou sur les nions d'Auvergne, ou sur le plus haut mont
272 Des cloistres Pyrenéz ' quand la nege se fond,
Et que par gros monceaux le Soleil la consomme ?
Il t'a veu renverser devant le Pape à Romme
Les torrens d'éloquence, ainsi qu'au temps jadis
276 Dcmosthene poussoit ses tonnerres hardis.
Graves & plains d'etfroy, quand sa voix nompareille
Tiroit des auditeurs les amcs par l'oreille *:
275. S4-Sy Les bouillons d'éloquence
277. jS-Sy Au milieu d'un parquet, quand sa voix nompareille
fut à Ferrare les i^-iS novembre, arriva à Rome le 21, signa le 15
décembre le traité d'alliance entre la France et le l'ape. quitta Rome
le 9 janvier 1556, fut à Venise du 16 au 24. à Ferrare du 25 au 28,
revint par la Suisse et rejoignit la Cour à Blois le 12 février(L. Komier,
Origines pol. d-s giierrei de lel., tome II. p. 29 à 43). Cf. nos tomes VII,
p. 505, vers 5 et la note ; \'III, p. 47. note.
1. Nouvel exemple du terme simple, remplacé plus tard par le corn-
posé /vrsHJsioH, comme siiade p^r persundé, ci-après, vers 281 et 550.
2. Cette comparaison est prise à TibuUe, loc. ci/., vers 40 et suiv.
3. C.-à-d. de la barrière Pyrénéenne. Cf. tome VII, p. 48, vers 177.
4. Four cette expression, fréquente chez Ronsard, cf. tome I, p. 128,
vers 36.
CARDINAL DE LORRAINE 45
Ainsi dans le Sénat de Cardinaux tout plein
280 Tu flechissois le cœur du grand Pasteur Romain,
Soit en luy suadant de ne tromper la guerre
Que ton frère amenoit, pour sauver de sainct Pierre
La Tiare & les clefz qui pendoient au danger
284 (Sacrilège butin) du soldat estranger, [7 v°]
Soit en luy remonstrant comme l'aigle d'Austriche
Qui des plumes des Roys par fraude se fait riche,
Dérobant ta maison, se repaist du tombeau
288 De la morte Serene ', assis au bord de l'eau
Que les Chalcidians forussis habitèrent.
Quand des Dieux irritez l'oracle ilz évitèrent *.
Et lors tu sceus si bien emmieler ta voix
292 Que le Pape éloquent en langage Gregois,
En langage Romain, admirant ta jeunesse,
Et tes motz enrichis d'une grave sagesse,
Oyant ton oraison ', vergongneux, s'étonna
296 De toy, qui le premier sur le Tybre sonna
Les honneurs des François, dont la langue polie
N'avoit encor gangné que-par toy l'Italie 4.
282-285. yS-Sj pour l'honneur de sainct Pierre Et pour sauver ses
clefs qui pendoient en danger (on lit en dès ji)
286. 6-J-8-] finement se fait riche
287. 8"] Despouillant ta maison
291. tS-S-j Lors tu sceus si adroit
29$. (?7 tout ravy s'estonna
297. 8-] La grandeur des François
1. C.-à-d. de Naples. Cf. tome VIII, p. 48, vers 20 et note.
2. Allusion aux habitants de la ville de Chalcis en Eubée, qui bannis
de leur pays (forussis, de l'italien fiioriscili) vinrent s'établir à Cumes
sur la baie de Maples. Cf. Virgile, En., VI, vers 2 et 17.
5. C.-à-d. ton discours (latin oralioiiem) ; même sens aux vers 299 et
318.
4. Ronsard en avait déjà dit autant du cardinal Jean du Bellay dans
une ode pindarique dédiée à son ami Joachim (tome I, p. 1 14, vers 105 et
suiv.). Mais, d'après ce passage, le cardinal de Lorraine aurait été le pre-
mier à s'exprimer au Pape en français, au lieu du latin ou de l'italien.
46
HYMNE DE CHARLES
Quand il te plaist en long filler une oraison
joo Et avec un grand tour déduire ta raison,
Errant de çà de là par les fleurs d'Oratoire ',
Et sans cacher ton art ta cause faire croire,
Tu semblés au cheval d'Espaigne, que la main
504 D'un adroit escuier maistrise soubz le frain,
Ores à bride lâche, ores avec l'estroitte.
Le pousse de l'espron dans la carrière droitte,
Et ores à courbette, ores avec le bond,
Î08 Et ores de pié coy le pirouette en rond,
Brusquement çà & là, sans tenir mesme espace.
Mais voltant au plaisir de celluy qui le chasse *.
Ou s'il te plaist darder un parler orageux [8 r°]
5 12 Plain de foudre &: de gresle, ou si, moins courageux,
Tu contrains tes propos d'une suite enlassée
Et enseires tes motz d'une cheine pressée,
Tu surpasses Ulysse en esprit véhément,
516 En soudain, Menelas 5 qui parloit brevement :
Ou bien quand il te plaist d'assez longue estendue
Peindre ton oraison d'une fleur espendue.
Qui sans se replier, comme un ruisseau coulant
520 Marche par son canal d'un pied non violent,
306. 71-7^ l'esp'ron | 84-Sy graphie primitive
312-316. Sj & d'un cœur courageux Accourcir tes propos d'une
suite cnlassce, Et enserrer tes mots d'une chaîne pressée, Par la langue
voulant tes pensers égaler, L'Atrcaii Menelas te quitte son parler
1. C.-à-d. la Rhétorique. Cf. le latin de Quintilien oratoria (sous-
ent. ars). De même, J. Peletier écrit dans la préface de son Algèbre en
i$54 : « Je veux faire fondement sur la Philosophie. Oratoire et Poésie,
csquelles j'ai eniplové mon temps et mon estude » ; Ronsard, dans une
épitre-prologue au Tite-Livede (. Amelin, en i)S9. le vante d'avoir déjà
montré s.i science « Soit en Philosophie, oa en Tart d'Oratoire ».
2. Ronsard use volontiers de ces termes techniques, dont il préconi-
sait remploi eu poésie, notamment de ceux d.: léquitatior:, où il avait
excellé comme écuyer aux Écuries royales. Cf. tome VIII, p. 11 et 12.
5. C.-à-d. : en esprit soudain lu surpasses Menelas.
CARDINAL DE LORRAINE 47
Sans hausser ny enfler sa course ny son onde,
Du bon père Nestor tu passes la faconde '.
J'en appelle à tesmoing ton langage commun
324 Dont ordinairement tu parles à chacun.
Qui ne s'en rêva point sans luy laisser la pointe
D'un facond aguillon dans son oreille ateinte :
J'ay pour tesmoins encor les propos que tu tins
528 A nos vieux sénateurs quand au palais tu vins ^,
Soit pour leur remonstrer d'un j^^entil artifice
Quel bien est la vertu, quelle peste est le vice.
Et comme un Roy ne peut justement selon Dieu
332 Gouverner ses sujetz si justice n'a lieu.
J'ay pour tesmoins encor tes propos vénérables
Que tu tiens au conseil, ou soit pour les coupables
Accuser droitement, soit pour favoriser
336 L'innocent, que l'on veut faussement accuser 5.
J'ay pour tesmoins encor tes sermons catoliques,
Devotz, sententieux, graves, evangeliques, [8 v°]
Lors qu'au temple le peuple aussi espaix se tient
326. 60-84 aiguillon
325-326. 87 Q.ui demeure estonné, tant la poignante estreinte De ta
diserte voix dans son oreille atteinte
338. 84-8J Doctes, sentencieux, dévots, evangeliques
1. Tout cet alinéa vient directement du panégyrique d'un Pison que
signale J. Besly dans son commentaire. Ce poème avait été publié pour
la première fois par J. Sichard, au tome II de son édition d'Ovide (Bâle,
1527), puis par Hadrianus Junius, qui l'attribuait à Lucain, dans ses
Animadversa, livre VI (Bàle, I5s6). Voiries Poetae latini minores, éd.
Baehrens (Leipzig, Teubner, 1879), ^°^^ I' P- ^^5, Lans Pisonii;\c
passage imité va du vers 45 au vers 65 ; on y retrouve les mêmes com-
paraisons et les mêmes rapprochements avec Ulysse, Ménél.is et Nestor.
2. Il s'agit du Palais de Justice. Les « sénateurs » sont les membres
du Parlement de Paris, représentant le pouvoir judiciaire.
3. Il s'agit du Conseil présidé par le Roi, composé des Secrétaires
d'Etat, du Connétable et des hauts dignitaires de l'Église et du Parle-
ment. Cf. Chéruel, Dict. des Institutions, tome I, p. 213. Cf. Y Hymne de
Henry II, au tome VIII, p. 16.
48 HYMNE DE CHARLES
540 Pour boire le nectar qui de ta langue vient,
Comme espaix il s'assemble ', affin d'avoir la veûe
De ton frère qui passe en triomphe en la rue,
Veinqueur des ennerays, & attache au palais ^
}44 Les estandars captifz de Guine ou de Calais,
Ou ceux de Luxembourg, ou ceux de Thionville,
Quand Meuse bourguignonne il nous rendit serville '.
Toydonques élevé dedans ta chaire, alors
J48 Et sans branler les bras, & sans mouvoir le corps
De gestes affettés, par ta saincte doctrine
Du peuple suadé tu gangnes la poitrine,
Et règnes en leurs cœurs au dedans surmontez
}5a De tes motz, dont ilz sont tournez de tous coûtés :
Comme un pillote assis au bout de la navire,
Qui tout ainsi qu'il veut la gouverne & la vire,
Tu gouvernes le peuple, avec la gravité
356 Joignant modestement la douce humanité.
Ce qui fait diiferer l'homme d'avec la beste.
Ce n'est pas l'estomacq, ny le pied, ny la teste,
La face ni les yeux, c'est la seule raison
560 Et nostre esprit logé au haut de la maison
Du cerveau son rempart, qui le futur regarde,
344. yS-Sy de Guine'
347. On lit en S9 ^^ chesre {éd. suit', corr.)
J48. 87 Sans trop branler les bras, sans trop mouvoir le corps
352. On lit en $<) coûtées {éd. suiv. corr.) | Ji-Sj costez
5 S 5-? 56. /S-Sj Tu gouvernes le peuple, en t'escoutant qui est Tourné
d'affections tout ainsi qu'il te plaist
357-566. yS-Sj guiÙeineltetit ces vers
1. Le mot coviine est le corrélatif de aussi du vers 339.
2. Je crois qu'il s'agit encore ici du Palais de Justice et de la Sainte
Chapelle où l'on rangeait « les estandars captifs ».
3. Succès remportés par le capitaine François de Guise, de janvier à
août I5S8. Cf. ci-dessus VExbortatioii au camp du Roy. vers 14. — Pour
la « Meuse bourguignonne », v. les tomes VII, p. s. var. du vers 4;
■VIII, p. 42, note 3.
CARDINAL DE LORRAINE 49
Commande au cors là bas, & de nous a la oarde.
Mais ce qui l'homme fait de l'homme diiîerer,
364 C'est la seule parolle, & sçavoir proférer
Par art ce que Ion pense & sçavoir comme sage [9 r°]
Mettre les passions de nostre âme en usage :
Qui est ce qui pourroit racompter dignement
368 L'oraison que tu fis des le commencement
Quand tu sacras le Roy ', comme un treschretien Prince
Doibt, en se gouvernant, gou\erner sa province,
Que c'est de commander, que c'est que d'estre Roy,
572 Avoir un Jesuschrist pour le but de sa foy,
Estre sans tyrannie, administrer Justice,
Et garder que vertu ne tombe soubz le vice ^.
Je dirois l'oraison que naguieres tu fis,
376 Quand nostre Roy bailla comme en gage son filz
(Pitoiable bonté) aux trois estas de France ',
377. On lit en )<)-6j au trois (Jd. stiiv. corr.)
1. Mouvement imité du panégj-rique cité plus haut, Laus Pisonis,
vers 68 et suiv. : Q.uis digne re'ferat... — Sur le sacre de Henri II
(26 juillet IS47). ^°''' l^s Mémoires de Vieilleville, livre III, et Gode-
froy, Cérémonial françois.
2. Au sacre du roi Henri II, le cardinal de Lorraine, qui officiait en
sa qualité d'archevêque de Reims, avait pris pour texte l'état de l'Eglise
catholique « ébranlée par un seul homme » (à ce moment-là on ne son-
geait encore qu'à Lui lier), et il avait développé le thème courant, à
savoir le bouleversement fatal des trônes et des sociétés si la Réforme
eût triomphé : <■ Je me suis d'autant plus appesanti sur ces choses, dit-il,
que je pense qu'il t'appartient, à toi seul, ou peu s'en faut, de guérir
toutes ces plaies de l'Eglise. C'est pourquoi fais en sorte que la posté-
rité dise de toi : Si Henri II, roi de France, n'avait pas régné, l'Eglise
romaine aurait péri de fond en comble ; et tu le feras, si tu réfléchis que
rien ne sera plus agréable à Dieu... Et tu seras non seulement le roi de
France, mais encore, ce qui n'appartient qu'aux rois français, le prêtre et
comme le serviteur public du Dieu tout puissant » (Weiss, La Chambre
at dente ; étude sur la liberté de conscience en France sous François 1" et
Henri IL Documents et hUroduction, 1889).
3 . A la séance solennelle d'ouverture des Etats généraux, réunis à
Paris au Palais de Justice, le 5 janvier 1558 (n. st.). C'était pendant le
siège de Calais. Le Cardinal de Lorraine, parlant au nom du clergé,
Ronsard, IX. 4
50 HYMNE DE CHARLES
Leur promettant en Roy qu'il auroit souvenance
De tant de loyautez qu'il avoit receu d'eux,
38f. Au temps le plus cruel, quand le sort hazardeux
De iMars, qui la victoire aux Princes oste & donne,
Luy esbranla des mains le sceptre & la couronne ' :
Adonc toy poursuyvant les parolles du Roy *,
38^ \'estu d'un rouge habit qui flamboit dessus toy
A rays etincellants, comme on voit une estoille
Soubz une nuit d'yver qui a forcé le voille
De la nue empeschante, & des rays esclattans
}88 Descouvre aux mariniers les signes du beau temps :
Ainsi tu reluisois d'habis & de visage.
Portant de sur le front de Mercure l'image,
Quand son chappeau ailé, & ses talons ailez,
593 Et son baston serré de serpens accoliez ', [9 v°]
Le soustiennent par l'air, & d'une longue fuitte,
Legier, se va planter dessus un exercite ♦,
Ou sur une cité, & d'une haute voix
596 Anonce son message aux peuples & aux Roys :
Le cœur des Roys fremist, & la tourbe assemblée
Oyant la voix du Dieu fremist toute troublée,
584. On lit en )p-6o abit {éd. suit, corr.)
386-587. 84-8-/ veincu le voile... & des feux esdaUns
391. 84-S/ son chapeau plumeux
39). 84-8J Ou dessus une ville
obtint 3 millions pour le service du roi. Cf. Georges Picot, Histoire des
Etais généraux, tome H, cbap. i, et L. Romier, op. cit., t. II, p. 231 et
suiv.
1. Après la défaite de Saint-Quentin (août 1557), où le connéuble
de Montmorency et son neveu l'.iniiral Coligny, défenseur de la ville,
furent faits prisonniers. V. ci-dessus VExbortat-.ou an camp, note du
vers 12.
2. C.-à-d. : parlant après le roi et développant son discours.
5 . C'est le caducée.
4. C.-à-d. : sur une armée (latin «A"f?vj/i/j). Déjà vu aux tomes I, p. 31,
et II, p.184.
CARDINAL DE LORRAINE 5I
Ferme sans remuer ny les yeux ny les pas :
400 Ainsi tu esbranlois tout le cœur des estas,
Qui ne se remuoyent tant soit peu de leurs places
Oyant tes motz sortis de la bouche des Grâces '.
Si j'avoys de puissance autant que j'ay d'oser,
404 De ces deux oraisons j'oserois composer
Un livre tout entier ^, mais mon dos ne se charge
D'un faix si accablant, si pesant & si large,
Car quand je le voudrois faire ne le pourrois,
408 Ny tes motz imiter, non plus qu'on voit au bois
Quelque petit pinson (bien qu'il ait bon courage)
Du gentil rossignol imiter le ramage 5 .
L'éloquence sans plus agréable ne t'est,
412 Mais estant de repos quelques fois il te plaist
Comme pour un mémoire escrire les histoires
Du Roy, & ses combatz, ses faitz, & ses victoires,
599. 71-7J par erreur le pas (éd. suiv. corr.)
401. 78-8J Qui ravis ne cliangeoient de gestes ny de places
407. j8-8j Quand je le voudrois faire, encor je ne pourrois
408. 6 j par erreur imitez (éd. suiv. corr.)
412-414. 84-87 Mais en ton cabinet quelquefois il te plaist De Henry
nostre Prince escrire les histoires, Ses combas alternez de pertes & vic-
toires
1. Cf. M. de l'Hospital : « Lorsque le soldat manquant de tout
demandait son salaire et croyait ne pouvoir suivre tes étendards, Dieu
te donna, Charles, des ressources dans ton intelligence et dans le patrio-
tisme de tes concitoyens. Semblable à la corne d'abondance et dispensa-
teur des biens de tous, tu as reçu en deux jours la souscription des bons
citoyens de Paris ; bientôt cet argent partagé a rendu la vigueur aux
soldats affaiblis et les a préparés à lobéissance. Grâce à ces ressources,
les Anglais ont été chassés de nos rivages et repoussés au delà des mers »
{Carm., livre III, épitre vi, sur la double conquête de Calais et de
Guines ; trad. Bandy de Nalèche, p. 181).
2. Ronsard veut dire, sans doute, qu'il les développerait en vers,
ainsi que semble l'indiquer la suite. Au reste, il s'en est peut-être ins-
piré quatre ans plus tard dans son Institution pour le roy Charles 7X et ses
Discours politiques.
3. Cet alinéa vient encore du Laus Pisoiiis cité plus haut, vers 72 à
80 : Quod si jam validae mihi robur mentis inesset...
52 HYMNE DE CHARLES
Esquelles lu as part, car en robbe & armé
416 Tu l'as tousjours suivy comme son cher aymé.
Quand tu es à repos des aftaires publiques,
Tu te tournes joyeux aux nombres poétiques
Grecz, Latins & François, & lors tout le coupeau [ior°J
420 Du Nymphal Elicon ', Phcbus & le troupeau
Que Calliope mené à ton chant se présente,
Et t'aymant, à l'envy ses beaux dons te présente ^ :
Il seroit bien ingrat & n'auroit pas esté
424 De Jupiter conceu, de Mémoire allaitté,
S'il ne te confessoit son Seigneur & son maistre,
Qui l'as fait déloger de son manoir champestre,
Barbare & mal en point, qu'un pauvre ruisselet,
428 Qu'un Ihierre, une mousse, un laurier verdelet
Entournoit seullement, qui n'avoit en partage
Qu'un lut mal façonné, &" qu'un antre sauvage,
Et maintenant se voit par toy seul honnoré,
452 Luy donnant ton Meudon où il est adoré ',
427. jS-Sj Barbare «!t mal-basty
r. C.-à-d. : toutes les divinités inspiratrices qui habitent le coupeau
(sommet) de l'Hclicon, peuplé de Nymphes.
2. Ces six vers sont encore transposés du Lnus Pisoiiis, vers 165 à
165 : Si carmina forte... — Noter la faiblesse des dernières rimes.
5. Depuis le vers 425, le pronom il désigne le troupeau des neuf
Muses, ainsi que l'indique le contexte. Remarque importante, vu que
Michelet a mal interprété tout ce passage, en pensant qu'il s'agit de
Ronsard seul, que le cardin.il aurait logé au château de Meudon. Le
« manoir champestre » du vers 426, c'est le mont Hélicon, séjour des
Muses. Le « pauvre ruisselet » du vers 427, c'est la source de Castalie,
ou celle d'Hippocrtne. L' « antre sauvage » du vers 450, c'est l'antre
Corycien au flanc du Parnasse. — Il est certain que Ronsard a pensé
à lui-même ; mais il a généralisé en nictaphorisant. 11 a développé
plus loin sa pensée de façon concrète avec des noms de poètes, parmi
lesquels il se range. Donc, de ce fait très probable qu'il a désigné ici
allégoriquenient la troupe des poètes contemporains, venus à Paris d'un
coin rustique et modeste de leur province, on n'a pas le droit de con-
clure que Ronsard occupait à demeure « une des tours du château de
Meudon », ni surtout qu'il y rencontra Rabelais, lequel était mort en
CARDINAL DE LORRAINE 53
Ton Meudon maintenant le séjour de la Muse,
Meudon qui prend son nom de l'antique Méduse '.
Quelque fois il te plaist pour l'esprit defacher
456 Du lue au ventre creux les languettes toucher ^,
Pour leur faire parler les gestes de tes pères,
Et les nouveaux combatz achevez par tes frères,
Comme Achille faisoit pour s'alléger un peu,
440 Bien qu'en l'ost des Gregois Hector ruast le feu,
Et que l'orrible effroy de la trompe entonnée
Criast contre le bruit de la lyre sonnée 3.
Mon Dieu que de douceur, que d'aise & de plaisir
444 L'âme reçoit alors qu'elle se sent saisir
Et du geste, & du son, & de la voix ensemble
Que ton Ferabosco sur trois lyres assemble ■♦, [10 v°]
Quand les trois ApoUons chantant divinement >,
4î6. -îS-S-j Du luth
440. bo-8-j des Grégeois
155}, alors que Ronsard ne fréquentait pas encore ledit château. Au
reste, les quatre pages que Michelet a consacrées à Ronsard dans son
Histoire de Fraïue sont un tissu d'erreurs, dont on trouve par malheur
un écho dans Forneron, op. cit., tome I, p. 98.
1. Etymologie fantaisiste, comme Hercueil (Arcueil) d'Hercule
(tome III, p. 209) et la Denysiere de Dionysos (tome VI, p. 185).
2. Le lue ou luth était, au xvi' siècle, un instrumenta 10 ou 12 cordes
pincées et sa caisse était très bombée.
j. Cf. Homère, //., IX, 186 et suiv. Mais cet alinéa vient encore
directement du Laus Pisonis, vers 166 à 177 : Sive chelyn digitis et eburno
verbere puisas...
4. Ce passage nous apprend que le musicien italien Alfonso Fera-
bosco était alors aux gages du c.nrJinal de Lorraine. D'après Fétis,
Biogr.des Musiciens, il s'était établi en Angleterre vers 1540 et <• long-
temps après on le retrouve par l'un de ses ouvrages avec le titre de
gentilhomme au service du duc de Savoie ». Il est en effet l'auteur de
deux livres de madrigaux à cinq voix, dont le premier a pour titre : Il
primo libro de madrigali a ciuque voci composta dal signer Aljovso Fera-
bosco, geniihiomo al servi:Jo d'il signer duca di Sahaudia. Il quitta vraisem-
blablement Paris en 1559, à la suite de Madame Marguerite, sœur de
Henri II, mariée au duc de Savoie, Emmanuel-Philibert.
5. Ronsard désigne, par « les trois Apollons », Alfonso Ferabosco et
ses deux frères cadets. On retrouve leurs traces dans les Epithalames
54 HYMNE DE CHARLES
448 Et mariant la lyre à la voix doucement,
Tout d'un coup ■ de là voix & de la main agille
Refont mourir Didon par les vers de Vergille,
Mourant presques eusmesme, ou de fredons plus baux
4)2 De Guines & Calais retonnent les assaux,
Victoires de ton frère * : adonques il n'est ame
Q.ui ne laisse le corps. & toute ne se pasme
De leur douce chanson, comme là haut aux cieux
4)6 Soubs le chant d'Apollon se pasment tous les Dieux,
Quand il touche la lyre, & chante le Trofée
Qu'éleva Jupiter des armes de Typhée î.
Aussi ne faut toujours languir embesongné
460 Soubs le soucy publicq, ny porter ranfrongné
Toujours un triste front, il faut qu'on se defache.
Et que l'arc trop tendu quelque fois on delache :
Apres un fâcheux soir vient un beau lendemain,
452. /S-Sj De Guine' & de Calais
461. (>7-7S par erreur un tristre (éd. suiv. corr.)
465-468. Ji-yS gnilleinettent ces vers
459-470. S4-S/ suppriment ces don^e vers
composés par Du Bellay et Jodelle pour le mariage de Madame Margue-
rite. D'après le premier, « les trois Pharabosques italiens, musiciens de
Mgr le Cardinal de Lorraine » dev.iieni entrer, habillés en Amphions,
dans la salle du festin, à la suite du poète, pour jouer de leurs instru-
ments et chanter do ses quatrains (éd. Chamard, tome V, p. 2;i).
D'.iprcs le second, une troupe de chanteurs devait contenir :
Deux de ces trois enf.uis Italiens transmis
Non de Rome, ains du ciel, pour adoucir la peine
Que toute affaire apporte au Prélat de Lorraine,
et dans un autre choiur devait tîg.irer « leur frère plus âgé » (éd. Marty-
Laveaux, tome II, p. 125).
1 . C.-à-d. : tout ensemble.
2. La prise de Guines le 20 janvier 1558 suivit de quatorze jours
celle de Calais (v. les Œuvres Je Du Bellay, éd. Chamard, t. VI, p. 31,
note). Ronsard a interverti l'ordre pour les besoins du vers. Cf. ci-dessus.
Exhortittion lUi camp, vers 14.
5. Typhée, ou Typhon, est un des Titans que Jupiter précipita dans le
Tartare. Cf. Hésiode, Théogonie.
CARDINAL DE LORRAINIE 55
464 Et le grand Jupiter de celle mesme main
Dont il lance la foudre, il prent la pleine coupe,
Et s'assied tout joyeux au millieu de sa troupe.
Apres un froid yver un printemps adoucy
468 Renaist avec ses fleurs, il nous faut vivre ainsy.
Et chercher les plaisirs aux ennuys tous contraires,
Pour retourner après plus dispos aux affaires.
Que diray plus de toy? quand le fatal destin
472 Renversa toute France aux murs de sainct Quentin,
Et que Mommorency des François Connestable, [11 r°]
Aiant rendu de soy meinte preuve honorable.
Preux, vaillant & hardy, en son âge dernier
476 Fut, les armes au poing, emmené prisonnier %
Alors qu'un beau sepulchre acquis par la victoire
Le devoit honnorer d'une immortelle gloire
Comme il le desiroit, si le malheureux sort
480 N'eust esté envyeux d'une si belle mort.
Mais ny son bon avis, son sens, ny sa prouesse
Ne peurent résister à l'aveugle Déesse,
Pour monstrer un exemple à tout homme vestu
484 De chair, que le destin pe^it plus que la vertu 2.
Alors, en attendant le retour de ton frère
Que la France appelloit en ayde à sa misère,
475. jS-Sj Vaillant, sage & hardy
479-480. "jS-Sj Un Guesclia des François, n'eust esté que le sort
Envia son triomphe, & son heureuse mort
1. Anne de Montmorency avait été fait prisonnier sous les murs de
Saint-Quentin le 10 août i5S7- Ses neveux, l'amiral Coligny et le colo-
nel François d'Andelot, enfermés dans la ville, soutinrent le siège jus-
qu'au 27 août, jour où ils furent faits prisonniers à leur tour. V. ci-
dessus, Exhortation au camp, note du vers X2.
2. La déesse Fortune joue un grand rôle dans les œuvres de Ronsard .
Cf. la Prière à la Fortune au tome VIII, la Complainte contre Fortune (à
Odet de Coligny), l'épitre : L'homme ne peut scavoir (au même), la Bien-
venue de Mgr le Connestable (au même), etc.
56 HYMNE DE CHARLES
Que le Tybre Romain amusoit à ses hors ',
488 Tu fis fortifier nos villes & noz pors,
D'un esprit prévoyant, tu mis Paris en armes ^,
Tu fis de toutes parts amasser des gendarmes,
Des chevaux, des souldars, qui se suivoyent ainsi
492 Venant en nostre camp, comme l'air espoissi,
De nues tout chargé, se presse d'une suitte,
Quand Aquillon le souffle & lui donne la fuitte,
Ou comme on voit les flotz d'une escume tous blancs
496 S'entre-pousscr l'un l'autre, & se suivre de rancs :
Un flot sur l'autre flot en son ordre ne cesse
D'aller, tant qu'il se froisse 5 à la rive maistresse.
D'un tel ordre, noz gens de cuirasse chargez,
500 Par ton commandement se suivoientarrengez. [11 v°]
Et bien que toute France errast toute troublée,
De misère à misère à l'autre redoublée,
Et que nostre malheur, tant plus on le pensoit
504 Achevé, plus fertille après recommençoit :
Comme on voit bien souvent les sources des fonteines,
Quand le plomb est gasté, multiplier leurs veines :
487. On lit eu $9-6"/ le Tynibre {corrigé aux errata de 67)
491-498. yS-Sj remplacent ces huit vers par ces quatre : Qui venoient
file à file aussi espais qu'en mer On voit flot dessus flot les tempestes
s'armer. Et poussant & grondant À s'enflant J'un orage, D'un long
ordre se suivre & hurtcr le rivage
499. ôy-Sj cuirasses
501, Sj Encor que nostre France errast toute troublée
r. François de Guise commandait alors la malheureuse expédition de
Naples contre le duc d'Albe. Il était entré à Home le 2 mars i^SJ.
s'y était attardé un mois entier, puis avait éciioué le t) mai devant
Civitella. Cf. Forncron, op. cit., tome I, chap. 6.
2. En septembre 15^7, alors que Paris, sans défense, s'attendait de
jour en jour à être investie par l'armée de Philippe II. Celui-ci ne vou-
lut pas, ou n'osa pas, faute de ressources, exploiter jusque-là sa victoire
de Saint-Quentin.
5. C.-à-d. : jusqu'à ce qu'il se brise.
CARDINAL DE LORRAINE 57
Plus ceste cy l'on bouche, & tant plus ceste là
508 Se crevé de la terre, & jallist çà & là,
Puis une autre & une autre : ainsi en abondance
Le malheur plus fertil tousjours naissoit en France' :
Mais avec la vertu tu t'opposas si bien
512 Au malheur, que le mal ne nous offença rien,
Et rendis si à point noz armes ordonnées,
Que, ton frère venu, en moins de trois journées
Nos estandars perdus nous furent redonnez,
S16 La couleur devint belle aux François estonnez,
Et nostre grand cité que la peur tenoit prise
Reprint cœur au seul nom de ton frère de Guise ^,
De qui les nobles faitz d'un plus horrible son
^20 Je te veux faire ouyr en une autre chanson.
Si ceste cy te plaist, & si tu me fais signe
Qu'assez à gré te vient le bas son de mon hymne 3,
Le recevant de moy ainsi que Dieu reçoit
524 Une petite offrande, alors qu'il aperçoit
Le cœur du suppliant estre bon & fidelle 4 :
Qui ne peut mettre au chef d'un sainct une chandelle,
Au moins la mette aux pied^, &qui auxpiedz sacrez [12 r°J
511. jS-Sj Mais armé de vertu
520. jS-Sj Je te veux faire entendre
1. Comparaison empruntée à Ovide, Met., IV, 122 et suiv.
2. François de Guise revint d'Italie en octobre 1557. Il s'était embar-
qué à Civitavecchia le 14 septembre, « ramenant en France ses forces
entières », nous dit Monluc (éd. P. Courteault, tome II, p. 297). Le
6 octobre il arrivait à Saint-Germain près du roi (L. Romier, op. cit., II,
p. 186). Sa seule présence rassura les l-arisiens. Nommé lieutenant géné-
ral du royaume, il allait venger la défaite de Saint-Quentin par la prise
de Calais et de Guines en janvier 1558. Cf. Forneron, op. cit., tome I,
chap. 7. Cf. Michel de l'Hospital, op. cit. ci-dessus, p. 51.
3. Rimes phonétiques : on prononçait sine et hinne.
4. Imité de Tibulle, op. cit., vers 7 et suiv. Déjà vu dans le dédicace
générale des Odes, au tome VU, p. 9.
58
HYMNE DE CHARLES
$28 Ne la peut mettre, au moins qu'il la mette aux degrez
Ou sur quelque pillier ' : en ce point une offrande,
Bien qu'elle soit petite, en vaut bien une grande :
Car la dévotion fait valoir le présent
552 Et comme s'il fust d'or le fait riche &. pesant.
Diron-nous quand fortune ennemye à noz armes
Mist en route * le camp du Maréchal de Termes ',
Qu'elle avoit dans son sein si chèrement noury
536 Faisant lovai service à son prince Henry,
Depuis se despitant contre l'honneur qu'à force
Il conquist en Escosse, en Itale, & en Corse,
Luy tourna le visage, & d'un nouveau mechef
540 En luy perdant ses gens luy foudroya le chef-* ?
Lors tu monstras combien la prudence parfailte
Doit conseiller un Prince après une defaitte :
Soudain tu repeuplas d'escus & de plastrons,
544 Et de nouveaux soldars nos rompus escadrons,
531-552. yi-Sj guillemeltent ces vers
555. jS-Sj en son sein
54}. S4-S7 d'armes & de plastrons
1. Bien que Ronsard ait trouvé l'idée dans Tibulle, loc. cit., il a plu-
tôt imité ici Properce, II, 10, 21 :
Ut caput in magiiis ubi non est tangere signis,
Ponitur hic inios ante corona pedes ;
et encore en 1S65 d.ms un sonnet dédicacé à Isabeau de Limeuil :
Quand on ne peut sur le chef d'une image
Mettre un bouquet, il le faut mettre au pied.
2. C.-à-d. : mit en déroute. Cf. tome VII, p. 5, vers 5 et la note.
3. Rimes phonétiques. Au xvi* siècle \'e tonique devant un r suivi
d'une consonne était toujours très ouvert et par conséquent très voisin
de l'a; on prononçait indifféremment giiitetre et guitarre. merque et
marque, sarge et serge, hargne et herone, tertre et tartre, berge et barge,
terme et terme, larme et '^/m^ (Thurot, Prononciation fr., tome 1, p. 4 et
suiv.).
4. 11 s'agit de la défaite du maréchal Paul de la Barthe, seigneur de
Termes, le 13 juillet 1558 à Gravelines, où il fut fait prisonnier. Il avait
76 ans. Ronsard attribue cette défaite à la Fortune, comme celle de
CARDINAL DE LORRAINE 59
Tu transmis du renfort aux places plus debilles,
De nouveaux gouverneurs tu asseuras nos villes,
Si bien que l'ennemy qui nostre camp défit
$48 N'eut que la vaine gloire, & non pas le proffit.
Voilà que tu nous sers » quand la fortune adverse
Nous donne en se jouant quelque dure traverse,
Si qu'en toutes saisons pour l'honneur des François
552 Tu batailles en robbe & ton frère en harnois ^.
Avienne que jamais ton frère ne rencontre
La fortune ennemye, ou, si elle se monstre [12 v°]
Ayant tourné sa robbe >, au dos des ennemis
$$6 Et non sur ta maison le desastre soit mis,
Afin que le malheur qui les Princes menasse
N'entrcrompe jamais les honneurs de ta race.
Mais que dirai-je plus, que dirai-je de toy ?
560 Dirai-je la faveur que te porte le Roy,
Comme à son cher parent & serviteur fidelle?
Dirai-je ta niepce en beauté la plus belle
Que le ciel ayt fait naistre, & dont les yeux plaisans
564 Meriteroyent encor un combat de dix ans '^,
Saint-Quentin (v. ci-dessus). En réalité elle est due à ce fait que l'armée
du maréchal était composée en majeure partie de mercenaires allemands,
pillards avant tout, qui ne laissaient rien dans le pays de ce qu'ils pou-
vaient emporter sur leurs chariots. Comme cette armée encombrée par
le butin revenait lentement le long des dunes flamandes aprèsle pillage
de Dunkerque, elle fut surprise par les Espagnols que commandait le
comte d'Egmont. Les Allemands refusèrent alors de se battre et « se
rompant d'eux-mesmes, haulserent leurs piques et jetèrent là leurs
armes « (Rabutin, Commentaires, p. 599, cité par Forneron, op. cit., I,
2)0).
1 . C.-à-d. : en quoi tu nous sers.
2. .Sur les services rendus par le cardinal de Lorraine pour soutenir
les armes du roi Henri II en 1557 et 1558, v. Michel de THospital, op.
cit., livre II, ép. 19; III, ép. 6.
3. Souvenir d'Horace parlant de la Fortune hostile, Cariii., I, 35, 23 :
« mutata veste ».
4. Il s'agit de Marie Stuart, fille de Marie de Guise. La même idée
se trouve dans le Synpose de Louis le Roy, dédié au dauphin François
et à Marie Stuart (voir la thèse de Becker).
60 HYMNE DE CHARLES
Soit qu'elle fust dix ans par les Grecs demandée,
Ou qu'elle fust dix ans par les Troyens gardée ?
Laquelle a pour mary du Roy le filz aisné ■,
568 Et luy a pour douaire un royaume donné,
Riche de peuple & d'or, éloigné de la terre.
Que le père Océan de tous coustez enserre ^ :
Aussi ne failloit il qu'elle qui quelque fois
572 Doit bailler la naissance à tant de jeunes Roys,
Eust son berceau lavé d'une mer incongneue,
Ou de quelque rivière en peu d'honneur tenue.
Mais que la grand Tethys le lavast de ses flotz
S69. S4-8J aux confins Je la terre | Bien qu'aucune édition du
XVI' siècle ne nielle une virgule à la fin du vers, je crois que le sens en veut
une (voir la note).
<)8o. On lit en J9 de voille {éd. suiv. corr.)
571-5S4. ■jS rem/iliice ces quatorze vers par ce distique : Ton \)t\ crW
qui n'a point au monde son pareil Sert d'astre en ton Escosse, & à
nous de Soleil et la virgule finale du vers jSj par un point {voir la note du
vers )S6) | 84-8^ suppriment même ce distique de jS, avec ce qui suit
jusqu'au vers 6)8 inclus.
1. Elle avait épousé le dauphin François le 24 avril 1558. Ce mariage
fut chanté par M. de l'Hospital, op. cit., livre IV, Epithalame ; par
Baïf, Œuvres, éd. Marty-Laveaux, tome II, p. 523 ; par J. Grevin,
Hymne à Mgr le Dauphin ; par G. Buchanan et d'autres poètes ; mais,
chose curieuse, Ronsard ne lui a pas consacré de pièce à part.
On trouve des détails intéressants sur ce mariage dans Th. Godefroy,
Cérémonial fr., tome II, p. i à 12.
2. Ce serait une erreur de voir dans ce vers un souvenir d'Homère,
en le faisant rapporter au mot « terre ». Etant donné tout le contexte, il
faut comprendre qu'il s'agit d'un royaume situé à une extrémité de la
Terre (cf. Virgile, Bue. i, 66 : penitus toto divises orbe Britannos),
lequel est entouré de tous cotés par l'Océan ; ce qui n'est pas vrai de
l'Ecosse seule, mais de toute l'ile de la Grande-Bretagne; aussi crois-je
que Ronsard a voulu désigner ainsi l'ile entière; ce sens est confirnié
par le sonnet qu'il adressa en 1559 a Marie Stuart : L'Angleterre ..'t
i'Escosse î\: la Françoise terre... (au Second liire des ^feslangrs ; \oir le
tome X de la présente édition).
Les Guises avaient fait signer à Marie Stuart l'abandon de son
royaume d'Ecosse au roi de France si elle venait à mourir sans héritier;
et, d'autre part, elle était elle-même l'héritière légitime du royaume
d'Angleterre. Cf. ci-après le Chant Je liesse, vers 120 et la note.
CARDINAL DE LORRAINE él
576 En qui de l'univers les germes sont encloz '.
Belle Royne d'Escosse ^, ains mortelle Déesse,
Tu nous as resjouyz de pareille liesse
Que le soleil d'Autonne, alors que de ses rays
580 II a fendu de l'air le voille trop espaix,
Et net, & clair & beau monire sa teste blonde, [13 r°|
Et de son beau regard resjouit tout le monde.
Ou comme le printemps la terre rejouist,
584 Quand la glace d'yver au vent s'evanouist.
Princesse, l'ornement & l'honeur de nostre âge,
Quand ton sang ne viendroit de si haut parentage 3,
Quand mille & mille Roys tes ayeux ne seroyent,
588 Encores tes vertus tresnoble te feroyent,
Et ton divin esprit : car la pompeuse race.
Les pères, les ayeus, les sceptres, &. la masse
Des monstrueux palais qui s'elevent si haut,
593 » Ne font pas la noblesse oià la vertu défaut,
» Ne la vieille medalle en rouille consumée,
» Ny les tableaus reclus tous noircis de fumée,
» Ny les pourtraictz moisiz des antiques ayeux,
596 » Ja par l'eage ecourtez &' d'oreilles & d'yeux.
589-590. /8 Ny sceptres redouiez ny la pompeuse race, Pères, mères,
ayeux, bisayeux, & la masse
591. O» /«/ «K^9 monstreus pallais (i;^. suiv.corr.)
595. On m en $g pourtraistz {éd. stiiv. corr.)
596. 60-jS par l'aage {et l'âge)
1. Cf.l'ode A ^f. de VHospilal, str. 5 (au tome III, p. 126).
2. Bien qu'elle habitât la France, Marie Stuart avait le titre de reine
d'Ecosse, et son mari fut appelé pour cette raison le roi-dauphin depuis
son mariage jusqu'à son accession au trône Je France en juillet 1559.
Quant à la régence d'Ecosse, elle était exercée par Marie de Guise, qui
mourut le 10 juin 1560.
}. Ce développement est mal lié à celui qui précède, car tonte la
tirade qui suit sur la noblesse morale semble bien s'adresser non plus
à Marie Stuart, mais à son oncle le cardinal, qui est le sujet de 1 hymne
et que Ronsard interpelle directement au vers 603. Aussi a-t-il remanié
ce passage avantageusement en 1578.
62 HYMNE DE CHARLES
» C'est la seule vertu qui donne la noblesse ',
» Geste vertu qui est la Royne & la Princesse
» De toute chose née, & à laquelle on doit
600 » Venir en travaillant par le chemin estroit,
Espineux & fascheux, où peu de gens arrivent,
Car le trac de vertu bien peu de gens ensuivent ^:
Toy, Charles, qui t'es faict de vertu l'héritier,
604 T'achemines au ciel par si noble sentier.
Que je m'estime heureux d'estre né de ton âge!
Non que la foy chenue y soit plus en usage
Qu'elle n'estoit jadis au temps de noz ayeux,
608 Non que le sainct troupeau qui s'enfuît aux cieux [13 v°]
Eschappant mal enclos de la boëte à Pandore,
Comme au temps de Saturne icy demeure encore î :
Les meurdres & le sang, la guerre & le discord,
598-599. 75 Elle est le vray honneur, c'est la seule maistresse De
l'action humaine
606. 71? la foy première
607. 7<? Ny la bonne équité, trésor de noz ayeux
610. 7<S y refleurisse encore
1. Souvenir de Juvénal, Sut., VllI, 19-20 :
Tota licet veteres exornent undique cerae
Atria, nobilitas sola est atque unica virtus.
2. Le trac de la vertu, c'est « ce sentier solitaire et rude où le juste
grimpe plutôt qu'il ne marche » (Bossuet, Or. fuit. d'H. de Fr.). Cf.
l'Hymne de la Philosophie, au tome VIII, p. 97 et suiv.
5. Ronsard semble avoir confondu ici deux souvenirs d'Hésiode, car
de la « boete à Pandore » il ne s'échappa que des maux. Hésiode, Trav.
et Jours : « Pandore, tenant dans ses mains un grand vase en souleva
le couvercle, et les maux terribles se répandirent sur les hommes. L'Es-
pérance seule resta (94 et suiv.) — « Alors promptes à fuir la terre
immense pour l'Olympe, la Pudeur et Nemesis... s'envoleront vers les
célestes tribus et abandonneront les humains ; il ne restera plus aux
mortels que les chagrins dévorants (198 et suiv.). Chez les Lutins « le
saint troupeau » réfugié dans les cieux se réduit à la Justice, ou la
vierge Astrée (Virgile, Georg., II, 474; Ovide, Met., I, 149)- Ronsard
avait longuement développé ce thème eu 1555 dans l'Hymne de la Jus-
lice (tome VIII).
CARDINAL DE LORRAINE 63
612 Les tiennent en exil bien loing de nostre bord,
Sans espoir de retour : & si ' je me sens estre
Heureux d'avoir apris dessous un mesme maistre,
Et en mesme collège avecques toy, Seigneur,
616 Qui comme un petit astre estois desja l'honneur
De tous tes compaignons en meurs & en science,
Et desja tu donnois certaine expérience
De ta grandeur future 2. Ainsi qu'on voit souvent
620 De petite étincelle à la bandon du vent 5
S'élever un grand feu, qu'un pasteur par megarde
Laisse tomber aux bois, l'étincelle se garde
Dans l'ecorse d'un arbre, & puis de peu à peu
624 Se repaist de soymesme, & nourrist un grand feu :
Jusqu'au sommet des pins le braisier se va prendre.
Et avec les ormeaux les chênes vont en cendre :
Le pasteur estonné, caché soubz un rocher,
628 De bien loing voit la flamme & n'en ose approcher 4.
Ainsi de tes vertuz l'abondante étincelle
Que ton âge cachoit sous l'escorce nouvelle,
615-617. 7<? Et toutefois, Preljt, heureux je me confesse D'égaler ta
grandeur de temps & de jeunesse, Et sous mesme Régent avoir les
arts appris : De tous tes compaignons tu emportois le pris, Forçant par
le labeur les ans de ton enfance
620. 6o-6y à labandon | Ji-y8 à l'abandon
622. yi-78 au bois
623. yS & tousjours peu à peu
625-628. yS supprime ces quatre vers
1. Et pourtant, malgré tout.
2. Ronsard fut le condisciple de Charles de Guise (futur cardinal de
Lorraine) au collège de Navarre, mais seulement six mois, d'après son
propre aveu (voir le tome VI, p. 66). Il lui a rappelé ce souvenir dans
deux autres pièces, VEpistre de 1556 (tome VIII, p. 556) et le Procès.
3. C.-à-d. : au pouvoir, à la merci, au gré du vent (v. Huguet, Dic-
tioiin. du XVI' s., au mot bandon).
4. Comparaison déjà vue au tome VIII, p. 289. Mais cette fois elle
me semble venir de Jean Lemaire {Illuslr. de Gaule, I, ch. 25, fin).
64
HYMNE DE CHARLES
Croissant avec les ans, si grand flamme a produit
652 Qu'aujourdhuy ta vertu par tout le monde luit.
Je ne suis point flatteur te donnant telle gloire *,
Celluy qui t'a congneu, celluy me poura croire,
Et non le peuple sot que la vertu ne poingt, [14 r°]
636 Qui n'aproche de toy & ne te congnoit point :
Car voulentiers l'esprit d'un personnage rare
Ne veut s'acompaigner de la tourbe barbare.
Que sçauroit plus vouer un père treshumain
640 A son petit enfant qu'il branle dans sa main,
Que les biens que tu as ^ ? Tu es en ta jeunesse 3,
Sain de corps & d'esprit, tout comble de richesse 4,
651. yS telle flamme a produit
637. 60-jS volontiers
657-658. Ji-yS guilkmetUitt ces vers
571-658. S4-SJ suppriment ces soixante-huit vers
659. y8 mieux vouer | 84-8J souhaiter
642. On lit comble sans accent dans toutes les éditions de 59 à 7_j inclus.
640-643. jS-Sy A son petit enfant le branlant en sa main, Que les
biens que le ciel te départ sans mesure, Sain de corps & d'esprit, une
ame belle & pure. Jeune, riche, sçavant, des plus grands honoré
1. D'après Castelnau (Mémoires, p. 407), le cardinal « avoit l'esprit
prompt et subtil, le langage et la grâce, avec de la majesté et le natu-
rel actif et vigilant ». Mais d'.iutres témoignages de contemporains sont
loin d'être en sa f.iveur. A des qualités réelles d'intelligence et des
charmes physiques il joignait de graves défauts, tels que la cupidité, la
liberté des mœurs, la duplicité et une ambition efl^rénée (Jean Michiel,
Relation publiée par Tommaseo dans les Documents inédits de l'Hist. de
France, r. I, p. 458; Giov. Soranzo, Relax^. ambass. venet. , znno 1558;
Brantôme, passim ; L. Romier, op. cit., Il, p. 225.
2. Imité, pour l'idée et le mouvement, d'Horace, Epist., I, 4, 8 et
suiv.
3. Né le 17 févr. 1524, il avait près de 3 5 ans quand Ronsard com-
posa son Hymne.
4. Le mot comble pour comblé est un adjectif verbal, qui aujourd'hui
ne s'applique plus qu'aux choses (la mesure est comble) ; au xvi' siècle,
comme au moyen âge on l'appliquait encore aux personnes ; les gens du
peuple disent encore aujourd'hui : je suis trempe (pour trempé), gonfle
(pour gonflé), guede (pour guedé). — Outre l'archevêché de Reims, il
touchait les revenus d'une douzaine d'abbayes, uotamnient de Fécamp,
CARDINAL DE LORRAINE 65
Aux sommetz des honneurs, supplié, honnoré,
644 Et presque comme un Dieu des François adoré ' :
Car tout ainsi que Dieu pour la plus belle offrande
Sinon les humbles coeurs des hommes ne demande,
L'honneur, la reverance, ainsi les grands seigneurs
648 Ne veullent que les cœurs, l'humblesse, & les honneurs.
Tu as un doux acueil qui les honneurs attire.
D'un petit clin de teste, & d'un petit sourire :
Tu portes au meintien l'habillement pareil,
652 Ny trop haut d'ornement, ny trop bas d'appareil,
Non comme Mecenas trop lâche ou manifique *,
Ou comme avoit Caton trop grossier ou rustique,
Mais comme bien séant à ton autorité
656 Gayment entremellé d'une sévérité.
Tu es doux & courtoys, non remply d'arrogance,
Et Prince tresfacille à donner audience.
Débonnaire & clément, & ce poinct gracieux
660 Seul entre tes bontez te fait égal aux Dieux '.
Car, bien que de tous pointz aux Dieux l'homme soit moindre,
644. 84-8^ des peuples adoré
645-648. 78-8J suppriment ces qufllre vers
649. 7S-S7 qui les hommes attire
653. 60-Sj magnifique
654. yi-8j & rustique
655-656. j8-8j Mais en l'accommodant à ton authorité, Tu te pares
tousjours selon ta dignité
661-662. 6y-8j giiillemettenl ces vers
de Cluny et de Marmoutiers. Il arriva sous Charles IX à réunir une
douzaine de sièges épiscopaux, dont trois archevêchés (Reims, Lyon,
Narbonne).
• I. Jean Michiel dit pourtant : « Odio universale conceputo contra
lui », op. et loc. cit.
2. C.-à-d. : trop ample ou luxueux. Manifique est une graphie pho-
nétique.
j. A rapprocher de YEpistre de 1556 : Quand uh Prince en gran-
deur... (tome VIII, p. 328). — Au reste ce passage, depuis le vers 649,
s'inspire encore du Laus Pisonis, vers 100 à 105.
Ronsard, IX. $
66 HYMNE DE CHARLES
La vertu de pitié au ciel nous fait ateindre. [14 v°]
Tu es des offencez l'appuy & le soutien,
664 Tu n'ourdis nulle fraude au riche pour son bien,
Ton trésor ne s'accroist de la toison publique.
Par confiscations ni par moien inique,
Le marchant n'est par toy bany de sa maison,
668 Ny par toy l'inocent puny contre raison '.
» Tu as l'estomach pur de la chetive envye,
» Qui prenant vie en nous consomme nostre vie :
» Comme un ver qui caché dans le bois se nourrist,
67a » Et tant plus s'y nourrist & plus il le pourrist,
» Ou comme on voit le fer par sa rouillcure mesme
» A la fin se manger, ainsi l'envie blesme
» La nourrissant nous mange, & nous pince le cœur
676 » (Soit de nuit soit de jour) de segreite ranqueur *.
Aussy ne faut il pas que le renom céleste
D'un Prince soit taché de si villeine peste,
Mais ouvert à chacun, famillier <ls: bcnin,
680 Et ne couver au cœur un si meschant venin.
Tu as encor eu toy cestc bonne partie,
La honte de mal faire avec la modestie,
L'honneste liberté, la foy pure, & encor
663. /S-Sy le Terme & le soutien
676. /S-Sy Nous desseichant les oz d'une lente rancœur
669-676. 60-Sy siippriiiienl les guillemets
677. ji Ainsi (éd. suiv. corr.) | jS-Sj II ne faut pas, Prélat
681-684. S4-8J suppi iinent ces quatrevers
1. L'essai du cardinal pour instituer un tribunal d'Inquisition con-
tredit ce tcn-oignage de Ronsard. Quant aux confiscations de biens,
c'est surtout Diane de Poitiers, Montmorency et Saint-.'\ndré qui s'en
rendirent coupables, mais le cardinal de Lorraine se livra lui-même
à des extorsions par chantage. Ct. Porneron, op. cil., I, chap. 5, p. 106
et suiv.
2. Ce passif^e guillemeté vient de Mcnandre, cité par Stobée, Fhri-
lege, W ex XXIX.
CARDINAL DE LORRAIXE éj
684 Un esprit qui se dit plus riche que ton or.
Lequel de noz François a pris la hardiesse
De s'addresser à toy, que ta prompte alegresse
Doucement n'ait receu, & ne luy ait monstre
688 Qu'il avoit un Seigneur treshumain rencontré ?
Si tu vois seulement qu'il porte sur la face [15 r°]
Je ne sçay quoy de bon, tu luy montres ta grâce,
Et l'avances par tout, & ce qui est meilleur
692 Que ton avancement, tu l'aimes de bon cœur,
A gages tu ne tiens des plaisans à ta table,
Pour se mocquer de ceux que fortune amyable
Aura conduit chés toy : on n'est point brocardé
696 En si noble maison, mocqué ny regardé
D'un tas de jeunes sots de condition ville.
Qui pour un peu d'argent font leur langue serville
Au plaisir d'un Seigneur, mais en toute saison
700 Les plaisans & les fouis sont loing de ta maison,
Et loing de ta faveur : tu tâches au contraire
Par honnestes bienfaitz les Muses y attraire,
Leur monstrant bon visage, & cherchant d'estre aymé
704 De l'homme que tu vois digne d'estre estimé '.
Oià est l'esprit gentil qui dignement s'applique
Ou à la Poésie, ou à la Rhétorique,
A la Philosophie, à qui tu n'ais aydé
708 Et d'un parler candide au Roy recommandé ^ ?
Des le commencement que Dieu mist la Couronne
690. jS-Sy Quelque traict de venu
693-704. 78-8/ suppriment ces douxe vers
1. Tout cet alinéa vient encore directement du Laus Pisonis, vers io6
à 117.
2. A partir d'ici commence le développement concret d'une tirade
allégorique vue plus haut (vers 417-434).
68 HYMNE DE CHARLES
Sur le chef de Henry, il n'y avoit personne
Qui triste ne pleurast les lettres & les ars,
712 Tout l'honneur se donnoit à Bellonne & à Mars,
La Muse estoit sans grâce, & Phebus contre terre
Gisoit avec sa harpe accablé de la guerre '.
Mais si tost qu'il te pleut par un destin fatal
716 Regarder d'un bon œil ce divin l'Hospital [15 v°]
En meurs & en sçavoir, qui si doctement touche
La lyre, & qui le miel fait couler de sa bouche *,
Et si tost qu'il te pleut prendre dessous ta main
720 Du Bellay que la Muse a nourr}' dans son sein.
Et qui par ses chansons les Grâces nous ramaine :
Et Paschal qui nous fait nostre histoire Romaine ',
713. 67 la Meuse (éd. suiv. corr.)
"ji-j. 7S-S4 Nourrisson d'Apollon, qui si doctement
721. ^7-7^ ces chansons {fd. suif, corr.)
1. Exagération certaine, qui correspond aux arrogantes déclarations
des Odes de 1550 (préface et ode A sa Lyre):, « les lettres et les arts »
furent au contraire très favorisés sous le régne de François I". En ce
qui concerne particulièrement <• la Muse sans grâce », v. l'article d'A.
Tilley, From Marol to Ronsard, dans les Mélanges P. Laumonier, p. 151
et suiv.
2. Voir l'ode de Ronsard A Michel de THospilal, au tome III. Dans
cette pièce, Ronsard attribue la renaissance de la poésie uniquement à
l'Hospital. M.iis on sait d'autre paît que celui-ci avait obtenu la faveur
de Ch.irlcs de Guise dès le début du règne de Henri II (Dupré Lasale,
Michel de l'Hospital, tome I, p. 154)- Sur les relations très cordiales de
ces deux personnages, v. les Poésies latines du chancelier traduites par
Bandy de Nalèche (Paris, Hachette. 1S57) : livres I, épîtres 12 et 15 ;
II, ép. 3, 13, 19 et 20 ; III, ép. 4, 9. 10 et 15 ; IV, ép. 5 et 7 ; V, ép. 4
et 6. L'une de ces épitres (II, 11° 1;) qui contenait l'éloge de Ronsard,
fut écrite à propos de V Hymne de Charles cardinal de Lorraine, et non pas
à propos de VHytiine de la Justice comme on pourrait le croire d'après la
place qu'elle occupe dans les éditions collectives de 1560 a 1^84; en
1587 elle est reproduite à sa vraie place; on en trouvera le texte dans
l'édition Blanchemain, tome V, p. 81. Ronsard, en écrivant ces quatre
vers, acquittait donc une nouvelle dette de reconnaissance envers l'Hos-
pital. Cf. ci-après, p. 88, vers 240 et suiv.
?. C.-à-d. : qui rédige Thistoire de Henri II en latin. On voit par
ce passage que la rupture entre Ronsard et l'historiographe Pascal n'avait
pas encore eu lieu en décembre 1558.
CARDIXAL DE LORRAINE 69
A qui tu as commis les honneurs des François,
724 Et Dorât qui en Grec surpasse les Gregois ',
Et le docte Baïf qui seul de noz Poètes
A fait en ton honneur bourdonner ses Musettes,
Te sacrant ses pasteurs, que d'un gentil esprit
728 En France il a conduit des champs de Theocrit ^ :
Soudain tu reveillas des François les courages
A suivre la vertu, & alors nos boccages
Reclus par si long temps, entre les buissons vers
732 Commencèrent au vent à mu-murer des vers.
L'Elicon fut ouvert, & l'onde où but Ascrée '
De muette parla, & se refist sacrée.
Et Teffroy des rochers & des bois k l'envy
756 De fraîche hostelerie aux Nymphes ont servy,
Et la Grâce aux rayons de la Lune cornue
Avecques les Sylvains redancer est venue 4,
Frappant du pied les fleurs, signe que le soucy
740 Plus ne regnoit aux bois, ny entre nous aussy.
Adieu, meschant soucy, puisqu'un autre Mercure
725-728. 78-84 suppriment ces quatre vers
732. 6J-84 leurs %'ers
733. ji-84 L'Helicon
1. Le cardinal avait fait nommer Dorât professeur de grec au col-
lège royal en i S 56 (voir le tome VIII, p. 358, note 4).
2. Allusion à l'Eglogue xvn d'Aiit. de Baïf intitulée Charles, qui
contient les louanges de Charles cardinal de Lorraine et dont la compo-
sition doit dater de 15S7 ou 1558 ; elle est certainement antérieure à la
mort de Mellin de Saint-Gelais (octobre 1558), car celui-ci est un des
interlocuteurs de cette églogue (v. l'édition des Œuvres de Baïf par
Marty- La veaux, t. III, p. bq). — La suppression de ce quatrain en
1578 ne fait pas honneur à Ronsard, qui avait rendu L^ un juste hom-
mage à la priorité de son ami dans l'importation de l'églogue théocri-
tienne en France. Cf. A. Eckhardt, Revue du XVl' siècle, tome VII,
1920, p. 240.
3. C.-à-d. : Hésiode, natif du bourg d'Ascra en Béotie. Cf. le latin
Ascraeus tm^i^osè seul par Ovide, Am., I, 15, ri.
4. Souvenir d'Horace, Carin., I, 4, 7 et suiv.
70 HYMNE DE CHARLES
Des Muses & de nous daigne prendre la cure.
Tu n'es pas seuUemcnt favorable seigneur [i^ '^J
744 De ceux à qui la Muse a donne quelque honneur :
Tu leur sers en tout temps d'un asyle prospère,
De secours & d'apuy, de Mcccne & de père.
Je te puis vanter tel, car t'ayant esprouvé
748 Un père trcshumain au besoin t'ay trouvé,
l-'illes de Jupiter, Charités gracieuses.
De Venus & d'Amour les compaignes joyeuses ',
Et qui scavés noz coeurs l'un à l'autre lier,
75J A vous il appartient de le remercyer :
Remercyez le donc en mon nom & luy dittes
Que pour luy rendre grâce il failloit les Charités.
Or' c'est trop commencé, car si mon stile bas
756 Presumoit d'achever, il n'y fourniroit pas :
Il fault que l'Hospital, que nostre siècle prise
Un petit moins qu'Homère, ose telle entreprise,
Et non moy, qui ne puis ny ne suys assez fort
760 Pour soustenir au doz un si pesant effort *.
Puis ton frère m'appelle au son de la trompette,
.\ffin d'aller au camp pour estre son Poëtte :
Je le voy, ce me semble, au millieu des soldars
764 Commander d'une picque, ou de sur les rampars
De nuit assoir la garde, & tout enflé de guerre
745. On lit eu s^-7> ^" leurs sers {éd. siiiv. corr.)
751. '/S-S4 Q.ui sçavcz les esprits l'un à l'autre lier
709-754. Sj remplace ces quarante-six vers par u distique : Certes j'en
suis tesmoin, qui ma basse fortune, M'insinu.int chez toy, fis blanche
en lieu de brune
1. Les Charités (du grec Xap'."£;) sont les trois Grâces, qui, comme
dit Jean Lcmaire. étaient « les pedissèques de Vénus », c.-à-d. ses
suivantes. Cf. tome VII, p. 107, note i.
2. Ces six vers sont imités par transposition de Tibulle, IV, i
(panég. de Messala), vers 178 et suiv.
CARDINAL DE LORRAINE 7I
Un somme entr'-eveillé prendre de sur la terre ' :
Je le voy, ce me semble, a cheval, au milieu
768 Des escadrons armez, tout pareil à ce Dieu,
Qui, remply de fureur, de vaillance, & d'audace,
Pour servir à son pcre amené un camp de Thrace : [16 v*»]
Les rives de Strymon, les rochicrs, &. les vaux
772 De Rodope, poussez de l'ongle des chevaulx »,
Frémissent à l'entour, & les armes dorées
Dans Hebre de bien loing s'éclatent remirées '.
Je seray de poëte un valeureux guerrier,
776 Entre tant de soldars couroné de laurier,
Qui deux fois me ceindra tout le haut de la teste
Pour m'estre fait vainqueur d'une double conqueste,
Ayant chanté ton frère & toy : car je ne veux
780 Loing d'un mesme papier vous séparer tous deux :
Ainsi l'antiquité assembloit en mesme hymne
De Castor & Pollux la louante divine 4.
770. 71-7} au camp (éd. siiiv. corr.)
77 î- 7^'^7 armes ferrées
777. On lit en jg-67 sceindra (éd. siitv. corr.)
776-780. 7S-S7 Au milieu des soldats couronné de laurier Qui deux
fois me ceindra d'une fueilleuse ci;este, Pour avoir de ton frère honoré
la conqueste, Et chanté tes honneurs : & ce faisant je veux En un
mesme papier vous accoupler tous deux
781. S4-S7 Ainsi la vieille Muse
1. Ronsard avait déjà écrit au mois d'août 1558 V Exhortation au
camp pour bien combattre (ci-dessus, p. 5 à 11). Mais il pouvait encore
parler ainsi en décembre de la même année, bien que les négociations
pour la paix eussent commencé en octobre, car le camp de François de
Guise sous Amiens ne fut disloqué que le 4 avril 1 5 S9, après la conclu-
sion du traité du Cateau-Cambrésis (Papiers d' Etat de Granvelle).
2. L'ongle, pour le sabot des chevaux, est un latinisme (cf. Virgile :
quatit ungula campum).
5. Il s'agit du dieu Mars venant de la Thrace, son séjour préféré, au
secours de Jupiter dans sa lutte contre les Titans.
4. Ronsard reprendra l'éloge simultané des « frères Guisians » dans
les Inscriptions de juin 1559 (ci-après) et dans VElégie à G. des Autels,
fin (1560).
72 HYMNE DE CHARLES
Dieux de qui les longs ans ne sont jamais periz,
784 Gardiens de la France & des murs de Paris,
De Seine Bourguignonne & des citez antiques
De Gaule, le séjour des Troyennes reliques ',
Escartez loing du chef de ces frères icy,
788 Qui sont noz deux rempars, le mal & le soucy.
Tenez les en santé, continuez du Prince
Envers eux l'amitié, & pour nostre province *
Faittes tant, s'il vous plaist, qu'ilz y demeurent vieux,
792 Et que bien tard au ciel tous deux se facent Dieux K
Fin.
1. Allusion ji l.i descenJ.uice Je Francus, tils d'Hector, et de ses
compagnons Troyens.
2. (2.-.i-J. : pour notre p.ivs.
}. Souvenir d'Horace, Canii., l, 2, 45 et suiv.
d
^Chant paftoral fur
LES NOPCES DE MON-
SEIGNEVR CHARLES DVC
de Lorraine, &C Madame Claude
Fille IL du Roy.
PAK P. DE RONSARD
Vandoraois.
.^r^
A PARIS,
Chez André Wechel, ruefâinûTean de Beau-
uais^à l'enfeigne du cheual volanc.
M 5 5>-
Auecpriuilege du Royt
Fac-similé du titre de la première édition.
CHANT PASTORAL.
Les Pasteurs,
Bellot, Perot, et Michau '.
Un pasteur Angevin & l'autre Vandomois ^,
Bien congnus des rochers, des fleuves, & des bois,
Tous deux d'âge pareilz, d'habit, & de houlette.
L'un bon joueur de flûte, &: l'autre de musette,
L'un gardeur de brebis, & l'autre de chevreaux,
Éditions. — Chant pastoral..., plaquette, 1559. — Œuvres (Poëmes,
4' livre) 1560; (Elégies, }' livre) 1567; (Elégies, Eclogues et Masca-
rades, 5° livre) 1571, 1575 ; (Eclogues et Mascarades) 1578 à 1587.
Titre. yS-Sj Edogue ou Chant pastoral sur les Nopces...
1. C'est la première fois qu'un poète de la Pléiade publiait un poème
de ce genre; Ronsard, qui avait mis la « chanson bucolique » au pro-
gramme de la nouvelle école en 15 53, dans V Elégie à J. de la Peritse
(y. le tome V, p. 263), prenait là les devants comme pour l'ode et
l'hj'mne ; ce qui ne prouve pas qu'il ait été le premier de sa « volée » à
cultiver ce genre : Baïfen réclama la paternité (v. ci-dessus, p. 69, n. 2).
Au reste, ce n'était pas une nouveauté dans la poésie française : Cl.
Marot avait déjà fait des chants pastoraux, mettant en scène ses amis ou
lui-même. En 153 i il avait écrit la Complainte sur le trespas de Loyse de
Savoye en forme d'Eglogue; en 1559, ^'Eglogue au roy sous les noms de Pan et
Robin ; en janv. 1544, VEglogue sur la naissance du fils de Mgr le dauphin ;
peu avant sa mort, \z Complainte d'un pastoureau chrestien, faite enferme
d'Eglogue rustique. De leur côté Maurice Scève et Hugues Salel avaient
composé en 1556 des Eglogues sur le trespas du dauphin François, fils
aîné de François l". Enfin M. Scève avait encore publié en 1S47 ^^
long poème rustique dialogué, sous ce titre : Saulsaye, eglogue de la vie
solitaire .
2. Joachim du Bellay, angevin, désigné sous le nom de Bellot, et
Pierre de Ronsard, vendomois, désigné sous le nom de Perot.
7é
CHANT PASTORAL
S'escarterent un jour d'entre les pastoureaux'.
Pendant que leur bestail paissoit parmy la pleine,
8 Un peu desoubz Meudon au rivage de Seine,
Ils laissèrent leurs chiens pour la crainte des loups,
Bien armez de colliers, tous hérissez de clous :
Et montant contremont d'une colline droitte,
12 Au travers d'une vigne, en une sente estroitte,
Gnngnerenl pas à pas la Grotte de Mcu.ion, [4]
La Grotte que Chariot (Chariot de qui le nom
Est saincl par les forests) a fait creuser si belle
16 Pour estrc des neuf Seurs la demeure éternelle * :
Qui pour l'honneur de luv ont méprisé les eaux
D'Eurote, & de Permesse, &: les Tertres jumeaux
D'Helicon, & d'Olympe, & la fameuse source
20 Qui du Cheval volant print son nom &; sa course ',
Pour venir habiter son bel Antre emaillé.
Dans le creux de la terre en un roc entaillé.
8. Sj Tout auprès Je Meudon
9. 6j-Sj Laissèrent leurs niastins | Sj pour abboyer les loups
II. /S-S4 Va luontaiit sur le doz ' Sj Puis grimpant sur le dos
17. /8 Ces Sœurs en sa faveur | S4-SJ Sœurs qui en sa faveur
19-20. jS-Sj Du chevelu Parnasse, où la fameuse source Prist du
Cheval volant \ le nom & la course
22. 7S-S/ Une loge voûtée en un roc entaillé
1. Ce début est imité de Virgile, Bnc v et vit, débuts.
2. Il s'agit de Charles de Guise, cardinal de Lorraine, ministre de
Henri II, et d'une annexe de son ch.iteau de Meudon, dont la construc-
tion remontait à 1556 (v. le tome VIII, p. 557). Konsard fait de cette
annexe l'hôtellerie des Muses (les neuf Sœurs), peut-être parce que Uu
Bellay et lui v étaient hébergés, quand ils venaient voir le Cardinal au
château de Meudon.
5. L'Hippocrcne (de r~~oç, cheval, et y.or^'/r^, source), que le cheval
aile Pégase avait fait jaillir d'un coup de pied au flanc du mont Par-
nasse. — Au vers 18, Kurote, c'est le fleuve Eurotas (en Laconie),
réputé pour avoir entendu les chants d'Apollon (cf. Virgile, Bue. vi,
81).
SUR LES NOPCES 77
Si tost que ces pasteurs, du meillieu de la rotte',
24 Aperceurent le front de la divine Grotte,
S'enclinerent à terre, & creintifs honoroyent
De bien loing le rocher où les Seurs demeuroyent.
Apres l'oraison faitte, arivent à l'entrée
28 (Nudz de teste & de pieds) de la Grotte sacrée :
Car ilz avoient tous deux & sabotz & chapeaux,
Pour creinte du sainct lieu, pendus à des rameaux.
Apres qu'ilz eurent fait aux deux coings de la porte
32 Le devoir à Pallas qui la Gorgonne porte ^,
Et à Baccus aussi, qui dans ses doigs marbrins
Laisse pendre un rameau tout chargé de raisins :
Hz se lavent trois fois de l'eau de la fonteine,
56 Se serrent par trois fois de trois plis de vervene^,
Trois fois entournent l'Antre, & d'une basse voix
Appellent de Meudon les Nymphes par trois fois •*,
Les Faunes, les Sylvains, & tous les Dieux sauvages
40 Des prochaines forests, des mons, & des bocages,
Puis prenant hardiesse, ilz entrèrent dedans [5]
25. 6'i-8'ï du milieu
26. /^-«Sj De bien loin le repaire
30. 'î8-8'î Révérant le sainct lieu'
52-34. 67-7J L'oraison à Pallas... El au petit Bacus... Presse un
rameau chargé de grappes de raisins
31-54. 78-Sj Eux dévots arrivez au devant de la porte Saluèrent Pal-
las qui la Gorgonne porte, Et le petit Bacchus, qui dans ses doigts mar-
brins Tient un rameau (S4-8J pampre) chargé de grappes de raisins
35. /8-8/ Se lavent par trois fois
1. Les paysans de l'Anjou disent encore « une rotte », pour un sen-
tier (la n sente » du vers 12). Déjà vu au tome VI, p. 232.
2. La déesse Pallas avait, entre autres attributs guerriers, une égide,
au centre de laquelle figurait la tête de la Gorgone Méduse (Homère,
■^'•) ^^f 738). Il s'agit ici d'une statue de Pallas, qui, avec celle de Bac-
chus, ornait l'entrée de la Grotte.
3. Plante sacrée dont on se parait dans les cérémonies religieuses du
paganisme. Cf. les tomes U. p. 41, et VIII, p. 272, note 3.
4. Le nombre 3 est cabalistique et consacré, comme le nombre 7 :
» numéro Deus impari gaudet » .
78
CHANT PASTORAL
Le sainct horreur de l'Antre, & comme tous ardans
De trop de Deité, sentirent leur pensée
44 De nouvelle fureur saintement insensée.
Hz furent esbahis de voir le partiment ',
En un lieu si désert, d'un si beau basiiment :
Le plan, le frontispice, & les pilliers rustiques,
48 Qui effacent l'honneur des colonnes antiques,
De voir que la nature avoit portrait les murs
De Grotesque si belle ^ en des rochers si durs.
De voir les cabinets, les chambres, & les salles,
52 Les terrasses, festons, gillochis & ovales.
Et l'esmail bigarré, qui resemble aux couleurs
Des préz, quand la saison les diapré de fleurs,
Ou comme l'arc-en-ciel qui peint à sa venue
56 De cent mille couleurs le dessus de la nue.
Lors Bellot & Perot (de tels noms s'appelloyent
Les pasteurs qui par l'Antre en révérence alloyent)
Ne se peurent garder de rompre le silence,
60 Et le premier des deux Bellot ainsi commence.
44. yS-Sy brusquement insensée
50. 6/-S4 De crotesque {/I-S4 grotesque) si vive
49-50. Sj De voir que l'artifice avoit portrait les murs De divers
coquillage en des rochers si durs
52. /S-Sj guillocliis
53. 60 qui reluit aux couleurs | 6j-Sy texit primitif
59. yS-S.^ Ne se peuvent | Sj texte primitif
1. C.-à-d. la distribution des salles (c(. le composé comparlimenl).
2. Crotesque = grotesque, terme technique désignant des arabesques,
dessins bizarrement entrelacés comme ceux qu'on avait trouvés dans
les édifices anciens, dont les salles découvertes au niveau du sol prirent
à l'origine le nom de grotes (du latin crufta). Montaigne définit ainsi
ceux qu'un peintre avait exécutés dans une salle de son manoir, pour
remplir les vides de cliaque paroi : « peintures fantasques, n'ayant grâce
qu'en la variété et estraugcté » (Essais, I, 28, début). Un inventaire de
1^32, cité par Hugiiet dans sou Dictionnaire du Xl'I' s., indique, avec
le détail de leurs capricieux dessins, que ces « gentilles croiesques »
étaient à cette date « nouvellement inventées ».
SUR LES NOPCES 79
B. Printemps, naissez bientost, & faites naistre aussi
Aveq vous la rosée, & les herbes d'icy.
Afin que Je cent fleurs diverses je façonne
64 Pour le front de Chariot une belle couronne.
Pasteurs, puisque Chariot nous daigne regarder,
Comme nous soûlions faire il ne faut plus garder.
Pour la creinte des loups, nos brebis camusettes ',
68 Qui sans creinte paistront au bruit de nos musettes.
Nos chèvres sans danger les saules brouteront, [6J
Et nos toreaux soubs l'ombre assis remâcheront
L'herbe que leur gosier deux fois pousse & retire,
72 Et nous autres bergers ne ferons plus que rire,
Q.ue jouer, que fluter, que chanter & dançer,
Comme si l'âge d'or vouloit recommencer
A régner desoubs luy, comme il regnoit à l'heure
76 Que Saturne faisoit en terre sa demeure 2.
Nous luy ferons sur l'herbe un autel comme à Pan,
Nour chômerons sa feste, & au retour de l'an,
Tout ainsi qu'à Pales, ou à Ceres la grande
61. Le nom Bellot n'est en entier dans l'interligne qu'à partir de jS,
ainsi que plus loin les noms Perot^e/ Michau.
62. yS Les beaux jours, la rosée
61-65. 84-87 Printemps, naissez, croissez & de mille façons Couvrez
les prez nouveaux {8y les jeunes prez) de Heureuses moissons A fin
qu'en les cuillant fraischement {8j & tirant) je façonne
71. 6-j-ji que le gosier... | 7<?-<y4 L'herbage à seoreté sous les sons de
Tityre
69-71. 87 Car eux & nos aigneaux ensemble coucheront, Nos toreaux
leur viande à l'ombre mascheront Deux fois en escoutant les chansons
de Tityre
73. 8j que chanter, que danser
77. 84 Nous luy bastirons d'herbe un autel comme à Pan j 8j Nous
ferons de gazons son autel comme à Pan
1. C.-à-d. : au nez camus. Souvenir des « simae capellae » de Virgile
Bue. X, 7.
2. Souvenir de Virgile, Bue. iv, 6.
80 CHANT PASTORAL
80 Trois plains vaisseaux de laict il aura pour ofrande :
En invoquant son nom, & tournant à Tentour
De l'autel, nous ferons un banquet tout le jour ',
Où Janot Limosin ^ pendra la chalemie
84 A tous pasteurs venant pour l'amour de s'amie > :
Car c'est un Demidieu ■♦, à qui plaisent nos sons,
Qui fait cas des pasteurs, qui ayme leurs chansons,
Q.ui garde leurs brebis de chaut &; de froidure,
88 Et en toutes saisons les fournist de pasture.
Quelque part que tu sois, Chariot, pour ta vertu,
En tes lèvres tousjours savourer puisses-tu
Le doux sucre & la manne, & manger tout ensemble
92 Le miel, qui en douceur à tes propos ressemble.
Et tousjours quelque pari que tu voudras aller,
Puissent desoubs tes pieds les fontaines couller
De vin & de nectar, & loing de ton herbage
96 Le ciel puisse ruer sa foudre &: son orage :
Les cornes de tes beufs se puissent jaunir d'or, [7]
D'or le poil de tes boucs, & la toison encor
De tes brebis soit d'or, & les peaux, qui hérissent
100 De tes chèvres le dos, de fin or se jaunissent :
80-81. 6"]... par erreur yersercnt pour offrande, Et invoquant son nom
I yi-yS... verserons pour offrande, Haut invoquant son nom | 84-8^
Trois vaisseaux pleins de laict luy versant {Sy verserons) pour offrande,
Invoquerons sou nom, & boivant à l'entour
85. Sj sa chalemie
84. S4-SJ A tous Bergers venans
95. ■;! par erreur tu voudris | JJ-Sj tu voudrois aller
1. Imité de Virgile, Bue. v, 67 à 80 (apothéose de Daphnis).
2. Jean Dorât, qui était Limousin (cf. le tome VIII, p. 180. notes).
3. Comprendre : jouera du chalumeau pour l'amour de s'amie à tout
venant. Cf. Cl. Marot, Eghgue au Roy :
Une autre fois pour l'amour de l'amie
A tous venans pendy la challemie.
4. Ceci s'applique au cardinal de Lorraine, justifiant les vers 77-82.
SUR LES NOPCES 8l
Pan le Dieu chevre-pied, des pasteurs gouverneur ',
Augmente ta maison, tes biens, & ton honneur :
Tousjours puisse d'agneaux peupler ta bergerie,
104 De ruisseaux bien moussuz arroser ta prerie,
Et tousjours d'herbe espaisse amplisse tes herbis,
De toreaux ton estable, <!s: ton parc de brebis,
Puisque tu es si bon, & que tu daignes prendre
108 Quelque soing des pasteurs & leurs flûtes entendre.
A tant se teut Bellot, & à peine avoit dit
Qu'en pareille chanson Perot luy respondit.
P. Nymphes filles des eaux, des Muses les compagnes,
112 Qui habitez les bois, les nions, <Sc les campagnes.
Permettez moy chanter cet Antre de Meudon,
Que des mains de Chariot vous receustes en don.
Comme Amphion tira les gros cartiers de pierre
116 Pour emmurer sa ville au bruit de sa guiterre *,
Ainsi ce beau séjour Chariot vous a construit,
De rochers qui suivoyent de ses flûtes le bruit.
Ceux qui viendront icy boire de la fonteine
120 Ou s'endormir auprès, ilz auront l'ame pleine
104. jS-Sj De ruisseaux argentins arrouser ta prairie
105. jS-Sj emplir tes gras herbis
lit. 8j des neuf Muses compagnes
II}. 78-Sj vostre Antre
ii6. 78-8 j au son de sa guiterre
118. /8-S7 de sa voix le doux bruit
120. 6/ par erreur remportra ] JI-JJ remport'ront l'ame pleine
119-121. 78-8/ Ceux qui viendront, Chariot, ou boire en ta fontaine,
Ou s'endormir auprès (87 aux bords), se voirront l'ame pleine De toute
(S4-S7 saincte) Poésie
i. Ronsard désigne ainsi le roi Hen.ri II, jusqu'à la fin de la pièce,
comme Cl. Marot avait fait pour François I", dans son Eglogue au Roy.
2. D'après Homère, Thèbes aux sept portes, fut bâtie non pas par
Cadmos, mais par Amphion et Zethos, fils de Jupiter et d'Antiope (Od.,
XI, 260 et suiv.). Zethos, plus vigoureux que son frère, apporta les
rochers enlevés aux montagnes voisines -, Amphion joua de la lyre et
aux sons enchantés de l'instrument les pierres vinrent se ranger d'elles-
Ronsard, IX. 6
82 CHANT PASTORAL
De toute poésie, & leurs vers quelques fois
Pouront bien resjouir les aureilles des Rois.
Icy, comme jadis en ces vieux tabernacles
124 De Delphe & de Delos, se rendront les oracles :
Et à ceux qui voudront à la Grotte venir, [8]
Phebus leur aprendra les choses avenir.
Chariot, je te suply de n'avoir point de honte
128 De nous simples bergers faire un petit de conte • :
Apollon fut berger, & le Troyen Paris ;
Et le jeune amoureux de \'enus, Adonis,
Ainsi que toy porta au flanc la panetière,
152 Et par les bois sonna l'amour d'une bergère ».
Mais nul des pastoureaux en l'antique saison
Comme toy n'a basty des .Muses la maison.
Tousjours tout à l'cntour la tendre mousse y croisse,
156 Le poliot fleury en tout temps y paroisse ',
Le Ihierre tortu recourbé de meint tour
Puisse de sus le front grimper tout à l'entour,
Et la belle lambrunche ^ ensemble entortillée
140 Laisse espandre ses bras tout du long de l'allée :
L'avette au lieu de ruche ordonne dans les trous
126. 8j Phebus les instruira des choses à venir
127. jS-Sj ne rougis point de honte
151. On lit fti jo-jj au fl.mcs (td. suiv. coir.) \ Sy portoit au flanc
158. 7<S-iV-/ Y puisse sus son front
1^5-140. Sj \x crespo mousse v naisse, Le tliym, le poliot. la marjo-
laine espesse, Le lierre B.ichiq replie de maint tour Puisse au hault
de son front grimper tout .i l'cntour Et la lambrunche errante ensemble
entortilUe Laisse courir ses bras sur la Grotte esmaillée
mêmes sur les remparts (cf. Apollonios, Argon., I, 740 et schol. ;
Horace. Ep. a.i. Pis., 5g4).
1. C.-i-d. : faire un peu cas de nous.
2. Souvenir de Virgile, Bw:. it, 60-61. et x. 18. Sur ces mythes,
voir ci-après le Chant fhisloriil, vers 141 à 144 et les notes.
5. C'est la variété de menthe qu'on appelle aujourd'hui le pouliot.
4. C'est la vigne sauvage (l.itin labrusca). Cf. le tome VM, p. 24}.
SUR LES NOPCES 83
Des rustiques piliers sa cire «Se son miel doux,
Et le freslon armé, qui les raisins moissonne,
144 De son bruit enroué par l'Antre ne bourdonne ',
Mais les beaux grésillons, qui de leurs cris tranchans
Saluront les pasteurs en retournant des champs ^.
Meinte gentille Nymphe, & meinte belle Fée 3,
148 L'une aux cheveux pliez, & l'autre decoifée,
Avccques les Sylvains y puissent toute nuict
Fouller l'herbe des piedz au son de l'eau qui bruit.
Tousjours cette maison puisse avoir arousée
152 La plante d'une source, & le chef de rousée * :
Tousjours soit aux pasteurs son taillis ombrageux, [9]
Sans crainte ny de feu, ny de fer outrageux :
Et jamais au somet, quand la nuit est obscure,
156 Les chouans s ennonceurs de mauvaise aventure
Ne s'y viennent percher, mais les roussignoletz,
Voulant chanter plus haut que tous noz flageoletz,
Y degoisent tousjours par la verte ramée
141-142. 75-57... agence dans les troux... & son miel roux
14). Sj Miiis bien les grcsillons
146. 6y-Sy i leur retour des champs
149. 6y-8y y puisse
152. jS Le fondement d'eau vive... | 84 Le bas d'une fontaine, & le
haut de rosée | 8j Le pied d'une fontaine, & le chef de rosée
IS4. 84-Sj Sans crainte de la foudre, ou du fer outrageux
156. 7i-8~ annonceurs
157. 78-87 les Rossignolets
1. Souvenir de Virgile, Bue. 11, 12-13 : « raucis... résonant arbusta
cicadis ».
2. Grésillons, terme encore usité chez les paysans pour grillons,
insectes porte-bonheur qui se font entendre surtout le soir.
3. Encore un passage qui prouve que le mot Fée, employé sans un
nom propre, est chez Ronsard synonyme de Nymphe. Voir au tome VII,
p. 109, note 6.
4. C.-à-d. : que le pied ou la base de la maison soit arrosé d'une
source, et le faite de rosée.
5. C.-à-d. : les chats-huants. Les paysans emploient encore le mot
chouan avec ce sens. Déjà vu au tome VIII, p. 121, vers 105.
84
CHANT PASTORAL
i6o Du maistre de ce lieu la belle renommée :
Afin que tous les vens l'emportent jusqu'aux cieux,
Et du ciel puisse aller aux oreilles des Dieux.
Ainsi finit Perot, & l'un & l'autre ensemble
164 (A qui tout le pied droit par bon augure tremble) '
Sortent hors de la Grotte, & à fin de pouvoir
Mieux chanter à loisir, s'en allèrent assoir
L'un de sur un gason, l'autre sur une souche :
168 Et lors de tels propos Bellot ouvrit sa bouche,
B. Perot, tous les pasteurs ne te font que louer,
Te ventent le premier, soit pour scavoir jouer
De flageol ou de flûte, & la musette tienne,
172 Tant ilz sont abusez, comparent à la mienne :
Je voulois des long temps seul à seul te trouver
Loing de nez compagnons, à fin de t'esprouver.
Et pour te faire voir que d'autant je te passe
176 du'une haute montagne une colline basse.
P. Mon Bellot, il est vray que les pasteurs d'icy
M'estiment bon pocte, «5s: je le suis aussi.
Mais non tel qu'est Michau, ou Lancelot ^, qui sonne
180 Si bien de la musette aux rives de Garonne,
Et mon chant au prix d'eux est pareil au pinson [10]
160. S4-Sy Da bon pasteur Chariot
167. 60-84 un gazon | Sj L'un dessus un billot
170-171. /S-Sj soit que vueilles jouer Du cistre ou du rebec
175. yS-Sy Pour maistre te monstrer qu'autant je te surpasse
i
1. Ronsard fait allusion ici à une superstition antique, dont le moyen
âge avait sans doute hérité, et encore le xvi* siècle. D'une manière géné-
rale, dans l'antiquité, les mouvements involontaires (-a/u-Oî) passaient
pour avoir un sens. On avait formé à ce sujet un coips de doctrine. Cf.
Pauly-W'issowa, Keal-Ettc\cloptidif. article Aherglaube. Notre poète a
présenté ailleurs le tremblement de la jambe droite cinime un mauvais
présage {ComfiUiinle cciitve Foituve à Odet de Coligny : Par trois fois me
trembla toute la j.imbe destre. Bl., t. VI, p. 164).
2. Michel de l'Hospital et Lancelot Carie (voir le tome VIIL
p. 115, note).
SUR LES KOPCES 85
Qui veut d'un roussignol imiter la chanson ' :
Toutesfois, mon Bellot, je ne te veux dédire,
184 Situ es bon Thyrsis, je seray bon Tityre,
Et tu ne trouveras en moy le cœur failli,
Bien que si hardiment tu m'ayes assailli.
Il fault pour le vainqueur que nous metions un gage :
188 Quant à moy, pour le prix je te mets une cage
Que je fis l'autre jour voyant paistre mes beufs,
En parlant à Thony, qui s'egalle à nous deux ^ :
Les barreaux sont de til 5 & la perchette blanche
192 Qui traverse la cage est d'une coudre franche 4 :
De pellures de jonc j'ay tissu tout le bas :
A l'un des quatre coings la coque d'un limas î
A un crin de cheval se pend de telle sorte,
196 Qu'on diroit à la voir qu'elle mesme se porte.
J'ay creusé d'un sureau l'auge bien proprement,
Et les quatre pilliers du petit bâtiment
Sont d'une grosse ronce en quatre pars fendue :
200 Et le cordon tressé duquel elle est pendue
182. 6-j du roussignol | "ji-S-j du Rossignol
185. jS-Sj Commence, je n'ay. point le courage failli
186. j8 Le veinqueur se voirra veincu par l'assailli | 84-8J L'assail-
leur bien souvent vaut moins que l'assailli
188. jS-Sj je dépose une cage
190. 60-y} à Thoinet | jS-Sy Devisant à Thoinet
195. 78-8 j Pend d'un crin de cheval, voire de telle sorte
1. Tout ce passage, depuis le vers 169, est habilement transposé de
Théocrite, Idylle vu (les Thalysies), 27 à 42.
2. Thony (var. Thoinet), c'est Antoine de Baïf. Cela ne veut pas dire
que Baïf se prétend leur égal (cf. l'éd. de ses Œuvres par Marty-Laveaux
t. III, p. gi), mais qu'il est devenu leur égal.
3. C.-à-d. de tilleul. Ce mot se retrouve dans le Cyclope (i')6o') et
dans la Franciade, ch. III.
4. C.-à-d. : un coudrier, ou noisetier sauvage.
5. C.-à-d. : d'un limaçon. Les paysans de l'Anjou disent encore un
« lumas ».
86 CHANT PASTORAL
Bellin me l'a donnc^', houpé tout à l'entour
Des couleurs qu'il gangna de Thoinon l'autre jour.
J'ay dedans prisonnière une jeune alouette,
204 Qui dcgoyse si bien, qu'hier ma Cassandreitc *,
Que i'ayme plus que moy, m'en ofrit un veau gras,
Avecques un chevreau, voire & si ne l'eut pas ' :
Toutcsfois tu l'auras si tu me gangnes ores,
21)8 Mais je l'assure bien que tu ne l'as encores.
B. Pour la cage & l'oyscau, je veux mettre un panier, [11]
Gentemeni enlassé de vcrgettes d'ozier,
Fort large par le haut, qui tousjours diminue
212 En tirant vers le bas d'une pointe menue :
L'anse est faicie d'un houx qu'à force j'ay courbé :
En voulant l'aienuir ■♦ le doigt je me coupé
Avecque ma serpette : encores de laplave
216 Je me dculs, quand du doigt mon flageolet j'essaye.
Tout ce gentil panier est pourtraict par dessus.
De Mercure, & d'Iô, & des cent yeux d'Argus :
lô est peinte en vache, & Argus en vacher,
220 Mercure est tout auprès, qui du haut d'un rocher
302. 60-Sy de Caton lautrc jour
2c6. yS-Sj Au front demv (S^-Sj desja) cornu
207-208. (V7 Toutefois tu l'auras si tu as la victoire : Mais ptustost
que l'avoir, la ncgc sera noire
210-2 II. S4-SJ D'artifice enlace... Large & rond par le hault
218. 60 & de cent yeux | 67-77 & d'Ion, & de cent yeux | j8-8j
texte primitif
220-222. S i-Sj Mercure est tout auprès {Sj fait le guet), qui du haut
1. Bellin, c'est Uemy Belleau.
2. Cass.mdre Salvi.ui, que Ronsard avait cesse de chanter en 1555,
mais dont le nom, devenu fameux, lui servait encore allégoriquement.
). C.-i-d. : mais niùme ainsi, même à ces conditions, elle ne l'eut
pas. Ainsi p.irlc le Corvdon de Virgile, pour gagner les bonnes grâces
d'Alexis (Bue. 11, 40 et suiv.).
4. Nous disons dans le même sens amincir et donnons au mot atté-
nuer un sens moral.
SUR LES NOPCES 87
Roulle à bas cet Argus, après avoir coupée
Sa teste cautement du fil de son espée :
De son sang naist un paon, qui ses aisles ouvrant
224 Va deçà & delà tout le panier couvrant '.
Il me sert à serrer des fraises & des roses,
Il me sert à porter au marché toutes choses :
Mon Olive, mon cœur, désire de le voir ^,
228 Elle me veut donner son mâtin pour l'avoir.
Et si ne l'aura pas : je te le mets en gage,
Il vaut mieux ny que toy, ton oyseau, ny ta cage.
Mais qui nous jugera? qui en prendra le soing?
352 Vois tu ce bon vieillard qui vient à nous de loing,
A luy voir au menton la barbe vénérable.
Le chef demi couvert d'un poil gris honnorable,
La houlette en la main, d'un noûailleux cormier,
256 Le hoqueton d'un dain ?, c'est Michau, le premier
Des pasteurs en sçavoir, auquel font révérence, [12]
Quand il vient dans noz parcs, tous lesbergers de France ♦.
d'un rocher Roulle le corps d'Argus, après avoir coupée Son col du fer
courbé de sa trenchante espée
223-224. Sj Une Nymphe est auprès en simple corset blanc, Q.ui
tremble de frayeur de voir jaillir le sang
229. Ji-jS je le te mets ( 84-Sj texte primitif
2}0. jS-Sj j'en refuse trois fois la vente de ta cage
258. jS-Sj en noz parcs
1. lo, fille d'Inachos (fleuve d'Argolide) fut aimée de Zeus et trans-
formée par lui en génisse pour qu'elle échappe à la vengeance de son
épouse. Mais celle-ci fit surveiller sa rivale par le bouvier Argos aux
cent yeux. Alors Zeus ordonna à Hermès (Mercure) de dérober la génisse
à la surveillance de son redoutable gardien, qu'il tua. Cf. Ovide, Mél.,
I, )88 ctsuiv. Du sang d'Argos n.iquitle paon, consacré à Héra (Junon),
d'après .Moschos, Idylle 11, 58. Au reste la description de ce panier rap-
pelle fortement celle de la corbeille d'Europe dans cette idylle de
Moschos.
2. Olive de Sivigné, que son cousin Joachim du Bellay avait cessé
de chanter depuis i)50, mais dont le nom, devenu fameux, lui servait
encore allégoriquement.
î. C.-à-d. : la veste en peau de dain.
4. Michau, c'est Michel de l'Hospital, chancelier de Madame Margue-
88 CHANT PASTORAL
P. Je le congnois, Bellot, je Tay ouy chanter!
240 Autant comme tu fais, je le puis bien vanter,
Car il a quelque fois daigné prendre la peine
De louer mes chansons à Chariot de Lorraine '.
M. due dictes vous, enfans, des Muses le soucy ?
244 Icy le bois est vert, l'herbe fleurist icy,
Icy les petis mons les campagnes emmurent,
Icy de toutes pars les ruisselets murmurent :
Ne soyez point oysifs, enfans, chantez tousjours,
248 Mais comme au paravant ne chantez plus d'amours,
Elevez vos esprits aux choses bien plus belles,
Qui puissent après vous demeurer immortelles ^.
N'avez vous entendu comme Pan le grand Dieu,
252 Le grand Dieu qui préside aux pasteurs de ce lieu,
Par mariage assemble à sa fille Claudine
Le beau pasteur Lorrain, de telle fille digne > ?
C'est le jeune Chariot, tige de sa maison,
239. 7S il m'apprend à chanter | 84-8^ texte primitij
240. 6j-Sj je l'oze bien vanter
241. 78-S/ Car il a bien souvent
24}. 84-Sj Que dites-vous, garçons
rite, duchesse de Berrj', sœur du roi, puis chancelier de France en 1560.
Pour ses relations avec Ronsard, v. le tome III, Introd. et p. 118; pour
plus ample inforn-.ation sur la protection accordée aux poètes par ce
haut magistrat, très bon poète latin lui-même, v. Dupré-Lasale, Michel
de VHoipitiil avant son i-Uialioii au fKiste de cbaiicelier de France (Pans,
Thorin, 187)).
1. Allusion A la Comviendatrix epistula M. Hoipilalii ad Carolum car-
dinalfin Lotharcnum, qui date de la fin de IS)8 et dut accompagner
VHyinne du Cardinal de Lorraine (v. ci-dessus l'Introduction).
2. Ces vers sont tout à fait conformes au caractère grave du person-
nage et aux conseils qu'il donna plus d'une (ois à Ronsard, notam-
ment après la publication des Folastries.
}. Le roi Henri II maria sa fille Claude le 22 janvier 1559 (n. st.)
avec Charles duc de Lorraine, cousin de Charles cardinal de Lorraine,
(v. Godefrov, Cérémonial t'rancois. tome II, p. 12 et suiv.). Ce à\ic gou-
verna la Lorraine sous le nom de Charles III le Grand jusqu'en 1608,
date de sa mort.
SUR LES NOPCES 89
256 Parent de ces pasteurs qui portent la toison ',
Et cousin de Chariot, le bon hoste des Muses,
Duquel tousjours le nom enfle voz cornemuses,
Et de ce grand Francin ^, qui à coup de leviers,
260 De fondes î, & de dars a chassé les bouviers
Qui venoyent d'outre mer manger noz pasturages,
Et menoyent maugré nous leurs beufs en noz rivages 4.
Là ne se fera point quelque petit festin :
264 Depuis le soir bien tard jusques au plus matin
La feste durera, & les belles Nayades, [13]
Lés Faunes, les Sylvains, Dryades, Oreades,
Les Satyres, les Pans tout le jour balleront
268 Et de leurs pieds fourchus l'herbette fouleront 5.
De ce beau mariage entonnez voz musettes.
Montrez vous aujourdhuy tels sonneurs que vous estes,
Chantez cette alliance, & ce bon heur sacré :
261-262. Sj... saccager nos rivages... leurs bœufs eu nos herbages
265. 84-8J Là ne se doit dresser un vulgaire festin
264. 6/-Sy jusqu'au premier matin
271. 57 &cet accord sacré
1. L'ordre Je la Toison d'or, fpndé par Philippe le Bon, duc de Bour-
gogne. Cet ordre passa à la maison d'Autriche, après la mort de Charles
le Téméraire, puis à l'Espagne avec Charles Q.uint. — Le jeune duc qui
se mariait avait pour mère une nièce de Charles Quint, Christine de
D.inemark ; aussi, quand Henri II s'était emparé de Metz en 1552, il
avait emmené à sa Cour ce duc, alors âgé de neuf ans, de crainte qu'il
ne fût enlevé et que Metz ne fût rattaché à l'Empire (v. ci-dessus
l'Hymne du Card. de Lorraine, note du vers 218).
2. Francin, c'est le capi'aine François de Guise.
5. Du \a.i\n f un d a = fronde. Même mot ci-après, au vers 518.
4. Allusion à la reprise de Calais et de Guines (6 et 20 janv. 1558)
dernières possessions des Anglais en France, qu'ils détenaient depuis
1547-
5. Sous ces noms de divinités païennes Ronsard désigne les seigneurs
et les dames de la Cour, comme l'avait fait M.irot dans son Eglogue au
Roy :
Si qu'à mes plainctz un jour les Oreades,
Faunes, Sylvans, Satyres & Dryades
En m'escoutant jectereut larmes d'yeux.
90 CHANT PASTORAL
272 Les deux frères Lorrains vous en sçauront bon gré '.
Pan y tiendra sa court en magesté royalle,
Auprès de luy sera son espouse loyalle.
Et son filz desja Roy, & sa divine Sœur
276 Qui passe de son nom &la perle & la fleur ^.
Sus donc chante, Bellot, commence quelque chouse.
Tu diras l'espousé, Perot dira l'espouse :
Car il vaut mieux, enfans, célébrer ce beau jour
280 Qu'user voz chalumeaux à chanter de l'amour.
B. O Dieu qui prens le soing des nopces, Hymenée,
Laisse pendre à ton dos ta chape ensafranée,
Ton pied soit enlacé d'un beau brodequin bleu,
284 Et portes en ta main un clair flambeau de feu,
Esternue trois fois, & trois fois de la teste
Fay signe ains que venir à la divine feste
De Claudine & Chariot, à fin que désormais
288 Le mariage soit heureus pour tout jamais î.
Ameine avccques toy la Cyprienne saincte ■»,
De sa belle ceinture au travers du corps ceinte,
277-278. Sj...S<. ta mu&ette appreste : Dy le lict nuptial, Perrot dira
la feste
286. JS-S4 Fay signe de bon-heur à la divine (S4 nociere) feste
285287. iSj... la teste chevelue Esbranle par trois fois, trois fois i ta
venue Voy Claudine «S: Chariot
290-292. S4-SJ D'an demi-ceinct tissu dessus les hanches ceinte.
1. François, duc de Guise, et Cliarles, cardinal de Lorraine.
2. Henri II, Catherine de .MéJicis, le dauphin Frani;ois, devenu roi
d'iicosse par son mariage avec Marie Stuart (avril 15)8), enfin. Madame
Marguerite, dont le nom évoque, sous la plume de tous les poètes du
temps, l'idée de la fleur appelée marouerite et de la peile (en latin mar-
gartta).
5. Cette invocation au dieu Hymen est imitée de Catulle, Epilbal.
lie Julie el de Manlius, début. Ronsard y avait déjà eu recours en 1548
pour VEpilbaltiiiie d' Antoine de Bourbon (v. le tome I, p. 9).
4. Catulle, o/". cit. : [Hj'men] adituni fcrat Dux hontie Veneris, hctti
conjugator amoris. — Ronsard avait déjà exprimé ainsi en 1548 la
pureté de Tunion légitime : La chaste Cvprienne .Ayant son ceste ceint,
Avec ses Grâces vienne Anive à l'œuvre saint (tome I, p. 15).
SUR LES NOPCES 9I
Et son fils Cupidon avec l'arc en la main,
292 Pour se cacher es yeux du jeune enfant Lorrain ' :
Ce n'est pas un pasteur qui dans un bois champestre[i4]
Meine tant seulement deux ou trois chèvres paistre,
Mais à qui cent troupeaux de vaches & de beufs,
296 Et autant de brebis, paissent les prez herbeux
De Moselle & de Meuse, & tous ceux qui la plaine
Broutent auprès de Bar, & les mons de Lorraine :
Il a tant de besiail qu'il n'a jamais esté
500 En hyver sans du laict, sans formage en esté,
Et ses panniers d'eclisse & ses vertes jonchées
De caillotes de crème en tout temps sont chargées.
Il s'eleve en beauté sur tous les pastoureaux
304 Comme un jeune toreau sur les menus troupeaux.
Ou comme un grand cyprès sur un menu bocage,
Ou comme un gresle jonc sur l'herbe du rivage.
Un poil crespé de soye au menton luy paroist,
}o8 Qui blond & délié entre les roses croist
De sa face Adonine, ainsi comme se couvre
De duvet un oiseau qui de la coque s'ouvre.
D'une belle couleur &. d'œilletz & de lis
Et son enfant Amour tenant l'arc en ses mains, Pour se cacher es yeux
du Prince des Lorrains
297-298. 6j-jS... & ceux qui par la plaine De Bar fouUent les fleurs
293-298. S4-SJ Ce n'est pas un berger qui vulgaire & champestre
Meine aux gaiges d'autruy un maigre troupeau paistre, Mais qui a cent
troupeaux de vaches & de bœufs. De boucs & de béliers paissans les
prez herbeus De Meuse & de Moselle & la fertile plaine De Bar, qui se
confine aux terres de Lorraine
500. jS sans fromage
302. /l'/S caillote {au singulier)
299-502. 84-8/ suppriment ces quatre vers
304. 6j-8y Comme un brave toreau
306. 67-7.? Ou comme un jeune Pin
305-506. 84-Sj Ou comme un Pin gommeux au resonnant fueillage
Tient son chef pommelu par-dessus un bocage
I. Le marié, né en 1542, n'avait pas encore 17 ans.
92 CHANT PASTORAL
ÎI2 Ses membres sont partout frcchement embellis,
Et en mille façons parmi la couleur vive
De sa beauté reluist une grâce nawe :
Son front est de l'aurore, & comme astres des cieux
316 Soubs une nuict brunette esclairent ses beaux yeux.
Autant comme en beauté en adresse il abonde,
Soit à getter le dart, ou à ruer la fonde ',
A sauter, à luter ou à force de coups
}2o Regangner un chevreau de la gueule des loups.
Comme Iherbe est l'honneur d'une verte prerie, [15I
Des herbettes les fleurs, & d'une bergerie
Un toreau qui du pied pousse l'arène au vent,
524 D'une fresche ramée un ombrage mouvant ^,
Les roses d'un bouquet, les Hz d'une girlande,
Ainsi tu es l'honeur de toute nostre bande K
La chèvre suit le thin, le loup la chèvre suit,
328 Le lion suit le loup, l'herbe l'onde qui bruit,
La mouche à miel les fleurs, & l'estrangere erue
Suit au printemps nouveau le train de la charrue :
Mais nous autres pasteurs qui par les champs vivons
}}2 De mesme affection par tout nous le suivons ♦.
320. On lit en jp geule (éd. suit: corr.)
32s. On m en J9-60 les litz {èJ. sniv. corr.)
352. ày-jS par les cliamps te suivons
307-332. ^4-Sj rempliicfnt ces vingl-six vers par et distique: Q.ui plus
est. son menton en sa jeune saison Ne se fait que cresper d'une blonde
toison
1. C.-à-d. la fronde ; v. ci-dessus, vers 260.
2. Ceci rappelle le « zephyris niotantihus umbras » de Virgile, fî«f. v,
$. Ronsard s'en souviendra encore à propos des arbres de la forêt de
Gastine, « dont Tombrage incertain lentement se remue ».
5. Imité de Virgile, Ihic . v, 52-34, qui avait imité lui-même Thêo-
crite. Idylle vin, 79. Cf. un p.issage analogue au tome III, p. 79.
4. Imité de Théocritc, Llylle ix (Les Moissonneurs), ^o et suiv.
« La chèvre clierche le cvtise ; le loup la chèvre ; la grue, le laboureur ;
moi je cherche Bombyca » ; ou bien de Virgile, Bue. 11, 63 et suiv.
SUR LES NOPCES 93
Bergers, faictes ombrage aux fonteines sacrées,
Semez parles chemins les fleurettes pourprées,
Despandez la musette, & de branles divers
336 Chantez à ce Chariot des chansons & des vers :
Qu'il te tarde beaucoup que V'esper ne t'ameine
La nuict, où tu mettras quelque fin à ta peine !
Soleil, haste ton char, acoursy ton séjour,
340 Chariot a plus de soing de la nuict que du jour.
L'amitié, la beauté, la grâce, & la jeunesse
Apresteront ton lict, & par grande largesse
Une pluie d'œilletz dessus y sèmeront,
344 Et d'ambre bien sentant les draps parfumeront :
Mille petis amours ayant petites aisles
Voileront sur le lict, comme es branches nouvelles
Des arbres au printemps revollent les oyseaux,
548 Qui se vont esgayant de rameaux en rameaux.
Comme un Ihierre espars pendra ta mariée [16]
A l'entour de ton col estroitement liée ',
Qui d'un baiser permis ta bouche embasmera,
534. S4-SJ Semez tous les chemins de fleurettes pourprées
358. 6--S4... une fin à ta peine | Sj Desja la nuict pour mettre une
fin à ta peine
339. S4-SJ haste ton cours
340. 67-S7 Chariot a plus besoing
345. On lit eiijp par erreur y seront {éd. siiiv. corr.)
345. 84 Mille gentils Amours
547. 60 Des herbes {éd. suiv. corr.)
345-347. Sj Mille Amours emplumez... Voleteront dessus, comme es
branches nouvelles... voletent les oiseaux
349-350. S4 Jamais vigne aux ormeaux si fort ne soit liée Comme
autour de ton col ta jeune mariée | 87 La vigne à son ormeau si fort ne
soit liée, Qu'alentour de ton col ta jeune mariée
I. Souvenir de Catulle, op. cit., str. 7 : « Ut tenax hedera hue et hiic
Arborem implicat errans » ; et str. 22 : « Lenta qui velut assitas Vitis
implicat arbores, Implicabitur in tuum Complexum ». — Cette compa-
raison a été maintes fois reprise par les poètes néo-latins et par Ron-
sard.
94 CHANT PASTORAL
3S2 Et d'un autre plaisir ton cœur alumera :
C'est une jeune fleur encores toute tendre ',
Helas ! garde toy bien brusquement de la prendre,
11 la faut laisser croistre, & ne faut simplement
)s6 Q.UC tenter cette nuict le plaisir seulement :
Comme tes ans croistront les siens prendront croissance,
Lors d'elle à plain souhait tu auras jouissance,
Et trouveras meilleur mille fois le plaisir,
?6o Car l'attente d'un bien augmente le désir.
Or' le soir est venu, entrez en vostre couche.
Dormez bras contre bras, &. bouche contre bouche :
La concorde à jamais habite en vostre lict,
364 Chagrin, dissention, jalousie, & despit
Ne vous trouble jamais, ains d'un tel mariage
Puisse naistre bien tost un généreux lignage,
Meslé du sang Lorrain, & du sang de Valois,
}68 Qui Parthenope encor remette soubs ses loix,
Et puisse couronner ses royallcs armées,
Sur le bord du Jourdain, de palmes Idumées *.
Atant se teut Bellot, & Perot tout gaillard
572 Enflant son chalumeau luy respond d'autre part.
553-J54. S4-SJ C'est une prime fleur... : Espoux, garde toy bien
}6o. Sj ^iiilUmette ce vers
365. S4-S/ Ne vous troublent
366. S/'iàoç Puissent n.iistre I 161J-162} texte primitif
368. S4-8J Qui Partenope un jour
370. 60- jS des palmes | S4-SJ texte primitif
1. Claude de Fr.uice n'avait alors que 11 ans, 2 mois et 10 jours,
étant née le 12 nov. 1547.
2. C.-à-d. de palmes Iduméennes. Cf. tome V, p. 219, vers 320 et la
note. Source, Virgile, GÀir^., 111, 12 : Idumaeas palni.is. — Ces vers
font allusion aux conquêtes de Godefroy de Bouillon en Palestine et
aux prétentions des rois de France sur le royaume de Naples (anc' Par-
thenope). Cf. les tomes VII, p. 299-500, et VIII, p. 47-49 et les notes.
SUR LES NOPCES 95
P. O Lucine Junon, qui aux nopces présides ',
Et de paons acouplez ta belle coche guides
Aussi tost que les vents, là où tu veux aller,
376 Soit sur mer, ou sur terre, au ciel, ou dedans l'air,
Vien avecques ta fille, amyable & bénigne, [17]
Favoriser le jour des nopces de Claudine.
Comme une belle rose est l'honneur du jardin,
380 Qui aux rais du Soleil s'est esclose au matin,
Ainsi Claudine l'est de toutes les bergères.
Et les passe d'autant qu'un pin fait les fougères.
Nulle ne l'a gangnée à sçavoir façonner
384 Un chapelet de fleurs pour son chef couronner.
Nulle ne sçait mieux joindre au lis la fresche rose,
Nulle mieux sur la gaze un dessain ne compose
De fil d'or & de soye, «S: nulle ne sçait mieux
388 L'aiguille démener d'un pouce ingénieux ^.
Comme parmy ces bois volent deux tourterelles
Que jevoy tous les jours se caresser des aisles.
Se baiser l'une l'autre, & ne s'entre-eslongner,
392 Mais constantes de foy tousjours s'acompagner,
Qui de leur naturel jusqu'à la mort n'oublient
374-375. j8 Et de Paons couplez ton beau coche tu guides Aussi tost
que les vents, où il te plaist d'aller
374-578. 84-Sy Et de Paons couplez (c?7 acouplez), où il te plaist, tu
guidas Ton (Sj Ta) coche comme vent sur terre & dans (Sy sur) les
Cieux, Brave de .Majesté comme Royne des Dieux, Amené Pasithée &
la Muse divine Qui préside aux banquets, aux nopces de Claudine
380. On lit en 59 c'est (éd. siiiv. corr.) \ 84-8^ du Soleil est esclose
381-582. 6-J-8J Claudine est tout l'honneur de toutes les bergères Et
les passe d'autant qu'un Pin fait (84-Sy qu'un Chesne) les fougères
388. 8y Conduire de Pallas les arts ingénieux
1. La déesse latine Lucina présidait plutôt aux accouchements. Elle
était assimilée tantôt à Diane, tantôt à Junon. Cf. le tome II, p. 114.
2. Ce passage depuis le vers 579 est imité de Théocrite, Idylle xviii
(Epithalame d'Hélène). Ronsard a repris l'idée dans le Discours au duc
de Savoie (ci-après, vers 555 et suiv. ; v. la note du vers 341).
9é CHANT PASTORAL
Les premières amours qui doucement les lient :
Ainsi puisses-tu vivre en amoureux repous,
396 Jusqu'à la mort, Claudine, avecque ton espoux '.
Je m'en vois sur le bord des rives plus segrettes
Cuillir dans mon panier un monceau de fleurettes
Afin de les semer sur ton lit génial ^,
400 Et chanter alentour ce beau chant nuptial 3.
D'une si belle fille est heureuse la mère,
Son père est bien heureux, & bien heureux son frère
Mais plus heureus cent fois & cent encor sera,
404 Qui, en lieu d'une fille, enceinte la fera 4,
Heureux sera celuy qui aura toute pleine [18J
Sa bouche de son ris, & de sa douce haleine,
Et de ses doux baisers qui passent en odeur,
408 Des prez les myeux fleuris, la plus gentille fleur.
Heureux qui dans ses bras pressera toute nue
Cette Nymphe aux beaux yeux du sang des Dieux venue,
Qui hardi tatcra ses tetins verdelets,
412 Qui semblent deux boutons encore nouvelets :
397. 60-Sj plus secrettes
398. /S-Sj Cueillir en mon panier
402. jS-Sy Ton père... ton frère
404. /S enceinte te fera | S4 Sj Qui d'un masle héritier enceinte te fera
408. 60-Sy les mieux
406-408. jS-Sj de ton ris, & de ta douce haleine. Et de tes doux bai-
sers... la plus souave fleur
410. jS-Sy Toy Claudine aux beaux yeux
411. jS-Sj tes tetins
1. Cf. le sonnet Que dis-tu, que fais-tu (au tome VII, p. i8>).
2. C.-à-d. : le lit nupti.»l ou conjugal. Expression calquée sur le latin
lectus genialis (Cicéron, Pro Cluetitio, 14; Horace, Epist., I, i, 87).
3. Ces quatre vers viennent encore de Théocrite, IdyUe xviii.
4. Ce quatrain rappelle un sonnet de 1552 (tome IV, p. 106). qui se
termine ainsi :
Mais plus heureux celuy qui la fera
Et femme & mère, en lieu d'une pucelle.
C'est imité d'Ho.nière, Od., VI, 153 et suiv., ou d'Ovide, Met., IV, 320
et suiv.
SUR LES NOPCES 97
Heureux qui près la sienne alongera sa hanche,
Qui baisera son front, & sa belle main blanche,
Et qui demeslera fil à fil ses cheveux,
416 Follatrant toutte nuict, & faisant mille jeux :
Il prira que la nuict dure cent nuits encore,
Ou bien que de cent jours ne s'éveille l'Aurore,
Afin que paresseux long temps puisse couver
420 Ses amours dans le lict, & point ne se lever '.
Mais le soir est venu, & Vesper la fourrière
Des ombres ^, a desja respandu sa lumière :
Il faut s'aller coucher. QuoyPtu trembles du cueur,
424 Ainsi qu'un petit fan qui tremble tout de peur,
Quand il a veu le loup, ou quand loing de sa mère
Il s'efroye du bruit d'une fueille légère J :
Il ne sera cruel, car une cruaulté
428 Ne sçauroit demeurer avec telle beaulté.
Demain, après avoir son amitié congnue,
Tu voudrois mille fois que la nuict fust venue
Pour retourner encor aux amoureux combats,
414. jS ton front, & ta belle main
415-414. 84-Sj Et qui licencié d'une liberté franche, Rebaisera ton
front, & ta belle main blanche
415. 75-5/ tes cheveux
416. 6o-8j toute nuict
417. jS-Sj Celuy pri'ra la nuict, que cent nuicts dure encore
420. "/S-Sy Ses amours dans {84-8J en) ton lict {Sy sein)
422. /8-8/ a versé par le ciel sa lumière
423. 8j tu frémis du cœur
451. 84 Pour retourner tenter les | Sj texte primitif
T. Souvenir d'Ovide, Amores, I, 15. Le troubadour Giraud de Bor-
neil (recueil de Raynouard, t. III, p. 314) et Pétrarque lui-même (sext.
I et VII, in fine) avaient fait un pareil souhait.
2. C.-à-d. : l'astre avant-coureur des ombres de la nuit. Cl. Marot
avait de même appelé l'Aurore « la fourrière du Soleil ».
3. Cf. l'ode A Cassandre fuyaide (tome II, p. 115). Source : Horace,
Carm., I, 23.
Mfinsard, IX. 7
98 CHANT PASTORAL
432 Et pour te r'endormir encore entre ses bras.
Sus, desabille toy, & comme une pucelle [19J
Q.ui de bien loing sa mère à son secours apelle
N'apelle point la tienne, & vien pour te coucher
436 Près du feu qui te doit tes larmes desecher.
Comme une tendre vigne à l'ormeau se marie,
Et de meinte embrassée autour de luy se plye,
Tout ainsi de ton bras en cent façons plié
440 Serre le tendre col de ton beau marié '.
Celuy puisse conter le nombre des arènes,
Les estoilles des cieux, & les herbes des pleines,
Qui contera les jeux de voz combats si doux,
444 Desquels pour une nuict vous ne serez pas soûls *.
Or esbatez-vous doncq, & en toute liesse
Prenez les passetemps de la douce jeunesse.
Qui bien tost s'enfuira, & au nombre des ans
448 Qui vous suivront tous deux égaliez voz enfans î :
Ton ventre désormais si fertille puisse estre,
Que d'un sang si divin il puisse faire naistre
Des filles & des filz, des filz qui porteront
452 Les vertus de leur père empreintes sur le front,
Et qui des le berceau donneront congnoissance
452. 84-Sy dans le pli de ses bras
437-440. S4-Sy suppriment ces quatre vers
445. S4-SJ Or sus, esbatez-vous
446. 6'/-S4 de la brève jeunesse | Sy de la courte jeunesse
448. jS-Sj Qui vous suivent tous deux
450. 6j-8y puisse en bref faire naistre (6j par erreur il puisse)
1. Cf. ci-dessus, note du vers 350.
2. Imité de Catulle, op. cit. : « Ille pulvis Erythrei Siderumque
niicantium Subducat numerum prius, Q.ui vostri numerare volt Multa
millia ludi » .
3. Ibid. : « Ludite, ut lubet, et brevi Liberos date... » et la fin :
« Munere assiduo valentem Exercete juventam ».
SUR LES NOPCES 99
Que d'un père tresfort ilz auront pris naissance :
Les filles en beauté, en grâce & en douceur
456 Par signes donneront un tesmoignage seur
De la pudicité de leur mère divine,
Qui de nostre grand Pan a pris son origine '.
Ainsi disoit Perot, qui avecque le son
460 De son pipeau d'avoine acheva sa chanson,
Echo luy respondant : & les bois qui doublèrent [20J
La voix en murmurant jusqu'au ciel la portèrent ^.
Lors Michau tout gaillard sauta parmy les fleurs,
464 D'aise qu'il avoit eu d'ouir les deux pasteurs.
M. Vostre armonie, enfans (disoit-il) est plus douce
Que le bruit d'un ruisseau qui jaze sur la mousse,
Ou que la voix d'un cygne, ou d'un roussignolet
468 Qui chante au mois d'avril dans un bois nouvelet.
De manne à tout jamais vozdeux bouches soyent pleines,
De roses voz chapeaux, voz mains de marjolenes :
Jamais en voz maisons ne vous défaille rien,
472 Puis que les chalumeaux vous entonnez si bien.
454. 6j leur auront pris | yi-Sy auront pris leur naissance
458. 84-8J reçoit son origine
459. S4-8/ qui retenant le son.
461-462. jS-Sj Echo luy respondit {S4-SJ respondoit) : les bois qui
rechanterent Le beau chant nuptial, jusqu'au ciel le poiterent
463-465. S4-8J Lors Michau s'escriant s'asseit au milieu d'eux, Puis
dist en approuvant la chanson de tous deux : Votre fleute, garsons, à
l'oreille est plus douce
467. 78-8^ d'un Rossignolet
468. àj-8j par le bois
1. Ce souhait, qui est déjà dans Théocrite, op. cit., est une habile
transposition de celui de Catulle, op. cit., les quatre strophes avant la
dernière. On le trouve naturellement aussi dans Y Epilhalame d'Antottie
de Bourbon, cité plus haut (v. le tome I, p. 12).
2. Souvenir de Virgile, Bue. 1, 5 et x, 8, mêlé à celui d'un vers de
la Bue. VI : Ille canit ; pulsae referunt ad sidéra valles.
100 CHANT PASTORAL
Que chacun par acord s'entredonne son gage,
Perot, pren son panier, & toy, Bellot, sa cage.
Retournez, mes enfans, conduire voz toreaux,
476 Et vivez bien heureux entre les pastoureaux '.
Fin.
474. 6j-8j le panier... la cage
I. Toute cette fin, depuis le vers 46}, est imitée de Virgile, Bue. v,
45 et suiv., 81 et suiv. : Michau, en tant qu'arbitre, correspond au
Ménalque de Virgile.
Cet cpith.ilame est à rapprocher de celui que Belleau publia pour le
même mariage en 1 5 ^9 et inséra en 1565 dans la première journée de sa
Bergerie (éd. Marty-Laveaux, tome II, p. 258) ; et de celui que Louis
des Masures écrivit pour la même occasion et publia en IS59. à Lyon,
chez J. de Tournes, sous le même titre de Chant pastoral (il v fait parler
Ronsard sous le nom de l'erot et lui-même sous le nom de Louisct).
^LA PAIX
A V R O Y
PAR P. DE RONSARD
VANDOMOIS.
A PARIS,
De l'imprimerie d'Andté WechcL
» î î 9-
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
Fac-iimilé du titre de la première édition.
LA PAIX,
AU Roy '.
Sire, quiconque soit qui fera vostre histoire,
Honorant vostre nom d'éternelle mémoire,
A fin qu'à tout jamais les peuples à venir
4 De vos belles vertuz se puissent souvenir,
Dira, depuis le jour que nostre Roy vous fustes,
Et le sceptre François dans la main vous receustes,
Qjue vous n'avez cessé en guerre avoir vescu,
8 Meintenant le veinqueur, meintenant le veincu ^ :
Éditions. — La Paix, plaquette de 1559. — Œuvres (Poëmes, }•
livre) 1560; (id., 2' livre) 1567 à 1573 ; (id., i" livre) 1578; (id., 2'
livre) 1584 et 1587.
Titre. -^8-84 La Pais, au roy Henrj- II | 8j supprime La Paix
6. 6-J-8-] en la dextre receustes
1. Sur la date de composition de cette pièce, on peut hésiter entre le
mois de février et la fin de mars i>59. V. nos raisons ci-dessus dans
l'Introduction.
2. Ceci est à peine exagéré. Henri II, roi en avril 1547, eut d'abord à
soutenir par les armes l'Ecosse contre l'Angleterre, et à réprimer la
révolte de Guyenne en 1548. Puis il entreprit au mois d'août 15491a
conquête de Boulogne occupée par les Anglais, mais cette campagne,
bien commencée par la prise des forts environnants, fut interrompue
par des pluies torrentielles et remise au printemps suivant. Dans l'in-
tervalle, la paix du 24 mars 1550 restitua Boulogne à la France moyen-
nant 400.000 écus d'or et Ronsard la célébra dans \'Ode de la Paix. Puis
la guerre du Parmesan contre le pape Jules III en faveur des Farnèse
dura de 1550 jusqu'à la trêve de Rome (avril 1552) ; celle de la Toscane
de juillet 1552 à avril 1555 et même au delà, puisque nos troupes
continuèrent à y protéger les « fuorisciti » jusqu'en 1557. Au Nord-
Est la guerre fut reprise contre Charles-Quint en avril 1552 jusqu'à la
104
LA PAIX
Dira, que vostre esprit (tresmagnanime Prince)
Ne s'est pas contenté de sa seuile province ',
Mais par divers moyens, & par diverses fois
12 A tenté d'augmenter l'empire des François ^:
Et si Fortune, averse aux braves entreprises
De vostre majesté, ne les a toutes mises
A bienheureuse fin, toutesfois on a veu
i6 Que vous avez osé & que vous avez peu.
Du premier coup d'essay Boulongne vous gaignastes5,
Dedans les eaux du Rhin vos chevaux abreuvastes*,
L'Escossois, dont le sceptre est meintenant à vous 5,
20 S'est fait grand par votre ayde, & l'Anglois, qui de coups
Se sent encor douloir, mesraes en vostre absence
A congneu que pouvoit vostre forte puissance^ :
15. 78-8/ fortune adverse
trêve de Vaucelles (février 1556). Enfin Henri rompit cette trêve en
novembre 1556 et demeura en état de guerre, en Italie puis au Nord-
Est, avec Philippe II, jusqu'au traite du Cateau (5 avril 1559), quoique
en fait l'armistice remontât au milieu d'octobre 1558.
1. C.-à-d. : des territoires français tels que les lui avait laissés son
père François I"(y compris la Savoie et le Piémont).
2. Ces « divers moyens » furent le rachat, la diplomatie, la guerre sur
terre et sur mer, la colonisation.
3. Voir nos tomes I, p. 34; III, p. 3 ; VIII, p. 36.
4. Après l'occupation de Toul et de Metz, l'armée française s'avança
jusqu'au Rhin, mais devant les alarmes du patriotisme allemand,
Henri II s'empressa de rebrousser chemin et d'occuper Verdun. Voir
les tomes VII, p. 5 et 50 (note >) ; VIII, p. 56 à 38.
5. Façon de parler plus flatteuse qu'exacte, car ce sceptre appartenait
uniquement à la belle-fille de Henri II,. Marie Stuart, et elle le remporta
après la mort de son mari François II, qui, depuis son mariage avec
elle, avait seulement le titre de roi d'Ecosse.
6. Allusion à la rivalité entre la France et l'Angleterre à propos de
l'Ecosse, que chacune des deux nations voulait s'annexer par le mariage
de Marie Stuart. En août 1548 l'amiral Villegagnon avait réussi à
atteindre Dumbarton, où se trouvait la petite princesse .igée de six ans
(son dernier historien, Stephan Zweig (1956), dit qu'elle était au cou-
vent d'Inchmahome, blotti dans une petite ile du lac Menkeit); et il
l'avait emmenée pour la faire élever à la cour de France, tandis que sa
mère, Marie de Guise, veuve de Jacques V, restait régente d'Ecosse, ce
AU ROY 105
Puis vous fistes après par les eaux de la mer,
24 Bien loing du bord François, vos navires armer',
Et comme avantureux, vous conquistes par force,
Maugré le Genevois, la belle isle de Corse* :
Maugré le Florentin vous avez soubs vos loix
28 Gouverné par trois ans le peuple Siennois 3,
Et soubz le magnanime & sage Duc de Guise
En armes & en peur avez l'Italie mise + :
Vous avez de Calais regangué vostre port 5,
2}. ()j-8i Vous fistes tout soudain par les eaux de la mer
26. 6a, 71-y] les Genevois | 67, /S-8y texte primitif
27. 67-8J avez dessous voz lois
30. Sy Naples, de droit Françoise, en frayeur avez mise
qui renforçait singulièrement notre protectorat sur ce pays. Cf. le
tome VIII, p. 20, où l'expression « en votre absence » est expliquée
par ce vers :
Et de loin ton renom commande à l'Angleterre.
1. Allusion à l'expédition de Villegagnon sur les côtes du Brésil en
1555, qui échoua d'ailleurs, par suite de divisions entre catholiques et
protestants. Voir ci-après le Chant de liesse, vers 102 et la note.
2. La Corse fut enlevée aux Génois en août-septembre 1^55 par une
flotte franco-turque, commandée par le baron Paulin de la Garde ; mais
elle leur fut rendue au traité du Cateau. Voir notre tome VIII, p. 40, où
l'on retrouvera ce même vers avec les mêmes rimes.
3. Le Florentin est ici le duc Cosme de Médicis, allié de Charles-
Quint. La protection des Siennois par les troupes de Henri II dura du
26 juillet 1552 au 17 avril 1555, date où les Espagnols et leur allié
florentin reprirent Sienne, malgré l'héroïque défense de Monluc. Voir
notre tome VIII, p. 20 et 21 (note).
4. Allusion à l'expédition de François de Guise jusqu'en territoire
napolitain, qui fut d'ailleurs inopportune et inutile (nov. 1556-sept.
1557). On ''^r* rappela en toute hâte pour faire front aux vainqueurs de
Saint-Quentin et nous venger de cette défaite.
5. Ce port fut reconquis en six jours par François de Guise (i" au
6 janvier 15^8), après plus de deux siècles d'occupation par les Anglais.
C'était depuis 1347 la capitale d'une petite province anglaise qui com-
prenait Guines, Hames, Sandgate, Marck, Oye et quelques forts. Cette
possession étrangère sur notre territoire était pour la France une humi-
liation et un danger permanent. Sa reprise, dont Marie Tudor, alors
reine d'Angleterre et mariée à Philippe II, ne se consola pas, fut la
revanche de Saint-Quentin.
I06 LA PAIX
}2 Que les Roys vos ayeux ont estimé si fort '
Q.ue non du seul penser l'osèrent entreprendre,
Vous l'avez entrepris, & si l'avez sceu prendre ^.
Bref vous estes le Roy qui plus avez esté
36 En guerre & en discord, qui plus avez tenté
Le hazard de Fortune, & comme sur sa roue
Des princes & des Roys, en se moquant, se joue :
Elle vous a montré que peuvent les combas :
40 Aucunesfois en haut, aucunesfois en bas
Elle vous a tourné : pour exemple, qu'au monde
Un Roy, tant soit il grand, d'infortunes abonde.
Or après meinte guerre & meinte trefve aussi,
44 Vostre grand Cardinal avecq' Mommorency
Vous ont traitté la Paix 3 : il faut bien qu'on la garde 4,
Ceux qui la gardent bien, le haut Dieu les regarde,
Et ne regarde point un Roy, de qui la main
48 Tousjours trempe son glaive au pauvre sang humain.
D'une si belle Paix je veux chanter merveille,
36. jS-Sj Et en guerre & en paix
38. 60-S4 en s'en moquant se joue | Sj se remocque ÎV se joue
44. S4-SJ L'un des Princes Lorrains avec Montmorenci
4$. 6j-8j Ont ramené la paix
46-48. JI-8-J guilhmeltent ces vers
49-120. 8j supprime ces soixanle-doiiie vers
1. C.-à-d. : si bien fortifié.
2. Les rois précédents n'avaient pas osé seulement projeter cette
reconquête, même aux jours Je prospérité, tant ils la jugeaient difficile,
et cependant Henri II sut la réaliser. Dès son avènement et pendant
tout son règne il avait été hanté par l'idée de reprendre Calais et la
région environnante (v. L. Romier, op. cit., I, p. 29, et II, p. 21$).
3. Outre Charles cardinal de Lorraine et le connétable Anne de Mont-
morency, mentionnés ici, les plénipotentiaires français pour ce traité
furent le maréchal Jacques d'Albon de Saint-.\ndré (qui avait été fait
prisonnier avec le connétable à la bataille de Saint-Quentin et libéré
comme lui sur parole), l'évéque d'Orléans Jean de .Morvillier et le secré-
taire d'Etat Claude de l'Aubespine.
4. C.-à-d. : il faut qu'on la garde bien.
AU ROY 107
S'il VOUS plaist me prester vostre Royalle oreille,
Et qu'entre vos pensers mes vers puissent entrer,
$2 Et de vostre faveur le bon heur rencontrer.
Avant l'ingénieuse ordonnance du monde,
Le feu, l'air, & la terre, & l'enfleure de l'onde
Estoyent dans un monceau confusément enclos,
56 Monceau que du nom grec on nomme le Chaos,
Sans forme, sans beauté, lourde & pesante mace.
Comme un corps engourdi ne bougeoit d'une place :
Le chaud avoit débat avecques la froydeur,
60 Le pesant au léger, le froid contre l'ardeur.
Et contre le corps sec l'humide avoit querelle,
Sans jamais appaiser leur noise mutuelle :
Mais la bonne Nature, & le grand Dieu qui est,
64 A qui tousjours la guerre & le discord desplaist.
Chassa l'inimitié de leurs guerres encloses,
Par l'ayde de la Paix mère de toutes choses :
Loing au rond de la terre elle fist escumer
68 A part en leur vaisseau les vagues de la mer ',
Et plus loing de la mer sépara la closture
Du Ciel, qui va bornant les œuvres de nature.
Et du feu tressubtil, & du ciel etheré
72 L'air le plus espaissi en bas a retiré *.
55-56. 78-84 Estoient ea un monceau... on suriiomme Chaos
65. 6J-84 & leurs guerres
67. 60-j) au long de la terre | 78-S4 texte primitif
68. 6J-84 En leur propre vaisseau
69-72. 7S-S4 Puis elle d'un grand tour sépara la closture De l'air qui
est subtil & vague de nature, Puis le feu, puis la Lune Se les Astres
globaux, Puis la voûte du Ciel qui tourne à l'entour d'eux
1. Le mot vaisseau ici est synonyme de vase et désigne par métaphore
le lit de la mer.
2. C.-à-d. : a mis à part, en retrait. — Tout cet alinéa s'inspire à la
fois d'Ovide, Met., I, 5 à 50, et de Claudien, De constilatu StiUchonis, II,
6-ri ; il esta rapprocher de rOie (ie ia Pa/x de 1550 (au tome III, p. 5
à 7).
I08 LA PAIX
Apres avoir par ordre arrangé la machine,
Et lié ce grand Corps d'une amitié divine,
Elle fist atacher à cent cheines de fer
76 Le malheureux Discord aux abysmes d'Enfer,
Puis au throne de Dieu, qui tout voit & dispose.
Alla prendre sa place, où elle se repose '.
Quand les péchez d'un peuple, ou les fautes d'un Roy,
80 En rompant toute honte ont violé la Loy,
Et le sang innocent la vengeance demande.
Le grand Dieu tout puissant à ses Anges commande
Descheiner le Discord, afin que destaché
84 Du peuple vitieux punisse le péché :
Mais avant sa venue, en cent mille présages,
Le Ciel nous fait certains de nos futurs dommages.
Sans nue, en temps serain, à dextre il fait tonner ',
88 Par l'obscur de la nuict 3 il nous vient estonner
D'un grand chevron de feu, qui hydeux le traverse,
Puis de sur quelque ville il tombe à la renverse,
La Comète aux grans crins tous sanglans & ardens
92 Prédit de nos malheurs les signes evidens.
Le Tybre débordé de son canal four\'oye,
Et l'Arne tous les champs de la Tuscane noyé.
Une chasse de chiens s'eslance par les cieux,
96 Les monstres contrefaits & de testes & d'yeux,
Comme avant-messagers de mauvaise aventure,
79-84. 71-84 guillemetttnt CfS vers
90. 60-84 Fuis dessus
95-94. S4 Loire enfle de ruisseaux de son canal fourvoyé. Et la
Seine les ch.imps de la Bourgogne noyé
J
1. Dans VOde de /.i P.ï/.v, c'est Dieu qui fait asseoir la Paix à son
côté « dedans un throne d'excellence », pour la récompenser d'avoir
mis de l'ordre dans le Chaos.
2. Double présage de malheur pour les Romains.
5. Tournure latine : Virgile, Georg., I, 478 : sub obscurum noctis.
AU ROY 109
Apparoissent au monde en dépit de nature '.
Adonques le Discord, caut, méchant, & subtil
100 En sa main decheinée aporte le fusil ^,
La pierre, & la flammesche, & d'un brandon qui fume
D'un feu lent & segret, tous les peuples allume :
Et alors la Justice, & la simple amitié,
104 Vergongne, preudhommie, innocence, &pitié.
Couvertes d'une nue, au monde ne séjournent,
Et pour se pleindre à Dieu dans le ciel s'en retournent '.
Une frayeur, un bruit, une esclatante voix
108 De tous costez s'entend d'hommes & de harnois.
Un peuple contre l'autre en armes se remue,
Une forte cité contre l'autre est esmue,
Un prince contre l'autre ordonne son arroy 4,
112 Et un Roy dans son camp deffie un autre Roy.
De sur la dure enclume on rebat les espées.
Et d'acier & de fer les lames destrampées
Se tournent en cuirasse, & se laissent forger
116 En dague & en poignart pour nous entre-egorger 5 :
Car on ne combat plus pour l'honneur d'une jouste,
102. 6-]-li4 & secret
105. 6-j-jS Adoncques la Justice | 84 texte primitif
1. Tous ces présages de malheur rappellent de très près ceux
qu'exposent Virgile, Geoig., I, 466 et suiv., et Horace, Cnrin., I, 2.
2. Au XVI* siècle on désignait par ce mot la pièce d'acier qui recou-
vrait le bassinet de l'arquebuse et contre laquelle venait frapper le silex
de la batterie. On distinguait aussi le mousquet à fusil, du mousquet à
rouet. C'est seulement au siècle suivant qu'on étendit ce mot à l'arme
elle-même.
]. Souvenir d'Hésiode, Trav. et Jours. Cf. notre tome VIII, p. 57,
note 3.
4. C.-à-d. : range avec ordre son armée. Le composé désarroi est
encore d'usage courant. Cf. le tome VII, p. 9.
5. Souvenir de Virgile, Georg., I, 508 :
Et curvae rigidum falces conflantur in ensem.
no LA PAIX
D'un pris, ou d'un tournoy, mais afin que l'on s'ouste
L'un à l'autre la vie, & afin que la mort
I20 Du foible combatant soit le prix du plus fort.
Toutes mechancetez aux soldas sont permises,
Du pauvre sang humain on baigne les églises,
Le docte& l'ignorant ont une mesme fin,
124 La finesse ne peut servir à l'homme fin,
Ny les piedz au creintif : la cruelle arrogance
Du fer ambitieux se donne la licence
De vaguer impunie, & sans avoir cgard
128 A la crainte des loix, perse de part en part
Aussi bien l'estomac d'une jeune pucelle ',
Que celuy d'un enfant qui pend à la mamelle.
Les vieillars de leurs litz tremblans sont déboutez *,
i}2 Et l'image de mort paroistde tous costez.
Aucunesfois la peste, & la maigre famine '
Accompaignent la guerre : ainsi la main divine
De trois verges punist le peuple vicieux
136 Qui s'arme de son vice & despite les cieux.
Mais au peuple réduit, qui recongnoist sa faute,
Qui creint de l'Eternel la puissance treshaute,
Il lui donne la Paix, & le rend plus heureux
140 Que jamais le Discord ne le fist malheureux.
118. 6-]--]S mais las! afin qu'on ouste | 84 texte primitif
121-1 }2. jj-jS gtiillemellenl cei vers {ji déjà les deux premiers)
121-176. S4-SJ suppriment ces cinquante-six vers.
1. L'estomac est mis ici pour la poitrine. Cf. ci-dessus, l'Exhortation
au camp, vers ^o, l'Hymne de Charles card. de Lorraine, vers 29 et 669,
et ci-après la Bienvenue, vers 25.
2. C.-à-d. : sont tirés, chassés. Cf. l'Hymne de Pollux (t. VIII, p. }io) :
Voulurent débouter de leur siège les Dieux.
J. C.-à-d. la famine qui amaigrit. Cf. la pale mort r= la mort qui
fait pâlir.
AU ROY III
Adonques en repos les campaignes jaunissent,
Toutes pleines d'espis, les fleurs s'épanouissent
Le long d'un bas rivage, & plus haut les raisins
144 Aux somnietz des coutaux nous meurissent leurs vins.
Le peuple à l'aise dort, les citez sont tranquilles,
Les Muses & les ars fleurissent par les villes,
La gravité se montre avecques la vertu,
148 Et par la sainte loy le vice est abatu.
Les navires sans peur dans les havres abordent,
Avec les estrangers les estrangers s'accordent.
Et s'entre-saluant arachent la rancœur
152 Que par une vengeance ilz se oortoyent au cœur.
Venus avec son filz (elle de ses flameches,
Luy enfant tout armé de trousses & de flèches)
Errent parmi le peuple, & aux jeunes plaisirs
156 Des combas amoureux chatouillent noz désirs :
Amour comme une flamme entre dans noz courages,
Il assemble les cœurs, il joinct les mariages,
Fait dances & festins, & en lieu de tuer
160 Les humains, comme Mars, les fait perpétuer '.
On ne s'éveille point aux eff^rois des allarmes,
Le dos n'est point courbé soubs la charge des armes,
On n'oit plus les canons horriblement tonner,
164 Mais la lyre & le luth doucement resonner
Auprès de sa maistresse, & se nourir l'oreille
Du son, & la baiser en la bouche vermeille.
141-142. jS Adonq' de bons espics les campagnes jaunissent, Parmy
les prez herbeux les fleurs s'espanouissent
161. 7<? Personne ne s'esveille
165. ôj-'j^ Auprès de la maistresse | yS Auprès de l'amoureuse
I. Ce développement sur les bienfaits de la paix s'inspire peut-être de
TibuUe, I, 10, 45 et suiv., comme celui de VExhortation pour la paix (ci-
dessus, p. 25). Voir encore Stobée, Flor., section LUI.
112 LA PAIX
Puis de là, sans danger les ambusches se font
i68 Aux cerfs qui vont portant un arbre sur le front,
Aux dains qui sont creintifz, ou de retz on enferme
Le sanglier furieux qui cruellement s'arme '
D'une outrageuse dent, ou Ion poursuit au cours *
172 Le chevreul qui a mis en ses piedz son secours :
On chante, on saute, on rid par les belles preries,
On fait tournois, festins, masques, & mommeries J,
Chacun vit sans contrainte & à son aise aussi,
176 Et du pied contre terre on foulle le soucy.
Mais pourquoy m'amuse-je à chose si petite.
Quand les astres du ciel, &tout ce qui habite
D'écaillé dans la mer, les grans monstres des eaux,
180 Tout ce qui vit en terre, &. les légers oiseaux
Qui pendus dedans l'air sur les vens se soutiennent
Sont tous remplis d'amour, & par luy s'entretiennent 4 ?
Quand pour trop abonder, les elemens divers
184 L'un à l'autre ont discord, tout ce grand Univers
Languist en maladie, & nous montre par signe
Qu'une hayne nouvelle oftence la machine.
Car l'air qui la reçoit comme subtil et prompt
188 Se deult de telle hayne, & soudain se corrompt,
Et en se corrompant, les terres il offence,
\'ersant ores la tiebvre, ore la pestilence,
171. jS Contre un autre Adonis, ou Ion poursuit au cours
177. 7S-84 ni'amusay-je | Bl. m'amuser {texie de fantaisie)
177-202. 8j supprime us vingt-six vers
179-180. 84 D'escaillé sous la mer... & les plumeux oiseaux
188. S4 La boit & s'en imprime, & soudain se corrompt
1. Pour cette rime, v. ci-dessus rHvmjir de Charlei card. de Lorraine,
p. 58, note du vers 534.
2. C.-à-d. : dans une chasse à courre.
j. Pour ce mot, v. ci- après le Chant de liesse, vers 87 et note.
4. Peinture du printemps qui rappelle celle de Lucrèce, I, début.
AU ROY 113
II gaste bledz & vins, & espand mille maux
192 Sur l'homme misérable & sur les animaux.
Ainsi quand les humeurs qui nostre corps composent
En tranquille amitié dedans nous ne reposent,
Mais en se hayssant, abondent en Discord :
196 Lors vient la maladie, & bien souvent la mort,
Si le bon médecin ne treuve la manière
Par art de les remettre en amitié première.
Ainsi par l'amitié la vie s'entretient,
200 Et la mauvaise mort par la noise survient :
Or' voila donc combien la Paix est trop plus belle
Et meilleure aux humains que n'est pas la querelle.
Sire, je vous supply de croire qu"il vaut mieux
204 Se contenter du sien, que d'estre ambitieux
De sur le bien d'autruy : malheureux qui désire
Ainsi comme à trois detz bazarder son empire
Soubz le jeu de Fortune, & duquel on ne sçait
208 Si l'incertaine fin doibt respondre au souhait.
Que desirez vous plus ? vostre France est si grande :
» L'homme qui n'est content, & qui tousjours demande
» Quand il seroit un Dieu est mal-heureux, d'autant
212 » Que tousjours il désire & n'est jamais contant.
Bien ? imaginez vous des Flamens la victoire ',
Quel honneur auriez vous d'une si pauvre gloire,
D'avoir un Roy, Chrestien comme vous, enchaîné,
197. 6J-S4 ne trouve
201. S4 Donques voila comment la concorde est plus belle
205. 6y-8y Sur les sceptres d'autruy
207. 71-S/ & auquel
205-208. jS-Sj guillemetteni ces vers
213. jS-S-/ Or' Prince, imaginez des Flamans la victoire
I. C.-à-d. : une victoire remportée par vous sur les Flamands. Tour-
nure latine ; cf. tome VIII, p. 6, vers 20 et note.
Ronsard, IX. 8
114
LA PAIX
216 Et par vostre Paris en triomphe mené ' ?
Il vaudroit mieux chasser le Turc hors de la Grèce,
Q.ui misérable vit soubz le joug de détresse »,
aue prendre un Roy Chrestien,ou de meurtrir de coups
220 Un peuple en Jesuschrist baptisé comme vous.
Il vaudroit beaucoup mieux, vous qui venez sur l'âge
Ja grison, gouverner vostre Royal ménage,
Vostre femme pudique, & voz nobles Enfans
224 Qu'aquerir par danger des lauriers triomphans :
Il vaudroit beaucoup mieux joyeusement bien vivre,
Ou bâtir vostre Louvre 3, ou lire dans un livre 4,
Ou chasser es forests, que tant vous travailler,
228 Et pour un peu de bien si long temps batailler.
Que souhaitez vous plus ? la Fortune est muable,
Vous avez fait de vous mainte preuve honorable.
Il suffist. il suffist, il est temps désormais
252 Fouller la guerre aux pieds, & n'en parler jamais.
Pensez vous estre Dieu, l'honneur du monde passe 5,
Il faut un jour mourir quelque chose qu'on face,
2iq 87 Que chasser de sa ville \ Ji-Sj ou d'assommer de coups
225-224. 6'./& vos jeunes enfans | ^7 Et vos petits enfans eiicoresaux
berceaux Qu'acquérir par danger des Sceptres tous nouveaux
22). S4-S-J II vaut mieux vivre eu paix, c'est-à-dire bien vivre
1. Allusion au retour triomphal de Philippe-Auguste après la vic-
toire de Bouvines, ramenant à Paris Ferrand, comte de hlandre, enchaîne
(1214). , .. ,
2. Ce rêve ne devait se réaliser qu au xix siècle.
i La réfection du Louvre avait été commencée sous François 1 et
fut continuée sous Henri II, qui la confia à l'architecte Pierre Lescot.
Le château féodal du temps de Charles V se transforma en un palais
TDoi"t"n voir là un conseil déguisé? Très sportif, habitué aux exer-
cices physiques, même violents, Henri II lisait très peu et avait une cul-
tare intellectuelle minime. Cf. Baschet.Ia diplomatie ven,iici>nf,'ç. A^6,
citation de l'ambassadeur vénitien L. Contarini; L. Romier, Urig.
polit. dei guerres de religion, tome I, p. 27.
5. Sic transit gloria niundi.
AU ROY 115
Et après vostre mort, fussiez vous Empereur,
256 \''ous ne serez non plus qu'un simple laboureur '.
Donc, Sire, puisque Dieu (qui de vostre couronne,
Et de vous prent le soing) Paix sa fille vous donne,
Présent qu'il n'avoit fait aux Princes vos ayeux :
240 Gardez la tousjours bien : il vous enrichis! mieux
Que s'il avoit dompté par une longue guerre
Dessous votre pouvoir l'Espagne & l'Angleterre.
Sus donc, embrassez la, & embrassez aussi
244 Cest honneur de Lorreine & de Mommorency ^,
Qui par divers moyens d'une entreprise sage
L'ont faite à vostre honneur &; à vostre avantage.
O Paix fille de Dieu, qui nous viens réjouir
248 Comme l'aube du jour qui faict repanouir
Avecques la rosée une rose fleurie,
Que l'ardeur du soleil avoit rendu flétrie.
Apres la guerre ainsi venant en ce bas lieu
252 Tu nous as rejouiz, ô grand'fille de Dieu,
Chasse, je te supply, la guerre & les querelles
Bienloing du bord Chrestien de sur les Infidelles,
Turcs, Parthes, Mammelus, Scythes & Sarrasins,
256 Et sur ceux qui du Nil sont les proches voisins 3.
Pends nos armes au croq, & en lieu des batailles
255-256. 6j-Sy gnilhmetteul ces vers
258. 6y-Sj a pris soin | yS-Sy par erreur je donne (ftf. suiv. corr.)
240. 6j-Sj Gardez bien ce joyau
246. 6j-y8 par erreur l'ont fait {éd. suiv. corr.)
1. Ronsard a développé celte idée plus d'une fois, notamment dans
une ode de 1555 : Pourquoi, cliètif laboureur... (v. notre tome VII,
p. 105 et note).
2. V. ci-dessus, note du vers 45.
}. Cf. ci-dessus, V Exhortation pour la paix, vers 50 à. 80. Louis le Roy,
dans son De pace, qui est aussi du début de 1559, donnait le même con-
seil (H. Becker, thèse de Paris, 1896, p. 58).
Il6 LA PAIX
Attache à des crampons les lances aux murailles,
Et que le coutelas du sang humain souillé
260 Pendu d'une couraye au fourreau soit rouillé,
Et que le corselet au plancher se moisisse,
Et l'araigne à jamais ses fillets y ourdisse '.
Donne nous que celluy qui sera le moyen
264 Entre ces deux grans Roys de rompre ton lien
Meure trahi des siens d'une playe cruelle,
Et qu'aux champs les mâtins luy sucent la cervelle.
Que ses enfans banis puissent mourir de fain,
268 Sans trouver un amy qui leur jette du pain.
Donne nous que ccluy qui mettra toute peine
De te faire régner, voye sa maison pleine
De faveurs & de biens, & qu'il voye fleurir
271 Ses enfans en honneur devant que de mourir.
Donne nous tout cela, donne nous davantage,
A fin que le repos n'énerve le courage
De Henry nostre Roy en jeux voluptueux,
276 Qu'il soit pour tout jamais (comme il est) vertueux,
Que son esprit s'adonne aux choses d'importance.
Et qu'imitant son père il ayme la science,
A fin qu'au temps de paix il fleurisse en sçavoir,
:8o Autant qu'il fist en guerre en force &en pouvoir *.
Fin de la Paix.
268. 'jS-Sj D'huys en huys s.iiis trouver qui leur jette du pain
269. jS-Sj qui mettra soin & peine
272. ^7-7/ ains qu'il puisse mourir | jS-Sj ifxte primilij
275. 7^-<!i'7 De Henry nostre Prince
1. Ibid., vers 185 et suiv.
2. Ronsard développe ici le conseil déjà donné au vers 226.
LA BIENVENUE II7
LA BIENVENUE
DE MONSEIGNEVR LE CONNESTABLE ',
AU REVERENDISSIME CARDINAL DE ChASTILLOK,
SON Nepveu.
PAR P. DE Ronsard.
» On ne doit appeller pendant qu'il vit icy
» Un homme bien heureux, ni malheureux aussi,
» Tout ça bas est douteux : la seule heure dernière
4 » Parfait nostre bon heur ou bien nostre misera^ :
» Tel fleurist aujourdhuy qui demain flestrira :
» Tel flestrist aujourdhuy qui demain fleurira :
» La Fortune gouverne, & en tournant sa roue
8 >) Rid de nostre conseil, & de nos faictz se joue.
» Rien n'y sert, la raison ny la force de cœur,
» Noblesse, ny parens, richesse, ny faveur,
Éditions. — A la suite de La Paix, plaquette de 1559. — Œuvres
(Poëmes, j' livre) 1560; (id., 2* livre) 1567 à 1575 ; (id., l'Mivre)
1578; (id., 2* livre) 1^84 et 1587.
Titre. 78-Sj La Bienvenue (84 Le retour Sj Du retour) d'Anne de
Montmorency, Connestable de France, A Odet de Coligny, cardin.tl de
Chastillon (8j supprime de Coligny)
I. 84-8J tandis qu'il vit icy
1-8. 6j-8'/ guillemetteiit seulement ces huit vers
1. On peut hésiter sur la date de composition de cette pièce, entre la
seconde quinzaine de décembre 15 58 et la première d'avril 1559. J'opte
pour la seconde; v. mes raisons ci-dessus, dans l'Introduction.
2. « Il ne faut pas, dit Sophocle à la fin à'Œdipe roi, déclarer un
homme heureux avant qu'il ait franchi le terme de sa vie », et Ovide le
répète à propos de Cadmos, Mit., III, 155. Cf. Montaigne, I, 18 :
« Qu'il ne faut juger de nostre heur qu'après la mort »; Est. Pasquier,
Poiirparler du Prince, éd. de 1 j8i, f" 204 et suiv. — Ronsard avait trouvé
le passage de Sophocle dans Stobée, Flor., section CIII, u° 4.
ri8 I.A BIENVENUE
» Ny mesme la vertu, ny la philosophie,
12 » Qui s'arme en son sçavoir : la Fortune défie
» Les humaines raisons, & sans avoir lié
» Sa force à nos conseilz les met desoubz le pié,
» Force qui n'a jamais nostre plainte escoutée,
i6 » Et qui dompte un chacun & n'est jamais domptée.
Quoy ? ne vois tu, Prélat, que le mcsme destin
Qui nous fist malheureux aux murs de Sainct Quentin,
Luy mcsme nostre dueil change en rejouissance,
20 Redonnant aujourd'hui ton oncle à nostre France?
La France estoit malade en l'absence de luy,
Souspiroit son malheur, se tourmentoit d'ennuy,
Frappoit son estomaq, de pleurs estoit couverte,
24 S'arrachoit les cheveux à cause de sa perte.
Comme un petit enfant que sa nourrice avoit
Allaicté longuement, pleure s'il ne la voit,
De ses petites mains au berceau se tourmente,
28 La regrettant l'appelle, & tousjours se lamente
D'une voix enfantine, & ne veut s'ejouir
Jusque à tant qu'il la voye ou qu'il la puisse ouyr :
Mais si tost qu'il la voit, en lui ryant s'apaise
}2 Luy embrasse le col, &: doucement la baise :
Elle en ses bras l'eschaufe, & depuis le matin
Jusques au soir bien tard le pend à son tetin :
Ainsi toute la France à l'heureuse venue
36 De ton oncle captif joyeuse est devenue,
14. jS-Sy les escrabouille au pié
16. S4-S/ Q.ui donitc tout le monde & n'est jamais domtée
17. ô'^-'Ç/ Ne vois-tu, mou Odet, que le mesme destin
20. 60-67 ^" nostre France | 71-Sj texte primitif. \ D'après Du Boii-
cbet un mst de Ronsard présentait cette var. : En redonnant ton oiule &
ton frère à l.i France (</. lilanehemain, t. FI, p. 22j).
24. 6a-Sy & l.imentoit sa perte
28. 67-87 En soupirant l'appelle
34. 67-87 Songneu-e {et Soigneuse) jusqu'au soir le pend à son tetin
DE MONSEIGNEUR LE CONNESTABLE II9
Revoyant de retour celluy qui tant de fois
L'avoyt si bien servye en bien servant nos Roys.
Elle s'est réjouie, ainsi qu'on voit la terre
40 En Apvril s'égayer, quand le printemps desserre
Les huis de la nature, & quand l'hyver neigeux
A mis à part sa grelle & ses vens orageux :
Adonques parles prez les fleurs s'épanouissent,
44 Et avecque le ciel les terres s'ejouissent :
Ainsi toute la France & ses estatz aussi '
Se sont tous rejouis voyant ton Oncle icy :
Le pauvre laboureur qui conduict sa charrue,
48 Celluy qui d'avirons la marine remue.
Le prestre, l'advocat, & le noble qui tient
L'espée à son coûté d'aise ne se contient,
Ains le montre par signe, & sautant de liesse
52 Poulie la guerre aux piedz, le soing, & la tristesse,
Tant ton Oncle est de tous estimé dignement,
Qui jamais n'a le peuple ofFencé nullement :
Que la seuUe vertu sans reproche & sans vice,
56 Que l'esprit vigilant, & le loyal service
Qu'il a fait à deux Roys, de chevalier privé
Ont au plus hauit degré de la France eslevé ^.
49. D'après Du Bouchet un mst de Ronsard présentait cette var, : Le
rustre, l'avocat & le noble qui tient
50. jS-Sy à son costé
55-54. yS Tant tononcle est de tous à bon droit estimé, Non de con-
fiscations ny de biens affamé | 84-8"/ Tant il est de la France à bon
droit estimé, Non de confiscations ny de biens affamé
58. 6o-8y L'ont au plus haut degré
1. C.-à-d. ses différentes classes sociales, comme l'indiquent les vers
qui suivent. Les Etats du royaume avaient sollicité cette paix au nom
du peuple (G. Picot, Hist. des Etats généraux^ II, 4).
2. Ancien compagnoade François I'", comme Bonnivet et Chabot, Mont-
morency fut comme eux l'un des favoris de ce roi, qui le fit connétable
en 1558. Disgracié en 1540, comme partisan de Diane de Poitiers contre
I20 LA BIENVENUE
Sus donc France, sus donc, que gaillarde on te voye
60 Parmy les carrefours dresser les feux de joye,
Qu'on respande du vin, & que le peuple esmeu
D'allégresse, en dançant tout à lentour du feu,
De chapeletz de fleurs se couronne la teste ',
64 Et qu'à jamais le jour de son retour soit feste.
Sus donc, embrasse moy ce Seigneur désiré.
Que hors de la prison tu eusses retiré
Aux despens de ton sang & de ta propre vie,
68 Et que ton peuple avoit de racheter envye.
Si le Prince veinqueur eust de grâce permis
Qu'on l'eust pour de l'argent en liberté remis*.
60. On lit en ^ç dresse (éd. suiv. corr. ; en outre h mst cité par Du
Bouchât porte dresser)
68. S4-S/ Et que le peuple
70. jS-Sj Qu'une riche rançon en liberté l'eust mis
la duchesse d'Etampes qui dominait alors François I", il ne rentra en
faveur qu'à l'avcnemeni de Henri II. Celui-ci, qui l'appelait son père,
ainsi que le faisait la princesse Marguerite, ne pouvait se passer de lui,
et le désir de le délivrer de captivité dut être pour beaucoup dans les
concessions faites par ce roi au traité du Cateau-Cambrésis. — Le por-
trait qu'en trace ici Ronsard, après celui de VOiù de la Paix (tome III,
p. 26) et celui du Temple dfs Ch.islillons (tome VIII, p. 74), souffre bien
des réserves, car il fut cruel et cupide. Toutefois il s'est conduit souvent
en « homme d'Etat », et c'est le caractère qui l'oppose nettement à ses
rivaux les Guises, qu'animait seule l'ambition familiale; de plus, il fut
toujours dans les conseils, l'apôtre de la paix (cf. L. Romier, op. cil,,
tome I, p. 57).
1. Chapelets signifie ici petits chapeaux, couronnes ou guirlandes
de fleurs.
2. Ronsard a voulu dire ou bien que le Connétable fut remis en
liberté sans rançon, auquel cas il était mal renseigné ; ou bien que, si
cette rançon avait été trop forte, le peuple de France eût volontiers con-
tribué au rachat. C'est ce dernier sens que j'adopte, conformément à la
vérité historique. — Quoi qu'en ait dit Carloix, rédigeant les Mémoirei
du maréchal de Vicilleville (livre VII, chap. 26), ce n'est pas « pour
être quitte de sa rançon .à M' de Savoye » que le Connétable aurait
ménagé le mariage de celui-ci avec la sœur de Henri II et lui aurait
obtenu la restitution de ses Etats.
Que le Duc ait proposé d'abord au Connétable de lui « quitter toute sa
rançon », le fait n'est pas douteux ; mais le Connétable n'y consentit pas.
Qu'il y ait eu ensuite un marchandage entre ces deux hommes, c'est
DE MONSEIGNEUR LE CONNESTABLE 121
Rembrasse de rechef ce vieillard honorable,
72 Ton avisé Nestor, ton saige Connestable,
Lequel à son retour ne te rameine pas
Querelle, ny discord, ny guerres, ny combas :
Mais la Paix bienheureuse à son retour arive
76 Ceinte toute à lentour des branches de l'Olive '.
Regarde, je te pry, peuple François, combien
Son malheur bienheureux nous raporte de bien :
C'est un segret de Dieu, lequel sage propose,
80 Puis le conseil humain exécute la chose.
Voy donc quelle inconstance abonde dans nos faitz :
Un malheur a trouvé le bon heur de la Paix,
Ce que les Roys defuntz à fin n'avoient sceu mettre,
84 Ny François, ny Henry ne s'osèrent promettre,
Un malheur nous l'a fait, ô malheur bien heureux !
Pour nous mettre en repos tu es venu des cieux.
Qui eust jamais pensé, qu'un malheur misérable
88 Eust engendré de soy un bon heur désirable,
Eust trouvé le repos d'un peuple infortuné ?
74. ôo-Sj ny guerre, ny combas
79. 6j--jS un secret
79-80. jS g utile mette ces vers
83. 67-75 Le bien que nos gran4s Rois à fin...
85. jS ô mal-heur gracieux
77 96. 84-Sj suppriment ces vingt vers
encore certain ; mais enfin la rançon ne fut pas supprimée. Hlle fut
seulement réduite à 200.000 écus, payables en plusieurs fois : 60.000
en décembre 1558, 90.000 dans le courant de 1559 et le reste avant dix-
huit mois (Décrue, op. cit., II, p. 220, 256 et 265; Romier, op. cit..
Il, p. 520 et suiv.). Ce qui est encore certain, c'est que Montmorency
obtint du Roi en janvier 1559 la promesse de prendre à charge la moi-
tic de sa dette, « à tirer des ventes d'offices et des parties casuelles du
domaine » et que, de son coté, le duc de Savoie lui fit en avril la
remise de 50.000 écus (L. Romier, op. cit,, II, p. 526 et suiv. et p. 550).
I. Ce passage nous invite déjà à dater la composition de la pièce du
retour définitif de Montmorency au lendemain de la signature du traité,
plutôt que de son premier retour en décembre 15 5^.
122 LA BIENVENUE
L'ordre de la nature est meintenant tourné,
Les chesnes désormais se chargeront des roses,
92 Les buissons porteront les fleurettes decloses.
L'âge d'or reviendra en son premier honneur,
Puis qu'on voit le malheur engendrer le bon heur.
Quel olivier sacré en signe de conqueste
96 Oseroit bien ramper sur sa divine teste ?
Querpalme, quel laurier oseroit couronner
Ce grand Mommorency, qui vient pour nous donner
La Paix, ayant défait le monstre de la guerre ?
100 Les belliqueurs Romains qui veinquirent la terre,
Ne sçauroient egaller à sa belle vertu :
Le sage Scipion, bien qu'il ayt combatu
Le vaillant Hannibal, & receu de Carthage
104 Pour les siens & pour luy le surnom en partage,
Ny le premier C-esar qui mist desoubz sa main
Par trop d'ambition tout l'empire Romain,
Ny ces braves guerriers dont les vives histoires,
108 Maugré le cours des ans, éternisent les gloires.
Ne sont pareilz à luy, bien qu'il ait une fois
Eprouvé la Fortune au danger des François'.
Ce n'est pas de merveille en suivant meinte année
112 Les guerres, si l'on trouve une heure infortunée.
De perdre une bataille & d'estre prisonnier,
Cela souvent arrive à meint grand chevalier ^ :
Mais tirer du profit de sa propre défaite,
97. 6o-Sj Q.uel palme {sans apostroj^he)
101-102. éj-Sj Ne pourroient s'cgaller à sa belle vertu, Non pas ce
Scipion
104. 60 par erreur de partage {éd. suiv. corr .)
107-110. S4-S7 suppriment ces quatre vers
1. Allusion à la défaite de Saint-Quentin.
2. Par exemple Duguesclin à Auray en Bretagne et a N.ivarette en
Espagne; François I" à Pavie.
DE MONSEIGNEUR LE CONNESTABLE I23
116 Et faire d'une guerre une amitié parfaitte,
Accorder deux grans Roys, & leur fléchir le cœur,
Et faire le veincu pareil à son veinceur,
Et d'un Duc enneniy tirer une aliance ',
120 Et joindre estroittement l'Espaigne avec la France
D'un neud qui pour jamais en amour s'entretient ',
Au seul Mommorency cet honneur appartient :
Qui plus a fait pour nous, que s'il avait par armes
124 Déconfit tout un camp décent mille gendarmes,
D'autant que la vie est meilleure que la mort,
Et que la douce Paix vaut mieux que le discord.
Cependant, mon Prélat, de la Fortune amere
128 Pren meintenant le fruit, en revoyant ton frère
Et ton oncle en faveur à lentour de leur Roy 5,
Qui plaignoit leur malheur aussi bien comme toy,
Et apren désormais avecques la constance
iî2 A mespriser Fortune & toute sa puissance.
Fin.
125-126. "ji-S-j guillemettent ces vers
127. S4-8y Ce-peiidant, mon Odet
150. 6o-6y par erreur plaignoiejit (éd. siiiv. corr.)
IJI-I52. jS guillemets \ S4-SJ « Et appren désormais pour chose très-
certaine Q.u"il ne faut s'asseurer de nulle chose humaine »
1. Avec Emmanuel-Philibert, duc de Savoie.
2. Ce passage fixe la date delà pièce, car l'union de Philippe II avec
Elisabeth de France ne fut décidée qu'en dernier lieu « après tous
articles résolus », soit le 27 mars (v. ci-dessus, la Paix, note i), soit
même le 2 avril, d'après les Papiers d'État de Granvelle, tome V, p. 582
à 585. Jusque là Philippe II avait sollicité la main d'Elisabeth d'An-
gleterre, et la princesse française était destinée à l'infant Don Carlos
(Romier, 0/). cit.. Il, p. 359).
siège de Saint-Quentin, avait été sévèrement gardé à l'Ecluse (port de
124 ENVOY DES CHEVALIERS
ENVOY
DES CHEVALIERS AUX DAMES ',
AU TOURNAY DE MONSEIGKEUR LE DcC DE LORREINE,
PAR P. DE Ronsard.
Bien que les traits d'Amour qui blessent la jeunesse
Soyent dedans son carquois languissans de paresse,
Éditions: A la suite Je La Paix, plaquette de 1559. — Œuvres
(Poëmes, j' livre) 1560. — Supprimé en 1^67. — Non reproduit dans
les Ricueils des Pièces retranchées (1609-1650). — Réintégré pour la
première fois dans les Œuvres en 1860 par Blanchemain, aux .Vlasca-
rades.
Bruges), puis à GanJ, et ne fut libéré qu'en février ou mars 1559,
moyennant une rançon de so.ooo écus. Durant celte longue captivité,
Henri M, qui connaissait ses opinions calvinistes, ne s"était p.is occupé
de lui. .\près avoir rejoint sa femme en son fief de Chastillon-sur-Loing,
il reparut le 24 mars à la Cour, qui attendait alors .i Villers-Cotterets la
fin des négociations du Gâteau. [I reprit sa place au Conseil privé, et,
quand il voulut se démettre de son gouvernement de Picardie, le roi
refusa sa démission, en l'invitant à cumuler ses fonctions avec celles
d'amiral qu'il avait exprimé le désir de conserver (cf. J. Delaborde, Gas-
pard de Coligiiy, t. I, p. 562 et suiv. ; Romier, op. cit., t. II, p, 544).
Quant à son plus jeune frère, François d'.^ndelot, colonel général de
l'infanterie et nommé amiral en l'absence de Gaspard, il s'était compro-
mis par une lettre i son aine captif, qu'il exhortait à persévérer dans sa
foi calviniste. Sur le témoignage du cardinal de Lorraine (faussé, d'ail-
leurs, par les Esp.ignols aux conférences de Péronne, mai J5)8),
Henri II l'avait faitemprisonncrau cli.\teau de .\lelun, malgré la part glo-
rieuse qu'il avait prise i la reconquête de Calais. Puis, remis en liberté
à la fin de juillet, il avait rejoint l'armée au camp d .\miens. Enfin, il
était rentré en grâce .'i la prière de son oncle le Gonnétable en janvier
IS$9, et avait reçu alors la lieutcnance du gouvernement de PcarJie,
en l'absence de son frère Gaspard. Cf. de Tliou, HisI . Univ., tome H,
564 et suiv. ; Romier, op. cit., II. p. 270 et suiv,, 280 et suiv., et 327.
L'allusion de Ronsard peut donc s'appliquer à l'un aussi bien qu'a
l'autre des deux frères du cardinal Odet. Cependant, si l'on en croit Du
Bouchet, qui cite ce poème dans ses Preuves de l'histoire de la iiuiison de
Colii^nv, p. 57>, d'après un m" «de la main propre » de Ronsard, il
s'agirait de l'amiral Gaspard.
I. C'est la première pièce de ce genre écrite par Ronsard pour les
fêtes de Cour, en quoi il suivait l'exemple de Mellin de Saint-Gelais
AUX DAMES 125
Et que tous ses brandons qui rendent alumez
4 Les jeunes amoureux soyent presque consumez
Par l'injure de Mars, qui dedans la campaigne
Du sang des Chevaliers cruellement se baigne,
Ne voulant point souffrir qu'Amour dompte le cœur
8 Des hommes valeureux dont il est le veinqueur :
Si est-ce toutesfois que Mars n'a sceu tant faire,
Que douze Chevaliers & douze, pour complaire
Aux Dames, ne se soyent à ces Joutes trouvez ',
13 Où tous les combatans aux armes esprouvez
Des quatre parts du monde ^, où toutes damoyselles
Qu'on estime en beauté surpasser les plus belles
Se devoyent convier, afin de faire honneur
16 Au jour, qui aux François promet tant de bon heur ?:
Ces combatans qui sont en nombre vingt & quatre
Ont juré douze à douze ensemble de combatre
A la lance, à l'espée, & pour juges ont pris
20 Les Chevaliers qui sont aux armes mieux apris :
II. 60 par erreur à ses joutes
(voirl'édition des Œuvres du ce poète par Blancliemain, tome I, p. 159).
Elle était proclamée aux dames par un héraut au début du tournoi.
Celle-ci fut écrite très probablement pour les fêtes du mariage de Charles
duc de Lorraine avec la princesse Claude de France, fille cadette de
Henri II, qui eut lieu le 22 janvier 1559 (n. st.). Voir ci-dessus le
Chaut pastoral pour les iwpces... Quelques mois plus tard, Du Bellay com-
posa une pièce du même genre pour un tournoi « entrepris » par le
dauphin François (Œ/rtrcj, éd. Chamard,tome VI, p. 40).
1. Ce début confirme la date présumée dans la note précédente. Ledit
mariage eut lieu, en effet, durant l'intervalle de trêve qui sépara les
conférences de Cercamp (interrompues à la fin de novembre 1558) de
celles qui furent reprises au Cateau-Cambrésis le 6 février 1559. Malgré
l'armistice, l'armée française campée sous Amiens se tenait prête à toute
alerte et ne fut disloquée qu'après la signature du traité (5 avril).
2. C.-à-d. : les quatre parties du monde. Hyperbole, qu'on retrouve
dans la Satyre Mcnippée, harangue de M. d'Aubray : « Où sont les
leçons publiques où l'on accouroit de toutes les parts du monde ? »
3. Allusion soit au jour des noces du duc de Lorraine, soit au jour
prochain du traité de paix.
I2é ENVOY DES CHEVALIERS
Un si brave désir leurs courages alume,
Qu'ils méprisent les dons que Ion a de coustunie
De donner aux veinqueurs, comme les rameaux vers,
24 Dont les jousteurs d'Olympe avoyent les frons couvers «,
Ou vivre dans un marbre, ou se rendre admirable
Par une Pyramide aux siècles mémorable,
Ou vendre leur vertu pour les presens d'un Roy
28 Atachez au perron ^ au devant du Tournoy :
Ains se sont contantez en montrant leurs prouesses,
De faire par espreuve entendre à leurs maistresses
Que non tant seulement ' se voudroyent bazarder
}2 (S'il en cstoit besoing) pour leurs honneurs garder,
Mais qu'ilz sont suffisans, soit en guerre, ou en lice
De forcer les plus forts à leur faire service,
[Et de contreindre ceux lesquels ne voudroyent pas
36 A soutenir la loy des joustes de ce pas-* :]
Et pour ceste raison un chacun de la bande
A choysi sa maistresse, à laquelle il demande
Quelque honneste faveur, vous suppliant aussi
40 De prendre de leur part ces petis dons icy 5.
S'ilz obtiennent de vous une faveur si belle.
Ils ont gagé leur foy par promesse fidelle
Que ceux qui gangneront la victoire, pourront
3$-}6. En /9 ce disliqiteest omis. Je l'ai rétabli d'après 60,
1. C.-à d. : les athlètes des jeux olympiques. Chez Ronsard, Olympe
= 01ynipie, et olympiens = olympiques ; ci. tome VU, p. 2}i.
2. Pour ce mot, cf. Cl. Marot, Epigr. CCLXII à CCLXV et le Trésor
de la langue fr. de Nicot (1606), p. 476.
3. C.-à-d. : non seulement ; correspond au latin non tantum modo.
4. C.-à-d. : de ce pas d'armes, synonyme de tournoi. On disait cou-
ramment : ouvrir le pas, pour : commencer le tournoi. Cf. Du Bellay,
Œuvres, éd. et loc. cit., p. 44, vers iio.
5. Ces <■ petits dons » étaient sans doute des « devises », comme celles
dont parle Du Bellay, Œuires,éd.et loc. cit., p. 50.
AUX DAMES 127
44 Faire service après de tout ce qu'ils voudront
(Avecques tout honneur & toutes courtoisies)
Des autres Chevaliers les maistresses choisies ' :
Pource ils vous ont transmis cet escrit pour avoir
48 De vous quelque faveur, vous priant de vouloir
Leur faire cet honeur de voir rompre leur lance,
Car se fiant en vous, ilz ont bonne espérance
De monstrer aujourd'huy, que celles qui auront
52 Deux si bons Chevaliers, contentes se tiendront.
Et que celles aussy qui tel bien ne reçoivent.
Pour telle occasion, courrousser ne se doyvent,
Mais tenir leurs faveurs pourtresbien emploiées,
56 Que par affection elles ont envoyées
Aux autres Chevaliers, qui ont perdu l'honeur
Du prix, par la fortune & non faute de cœur*.
Fin.
47. On lit eu $g il vous ont {éd. siiiv. corr.)
52. Bl. De si bons {texte conjectural)
1. La deuxième partie de cette phrase ne peut s'analyser. Je conjec-
ture au vers 44 : de tout ce que voudront.
2. Pour le commentaire de cette pièce, consulter dans V Encyclopédie
du xviii" siècle, t. XVI, p. 486, le ■curieux artiLJe du chevalier de Jau-
court sur les tournois, qui s'inspire surtout du mémoire de La Curne de
Sainte-Palaye sur la chevalerie.
PRIVILEGE
Par lettres patentes du Roy il est permis à André Wechel,
imprimeur & libraire juré en l'Université de Paris, d'imprimer
& vendre ce livre intitulé, La Paix, au Roy, par P. de Ronsard
Vandomois, avec inhibitions & défences à tous autres impri-
meurs & marchans, de non imprimer ny vendre en ce Royaulme
le dict livre de dix ans après la première impression parachevée,
sur peine de confiscation, de mille livres parisis d'amende. En-
semble a ledict seigneur voulu, qu'en insérant le contenu de ses
lettres patentes, ou l'extraict d'icelles, à la fin ou au commen-
cement dudict livre, elles soyent tenues pour suffisamment
signifiées, & venues à la notice & cognoissance de tous libraires
& imprimeurs, tout ainsy, que si lesdictes lettres leur avoyent
particulièrement & expressément esté monstrées & signifiées :
comme appert plus amplement par lesdictes lettres patentes,
données à Reins l'unziesme de Juing 1557.
Par le Roy, le seigneur de Villemor, maistre des requestes
ordinaire de l'hostel, présent.
COIGKET.
CHANT DE LIESSE
A V R O Y.
PAR P. DE RONSARD
VANDOMOIS,
A PARIS,
Chez André Wcchel, demeurant à l'enfêigne
du cheual volanc^rue S. lean de Beauuais.
M 5 9.
Auec priuilege du Roy.
Fac-similé du titre de la première édition.
Ronsard, IX.
CHANT DE LIESSE,
AU Roy \
Je ne seroys digne d'avoir esté
Nourry petit deboubz ta magesté ^,
Si au meillieu de tant de voix qui sonnent,
Tant d'instrumens qui doucement resonnent,
Tant de combas, de joustes, de tournoys,
De tabourins, de fifres, de hauboys,
Qui sont tous plains de joyeuse allégresse.
Je ne sentois la publique liesse :
Je ne serois ton fidelle sujet,
Si en voyant un si plaisant object,
Je ne monstrois d'escrit & de visage
De ma liesse un publiq' tesmoignage.
Pour louer Dieu si favorable, & toy
Éditions : Chant de liesse..., plaquette de 1559. — Œuvres (Poëmes,
3' livre) 1560 à 1575; (id., 2' livre) 1578. — Supprimé en 1584. —
Réimprimé dans le Recueil des Pièces retranchées en 1609-1630.
3. "Ji-fS au millieu (et milieu)
1. Ce « chant » a dû être composé dans les tout derniers jours de
mars, ou les premiers d'avril 1559, d'après les indications des vers 57 et
108. V. ci-dessus l'Introduction.
2. La vérité, c'est que Ronsard fut « nourri » à la cour de Fran-
çois \", d'abord comme page de son fils aîné, François, puis comme
page de son troisième fils, Charles, qui le céda en cette qualité à sa sœur
Madeleine, et le reprit à son service quand Ronsard revint d'un
premier séjour en Ecosse (août 1538); mis « hors de page » en 1540,
Ronsard, après une longue maladie qui le retint trois ans en Vendo-
mois, fut tonsuré en mars 1543 et rentra à la cour comme ccuyer, atta-
ché à la personne du second fils de François I", Henri, lequel devint roi
de France seulement en avril 1547. Le poète avait alors 22 ans.
IJ2 CHANT DE LIESSE
Qui t'es monstre si bon père, & bon Roy :
Qui, comme Auguste, après la longue guerre
16 As ramené l'aage d'or sus la terre,
Themis, Astrée ', & nous as fait avoir
Ce que ton père a souheté de voyr,
Et tes aycux, & si n'avoyent su faire
Ce qu'en un jour tu nous as sceu parfaire.
Tu as changé tes guerriers estendars
En oliviers : le fer de tes souldars,
Qu'avoit si bien affilié la querelle,
S'est emoussé desoubz la paix nouvelle.
Tu as lié de cent cheines de fer
Le cruel Mars aux abymes d'enfer * :
Et la Discorde, Enyon & Bellonne '
a8 Par ton moyen n'offencent plus personne :
La mort, le sang & le meurtre importun
Ont donné place au doux repos commun,
Et en grondant de menaces despites,
Par ton moyen sont allé voyr les Scythes*,
20
34
ja
16. 6-]-7S l'nge d'or sur la terre
19. -jS Et toutcsfois jamais n'avoit sceu faire
24. On lit en i^-yi C'est emoussé (jd. suit, corr.)
ji. 60-67 des menaces | J1-7S texte primitif
I Sur ces allégories mythologiques, représentant la Justice et autres
vertus de l'âge d'or, v. V Hymne de la Justice au tome MU.
2. Souvenir d'Hésiode, Théogonie, où les Titans charges de chaînes,
sont précipités par Zeus dans le Tariare. u „ „. .c
, Envon est le nom grec de la déesse de la guerre ; Bellonne est
son nom' latin. Cf. le début des hks fortunées, au tome \ , p. 175.
A Bien que cette expression semble être proverbiale et empruntée aux
Adàces d'Erasme {ScMha valus), on doit penser qu'elle correspond a
une%c.Uité historique. L'Hospital n'a-t-il pas ecnt, dans une epttrc
latine au cardinal de Lorraine se rendant aux conférences de Peronnc. en
mai iSsS.cette apostrorhe au roi d'Espagne Philippe 11 : «_ Ecoute,
Philippe : Rhodes et Buda, que l'on croyait imprenables, out ete ravies
à ta famille ; deux fois Vienne a été assiégée; si elle tombe sous es
coups de l'ennemi, il nous faudra combattre ati bord du Rhin les
Turcs, les Seythes et les Grecs » {op. cit., livre H , epitre 7).
AU ROY 133
Loin de l'Europe, & ton peuple ont laissé
Libre du joug qui -trop l'a voit pressé.
Quel plaisir est-ce en lieu d'ouyr les armes,
56 De voir les champs tous fouliez de gendarmes.
De voyr en l'air les estendars rempans
En taffetas, tout ainsy que serpens
Qui vont par l'herbe, & d'un col qui menace
40 A cent repliz entre-coupent leur trace ?
De voyr le fer des souldars tous sanglans,
Voyr les vieillardz tous pâlies & tremblans.
Mourir de coups auprès de leur famille ?
4\ Voyr une mère, une vcufve, une fille
Porter au col ou son frère ou son filz,
Et pauvrement mandier d'huys en huys ?
Quel plaisir est-ce en lieu de voyr les villes,
48 Places, chasteaux, & campaignes fertilles
Du haut en bas & razer & brusler,
Et jusqu'au ciel les plaintes se mesler
D'hommes, d'enfans, de filles & de femmes,
S2 Sauvant leiirs corps demy brûliez de flammes ?
Quel plaisir est-ce, en lieu d'ouyr le bruit
D'un mur tombé, ou d'un rampar destruit,
Voyr maintenant à Paris dans les rues ',
56 De tes sujectz les troupes espendues
Joyeusement à ce retour de l'an ^
Crier Hyman ô Hymené, Hyman,
41. y S des soldats
4}. On lit ?nj9 leurs (éd. suiv. corr.) \ 6j-y8 Assassinez auprès
1. Ici seulement commence le complément de l'hémistiche: Quel plai-
sir est-ce, des vers 55, 47 et 53.
2. Il ne s'agit pas ici du mois de janvier, mais, suivant l'ancienne
manière de compter les années, des premières semaines qui suivaient le
jour de Pâques. Or le jour de Pâques tombait en 1559 le 26 mars. La
paix, conclue le 27 au soir, fut signée le 3 avril.
134 CHANT DE LIESSE
Verser œilletz & Hz, comme une pluye
60 Tombe en esté quand le chaut nous ennuyé ?
Hé quel plaisir de voyr le peuple en bas,
En se pressant de testes & de bras,
De çà de là se mouvoir, ainsy qu'ondes
64 Ou de la mer, ou des campaignes blondes,
Lors que les vens doucement redoublez
Crespent le haut de la mer & des blez ?
Laquelle tourbe, en fouUe espoisse mise,
68 Des ton Palais jusque à la grande Eglise '
67. 6j-yS Tourbe ondoyante
68. 6o-j8 De ton Palais jusqu'à
I. Il s'agit de l'église Xotre-Dame. Cf. ce passage de VEpitbalame
que Marc-Claude de Buttei composa pour son duc de Savoie et la prin-
cesse Marguerite « sur les triumphes prêts à faire, sans la mort du roi
survenue » :
Une grauJ'mer de gens, en ondoiante presse,
Par hurts se va portant après ceste princesse
Jusqu'à ce temple grand, qui, d'un front merveilleux.
De deux géantes tours semble toucher les cieux.
Mais de quel palais le cortège nuptial devait-il venir pour se rendre
à Notre-Dame ? On peut hésiter entre le Louvre et les Tournelles. Dans
d'autres pièces de la nicme époque, Ronsard dit toujours • le Louvre »
en parlant de la résidence de la Cour. François I" svait commence la
reconstruction Je cette vieille demeure et Henri II l'av lit achevée, par
les soins de l'architecte Pierre Lescot et du sculpteur Jean Goujon ;
l'expression « ton palais » pourrait donc faire croire qu'il s'agit du
Louvre.
Cependant je crois que le Louvre, sous le règne de Henri II. tout en
ayant des appartements pour la famille royale, abritait les services
administiatifs et les ofticiers de la Couronne. Au contraire le palais des
Tournelles, où Henri avait eu sa Cour et ses Ecuries avant même d'être
roi, continuait à lui servir d'hôtel prive. C'est au palais des Tournelles
que le roi se réinstalla en revenant de Villers-Cotterets, après la signa-
ture du traité de paix ; c'est là qu'il convoqua les présidents du Parle-
ment, le prévôt et leséchevins de la Ville, pour leur annoncer l'heureux
événement {Mémoires sur /7<77/.i77/f, par A'incent Ouloix, VU, chap.2});
c'est là que fut signé le contrat de mariage de Marguerite de France,
sœur du roi, le 27 juin, et c'est là aussi que le roi mourut le lojuillet.
Quant au palais des Tuileries, il fut édifié seulement sous le règne de
Charles IX, par les soins de Philibert de l'Orme.
AU ROY 135
Ferme t'atend de pied coy, pour avoyr
Tant seullement ce bien que de te voyr
Mener ta fille en Royal équipage,
72 Ou bien ta seur au sacré mariage ' ?
Hé quel plaisir d'ouyr joindre la voix
Du peuple gay à celle des hauboys,
De voyr marcher en ordonnance egalle
76 Tes fils chargez de couronne Royalle * ?
Et par sur tous de voyr la gravité
De ta treshaute & grande magesté ?
69. jS D'un pied pressé t'attendre, pour avoir
1. La sœur de Henri II, c'esi Marguerite, duchesse de Berry, qui,
aux termes du traité de Cateau-Cambrésis, devait épouser le duc de
Savoie Philibert-Emmanuel. Quant à la fille de Henri H, c'est son
aînée, Elisabeth, qui, aux termes du même traité, devait épouser le roi
d'Espagne Philippe H. Ces deux mariages étaient annoncés pour la fin
de juin, mais ils eurent lieu à plus de quinze jours d'intervalle et dans
des conditions très différentes : celui d'Elisabeth le 22 juin, en grande
pompe à Notre-Dame par procuration (le duc d'Albe représentant le roi
d'Espagne); celui de Marguerite dans la nuit du 9 au 10 juillet, sans
aucune pompe, dans la chambre d'Elisabeth, au palais des Tournelles,
où le roi Henri, mortellement blessé dans un tournoi du 50 juin, ago-
nisait. Cf. Romier, op. cit., II, p. 378 et 588.
2. Ou bien le mol « royale » n'a pas ici de sens précis et signifie seu-
lement « digne de rois », vu que des fils de Henri H le dauphin Fran-
çois était seul roi, par son mariage avec Marie Stuart reine d'Ecosse (cf.
ci-après le vers 114) ; ou bien Ronsard, considérant ces princes comme
de futurs héritiers ou conquérants de couronnes royales, ainsi qu'il
l'avait déjà fait dans les Odes de 1555 (voir le tome VII), et, prenant son
désir pour une réalité, les voit déjà rois. Son protecteur et ami L'Hos-
pital n'écrivait-il pas dès avril 1558, à la fin de son Epithalame sur le
mariage du dauphin François : « Un temps viendra où la maison de
France se glorifiera de ses nombreux enfants et de leur haute origine.
Autant elle aura de têtes, autant il lui faudra de couronnes. La France
écherra à l'aîné; le cadet aura la Lombardie et toute l'Italie, depuis les
Alpes jusqu'à Tarente; le troisième sera roi d'Ecosse et le quatrième
montera sur le trône d'Angleterre. Les autres auront encore d'autres
Etats, et leur père commun partagera ainsi l'univers entre ses descen-
dants. Telles sont les prédictions que m'a faites Apollon » (op. cil.,
livre IV, éd. cit., p. 246). Tel était surtout le rêve de Henri II, dont la
devise était, au dessous d'un croissant : Doitec totum impleat orbem (voir
^ome I, p. 20).
i3é
CHANT DE LIESSE
Voyr au Palais les tables solennelles ',
80 Ainsy qu'au ciel les tables éternelles
De Jupiter, quand au palais des cieux
Il se marie, ou festie ses dieux,
Et qu'au m&illeu de la céleste troupe
84 La jeune Hébé luy présente la coupe ?
Et quel plaisir voyr dancer & baller,
Voyr l'amoureuse à son amy parler,
Voyr nouveaux jeux, masques & mommeries
88 Au pris de voyr les sanglantes turies
Du cruel Mars, que ta douce bonté
Par une paix pour jamais a domté ?
8}. 6o-6j au meillieu \ ji au niillieu | Jj-jS au milieu
I. Il ne s'agit plus ici du Louvre, ni des Tournelles, mais du palais de
la Cité, où les <■ tables solennelles » qui servaient aux membres du Par-
lement devaient servir en la circonstance pour le festin des noces. Au
mois d'avril, Henri II avait ordonné au Parlement de se transporter aux
Augustins, alin de laisser le palais de Justice libre pour les fêtes du
mariage d'Blisabeth {Mémoires sur VieillcvilU par Vincent Carloix, VH,
chap. 25). Dans V Epithalaine cixé plus haut, M.-C. de Buttet décrit par
avance le festin qui devait avoir lieu à ce même palais pour les noces de
Marguerite, « sans la mort du roi survenue », et sa description com-
mence par celle de n la grand' salle » :
Dedans le grand palais le retour attendant,
D'un labeur fort hâté s'appresie cependant
Le festin somptueux : en braveté roi aie
Les flans sont tapissés de la superbe sale
Les vitres peintes sont un ouvrage semblable,
Puis d'un pur marbre noir la belle longue table
Se voit tout le grand large en la salle tenir,
Et trois degrés on monte avant que d'i venir.
C'était la fameuse Table de marbre, qui servait, suivant les circons-
tances, de tribunal, de scène, d'estrade et de table à festins. Elle n'avait
pas moins de 50 pieds de long sur 15 de large. Elle fut brisée et réduite
en cendres dans l'incendie de 1618.
2. On appelait ainsi des divertissements analogues aux « masca-
rades » ; c'est le mot qu'emploie toujours Cl. Marot : Epigramme XCIX
« pour une mommerie de deux hermites » ; CLXXXIX et suiv. • Mom-
nierie de quatre jeunes damoiselles », etc.
AU ROY 137
Ceux qui diront depuis le Roy Clotaire
92 1 (Jusqu'à François premier du nom, ton père)
Les Roys qui ont par un sceptre suivant
Si bien régi la France auparavant,
Ne trouveront par antique mémoire
96 Que les vieux Roys parengonnent ta gloire ',
Car leurs honneurs sont surpassez des tiens,
Soit en victoire, en prouesse, ou en biens :
Presque en douze ans tu as assujectie
100 De tes voisins la plus grande partie,
Et loing de France, en l'une et l'autre mer,
Les fleurs de Hz tu as t'ait renommer ^.
Or' d'estre Roy cela vient de fortune,
104 Qui aux petiz & aux grandz est commune :
Mais ton grand heur (que Roy jamais n'eut tel)
N'est point commun à nul autre mortel :
De sur ton chef encor n'est retournée
108 De l'âge tien la quarantième année 3,
91. 71-7S qui liront
1. C.-à-d. : les historiens ne pourront pas comparer la gloire des
anciens rois de France à la tienne.
2. Ronsard désigne ainsi l.i Méditerranée et l'Atlantique, faisant allu-
sion d'une part à la collaboration de la flotte française avec celle des
Turcs pour la conquête de la Corse sur les Génois (cf. l'Ode nu Roy, de
1 555, au tome VII, p. ^i, et V Hymne de Henry II, au tome VIII, p. 40);
d'autre part, à l'expédition de Durand de \'illegagnon au Brésil pour y
fonder une colonie de protestants, expédition qui, commencéeen juillet
1555, se termina piteusement en 1558 sans résultat; Ronsard en parle
dans la Cotnplainle contre Fortune, publiée au Second livre des Meslanges
en 1559. V. à ce sujet G. Chinard, Uexolisme américain dans la litt.fr.
au XVI' siècle, chap. iv à vi (Paris, Hachette, 1911) et G. Atkinson,
Les nouveaux horizons de la Renaissance fr. (Paris, Droz, 193)), pp. 120
et suiv., 289 et suiv., 514 et suiv.). Double entreprise inutile, puisque
la Corse fut rendue aux Génois par le traité du Cateau et que les
querelles entre catholiques et protestants firent échouer la colonisa-
tion brésilienne.
5. C.-à-d. qu'il n'a pasencore40 ans. Henri II était né le 51 mars 15 19
(n. st.), au château de Saint-Germain.
138
CHANT DE LIESSE
Et toutesfois en la fleur de tes ans
Tu as du ciel les plus riches presens : ^
Sire, tu as ainsy comme il me semble
112 Seul plus d'honneur que tous les Roys ensemble
De ton vivant tu vois ainsi que toy
Ton filz aisné en sa jeunesse Roy ',
Qui pour ta brus ^ te donne la plus belle
ii6 Royne qui vive, & fusse une immortelle,
Et qui peut estre aura dessus le chef
Une couronne cncores de rechef,
Pour joindre ensemble à la terre Ecossoise
I20 L'honneur voisin de la couronne Angloise 3.
Tes autres filz si belliqueux seront
Que d'Orient les septres ils auront,
Et chasseront par guerrière contrainte
115. 6y-y8 Qui pour ta brus t'a donné | léo^-iéjo ta bru
122. On lit en jç et jusqu'en 7^ il auront (éd. suiv. corr.)
1. Le dauphin François était marié à Marie Stuart, reine d'Ecosse,
depuis avril 1S58.
2. Graphie courante encore au x%'i° siècle.
j. Marie Stuart, par son père Jacques V et la mère de celui-ci, Mar-
guerite TuJor, descendait du roi d'Angleterre Henry VII ; elle prétendait
donc à la couronne des Tudor et c'est là l'origine de sa rivalité avec
Hlisabetli d'Angleterre. L'Hospital écrivait de son coté au moment du
mariage de Marie Stuart : « Marie apporte par contrat à son époux le
royaume d'Ecosse. C'est peu, diras-tu, si l'on compare les deux cou-
ronnes, mais combien de fois la France a-t-elle recouru à l'Ecosse au
moment de ses crises ! Quand les Anglais débarquaient en France, les
Ecossais se ruaient en masse sur les provinces abandonnées, faisaient
rebrousser chemin aux ennemis communs et délivraient ainsi notre
pays de ses envahisseurs... Notre vieille alliée, quoique séparée par les
mers et une longue traversée, vivait sous les mêmes lois que nous ; les
deux sceptres seront d'un accord unanime portés parla même main. Les
Anglais, qui nous séparent et qui restent les ennemis communs, refou-
leront leur antipathie et se donneront à leur héritière naturelle du côté
maternel ; s'ils aiment mieux combattre, ils sauront ce que peuvent
deux nations courageuses et bien unies. Je vais loin peut-être, mais
Guines et Calais sont prises et les dieux laissent revivre nos espérances »
(op. cit., livre IV, éd. cit., p. 244 et suiv.).
AU ROY 139
124 Les mescreans hors de la terre saincte ' :
Ta fille aisnée encores doit avoir
Ce Roy qui passe en biens & en pouvoyr
Les Roys d'Europe, à qui toute l'Espaigne,
128 Flandres, Millan, la Secille & Sardaigne,
Naples, Majorque obeyssent ainsy
Que desoubz toy ce grand Royaume icy * :
D'une autre part le grand Duc d'Austrasie
152 Ton autre fille en espouse a choisie 3 :
Et ta petite est pour le filz aisné
Du Roy, qui s'est pour ton gendre donné 4 :
D'une autre part ta scur, en qui repose
136 Toute vertu, est maintenant l'espose
De ce grand Duc qui souloit te hayr.
Et maintenant est prest de t'obeyr,
Amortissant toute noyse ancienne,
140 Ayant conjoinct sa race avec la tienne 5.
128. ^7-7.? la Secile, Sardaigtie
135-136. 7<? rimes repouse... espouse
1. Ils riveront, comme l'avait fait Charles VIII, de devenir empereurs
d'Orient et rois de Jérusalem, après en avoir chassé les Turcs. Cf. la
fin de ['Exhortation à la paix, ci-dessus, p. 17 et suiv.
2. Philippe II, roi d'Espagne et de ses dépendances, énumérées ici
(moins les colonies d'Amérique). L'expression « doit avoir» du vers 125
indique que la pièce a été composée avant le mariage d'Elisabeth de
France, qui eut lieu le 22 juin. Ronsard, comme M.-C, de Buttet, parle
de ce mariage futur comme s'il avait lieu au moment où il écrit. Il
imagine ce qui se passera.
3. Charles, duc de Lorraine, avait épousé Claude de France, fille
cadette d'Henri II, dès le 22 janvier 1559.
4. La petite princesse Marguerite, qui n'avait que six ans en 1559.
était alors destinée à Don Carlos, fils aîné de Philippe II ; mais elle
épousera en 1572 Henri de Bourbon, roi de Navarre, notre futur
Henri IV.
5. La princesse Marguerite, tante de la précédente, a épousé le duc
de Savoie, Philibert-Emmanuel. On savait à la Cour, dès]février ou mars,
que ce mariage était décidé. Les expressions employées aux vers 136 et
140, prises à la lettre, pourraient faire croire que la pièce a été compo»
140 CHANT DE LIKSSE
Qui donques Roy fut jamais si heureux,
Si plain d'honneur, d'enfans si plantureux,
Qui desoubz toy ja granJetz apparoissent
1 14 Comme syons qui soubz un arbre croissent ' ?
Qui vivent tous ^, & si n'en as pas un
Qui soit pourveu d'un petit bien commun,
Car ilz sont tous abondans en richesses
148 Ou Roys, ou Ducz, ou Roynes, ou Duchesses.
Tu es gaillard, tu es jeune & dispos.
Et qui plus est tu as mis en repos
Ton peuple & toy : car sans la paix publique
152 Peu t'eust vallu ton bon heur domestique.
Tu as par tout ton peuple obéissant :
Mais le seul poinct qui te rend si puissant
C'est le service, & la fidelle peine
156 De la maison illustre de Lorreine,
Qui t'a servy & en guerre & en paix
Et jusqu'au ciel a egallé tes faits J :
sée après ce in.iri.ige. Or, il n'en est rien, puisque le roi, auquel Ronsard
s'adresse, était mourant quand la cérémonie eut lieu (v. ci-dessus, note
du vers 72).
1. Le mot « sion » est encore employé par nos cultivateurs pourdési-
gner des rejetons d'arbre. Déjà vu au tome VI, p. 142.
2. Le roi Henri II a eu dix enfants légitimes, de Catherine de .Médi-
cis, dont cinq tîls ; ni.us il avait perdu un fils, Louis, en 1550, et deux
filles jumelles presque .i leur naissance en IÎS6. Survivaient en 1559 :
François, Elisabeth, Claude, Charles, Marguerite, Alexandre-Edouard
(futur Henri III), Hercule (futur François d'Anjou). Voir le tome VII,
p. 36, note I.
3. Il eût été plus exact de dire : la maison de Guise, qui représen-
tait la branche cadette de la maison de Lorraine. Les Guises étaient alliés
à trois maisons souveraines, celle de Lorraine dont ils descendaient,
celle de l'errare (par le miriage du capitaine François de Guise avec
Anne d'Esté) et celle d'Ecosse (par le mari.ige de Marie de Guise avec
Jacques V). Ils se glorifiaient aussi de descendre de la maison dWnjou,
qui avait régné jadis sur Naples et la Sicile. Le capitaine François,
laine de la famille, et son ca.let Charles cardinal de Lorraine, qui diri-
geait à la fois les affaires de l'intérieur et celles de l'extérieur, furent
tout puissants sous les règnes de Henri II et de François IL Cf. Forne-
ron, Les ducs de Guise et leur époque, tome I.
AU ROY 141
C'est d'autre part le service agréable
160 De ton vaillant & saige Connestable ',
Auquel tu fais comme à ton père honneur,
Et dont les ans t'ont servy de bon heur,
C'est un d'Albon, un Chastillon, & mille
164 Autres seigneurs dont la France est fertille ^.
Donques ayant tant de félicité,
Contente toy de ceste humanité,
N'aspire point aux deitez d'Homère ',
168 Bien qu'en ses vers ilz facent si grand chère 4,
Et vy cent ans en France bien heureux,
Car ton bon heur vau* bien celuy des Dieux s.
Fin.
1. Anne de Montmorency, grand connétable depuis 1558, puis dis-
gracié dans les dernicres années du règne de François I", était rentré en
faveur auprès de Henri II, dont il était devenu le conseiller indispen-
sable. Fait prisonnier par les Espagnols à la bataille de Saint-Quentin,
il avait été le plus pressant instigateur du traité de Cateau-Cambrésis,
qui le délivra. Et depuis son retour (déc. 58) il était redevenu tout
puissant. Cf. Décrue, op. et ïoc. cit. — Le vers suivant fait allusion à
une réalité : Henri H l'appelait son • compère », et la sœur de Henri
H l'appelait son « bon père ».
2. Le maréchal d'Albon de Saint-André et l'amiral Gaspard de CoH-
gny. Pour ces deux personnages et les « autres seigneurs », voir au
tome VIII V Hymne de Henry H («p. 28 à 29) et le Temple des ChasHUons.
7,. Même conseil qu'au tome I, p. 82 et 89.
4. Noter le pronom masculin il^, mis pour le nom féminin deile^,
sorte de syllepse fréquente chez les poètes du xvi' siècle.
5. Souhait vraiment pathétique, quand on songe que, quelques
semainesplus tard, le roi Henri II devait mourir si tragiquement.
1
f V y T E DÉ
L'HYMNE DE TRES-
ILLVSTRE PRINCE
CHARLES CARDINAL
de Lorraine.
PAR.
Pierre de Ronfard Vandomois.
A PARIS,
DE L'IMPHIMERIE DE ROBERT ESTIBNNE.
M. D. L I X.
Auec Priuilege du Roy.
Fac-similé du filie fie la première édition.
A LA ROYXE MERE
Sonet.
Depuis la mort du bon Prince mon Maistre,
Vostrc mari, mon seigneur & mon Roy,
J'ay tant receu de langueur & d'esmoy,
Q.u'avequcs luy presques je me sens estre.
Un nouveau dueil en mon cueur je sens naistre,
Quand près de vous, Madame, je ne voy
Sa majesté, qui faisoit cas de moy.
Et qui pour sien me daignoit reconoistre.
En regardant de toutes pars icy
Je ne voy rien que larmes & soucy,
Toute tristesse a sa mort ensuyvie.
Ses serviteurs portent noire couleur
Pour son trespas, & je la porte au cueur,
Non pour un an, mais pour toute ma vie.
Éditions : Suitr de r Hymne..., plaquette de I5S9- — Œiafts
(Poëmes. 5* livre) 1560; (Sonnets à diverses personnes) 1567 à IS87.
Titre. 84-8^ A la Royne Catherine de Medicis.
SUYTE DE L'HYMNE
DE TRES-ILLUSTRE PrIN'CE ChARLES CARDINAL
DE Lorraine ' .
Quand j'achevay de te chanter ton hymne *,
Où ta louange entre les Rois insio;ne 3
Est peinte au vif, & de mille couleurs
Resemble un pré tout émaillé de fleurs,
Je n'esperois de plus mettre en lumière
Autre vertu que ta vertu première,
Comme perfaicte en sa perfection :
Mais je fus loing de mon intention.
Car de rechef en vovci de nouvelles
Éditions. — Suyte de l'Hymne..., plaquette de IS59. — Œuvres
(Hymnes, i" livre) 1560 à 1578. — Supprimé en 1584. — Reproduit
dans le Recueil des Pièces retranchées en 1609 et éd. suiv., d'après le texte
très réduit de 1578 (sauf quatre var. nouvelles).
Titre. j8 Suite de l'Hymne de Charles cardinal de Lorraine
3-4. 162^ et Bl. Dépeinte au vif & de mille couleurs, Ressemble
1. Cette « suite > a été composée très probablement en avril 1559,
plus de quatre mois après V Hymne de Charles cardinal de Lorraine, qui
remonte à décembre 1 5 58. V. ci-dessus l'Introduction. Mais elle ne parut
qu'après la mort de Henri II, comme en témoigne le sonnet à la Reine
mère, imprimé en tète de l'édition princeps et reproduit ci-dessus.
2. C'est bien à l'Hymne du Cardinal de Lorraine que fait suite cette
pièce, et non pas à YHymne de U Justice, comme Blancliemain l'a dit
dans une note de son édition (t. V, p. 270). Son erreur vient de la
table du « Recueil des pièces retranchées 1 dans les quatre éditions de
1609, 1617, 1625 et 1650. Mais ces mêmes éditions donnent bien pour
titre à cette pièce : Suitle de THynne de Charles cardinal de Lorraint ; et
c'est immédiatement après cet Hymne qu'elle figure dans les éditions
collectives de i)6o à 1578.
}. Rimes phonétiques : on prononçait hine et insine.
Ronsard, IX. 10
146
SUYTE DE l'hymne
Qui à l'envi sont encores plus belles '.
Ta vertu semble au champ gras & fertil,
,2 Auquel le grain ne se germe inutil,
Mais en croissant en espic se façonne,
Et cest espic en semence foisonne :
Ou comme au soir à l'embrunir des cieux
,6 Un astre icy s'apparoist à nos yeux,
Un autre là, puis vers l'Occidentale,
Puis vers la part de l'Ourse Boréale
Une autre estoille, & puis une autre auprès,
20 Et puis une autre, & puis dix mille après.
En ceste sorte S ô Prélat vénérable.
Ta vertu propre apparoist innombrable :
Et tout ainsi qu'autour de la minuict
Toute planète également ne luit.
Mais une seule au milieu de la bande
Reluit plus clere, & plus belle, & plus grande :
Ainsi reluit & plus cler & plus beau
Sur tes honneurs cest honneur tout nouveau,
Que tu t'acquiers pour avoir retirée
Çà bas du ciel la paix tant désirée î.
I Ces . vertus nouvelles . consistent, ainsi qu'on le verra daiis les
vers suivants.» avoir enfin obtenu des Impénaux la conclusion de la
paix. Mais comme on le verra aussi, ce nest p..s •->" Cardinal qu en re>e-
nait le mérite. Ce début prouve à nouvciu que 1 H^fi'if du Cardinal <U
Lorrain, fut composé à h tin de is^S. alors quon ."<= P;.^^oy»'| P"
encore la fin des né«oci.uions et le rôle qu y louerait ledit Cardinal.
Les conférences commencées à Cercamp avaient etc suspendues le
26 novembre 1,58; elles ne reprirent que le 6 février 1559 au Cateau-
Gimbrésis (v. Romier, Orig. polit, des guerres de rel., tome 11).
. C -à-d. : de la même manière. Ci. lexprcssion . en ce point ..qui
m.ûquc aussi le 2- terme d'une comparaison (ci-dessus HymntiuCard.
de Lorraine, vers 141, et au tome V, p. i>6, vers j).
? Sur les conditions de cette paix, rien moins que glorieuse pour la
France, v. Forneron. Lesdua de Guise, tome I, p. 255 " suiv. : Romier.
op. cil., tome H, p. 509 et suiv. ; ci-aprés le Discours au duc de Savoie,
note du vers 262.
24
j8
DU CARDINAL DE LORRAINE I47
Or tu n'as pas ce bien tant désiré
52 Du hault du ciel seulement retiré,
Pour le laisser au bout de quelque année
Evanouir ainsi qu'une fumée :
Mais chèrement tu le gardes, & veux
}6 Qu'il serve à nous, &. à tous nos nepveux ',
Pour en jouir, comme une chose acquise
Par toy Prélat, le plus grand de l'Eglise.
Si à Ceres jadis on a basti
40 Des temples saincts pour avoir converti
Le glan en blé, quand la tourbe inciville
Laissa les bois pour habiter la ville ^ :
Si à Bacchus on feit honneurs divins
44 Pour nous planter seulement des raisins:
Et si Pallas, pour estre inventeresse
D'un olivier, se feit une déesse' :
France te doit & temples & autels,
48 Et te doit mettre entre les immortels,
Et te nommer le Guisian Alcide,
Qui de la guerre as esté l'homicide :
[Car ce n'est moins de nous donner la paix
52 Que voir soubs toy nos ennemis défais].
Au temps que Mars ses portes eut decloses.
Par ton conseil ton frère a faict des choses
34. 7<y qu'une journée
3S- 1609-1625 et Bl. Mais seulement {texte fautif)
41. 71-78 tourbe inutille
50. 78 as esté homicide
SI-S2. S9 "'"*' '"^ distique à rimes masculines. Je l'ai rétabli d'après les
éditions suivantes 60-78.
1. C.-à-d. : à nos descendants, sens du latin nepotes ; même sens ci-
après, vers 5 5.
2. Souvenir de Virgile, Géorg., I, jet suiv.
3. Se fit ^ fut faite. Cf. le semi-déponent latin ^erj.
148
SUYTE DE L HYMNE
Que nos nepveux estimeront plus fort
56 Que les labeurs d'un Hercule tresfort :
11 a gardé des places ingardables,
Seul il a pris des places imprenables ',
Et d'un hauh cueur, qui n'ha point de pareil,
60 Osa faucer^ avec peu d'appareil
L'Alpe chenue, & conduire sa trope
Sur le tombeau qui couvre Partenope ' :
Mais ton bienfaict d'entretenir la paix
64 Passe en grandeur la grandeur de ses faits.
11 est bien vray que la vieille Mémoire 4
A toy tout seul n'en donnera la gloire :
Quelques seigneurs, comme Montmorenci
Et Sainct-André y ont leur part aussi 5 :
Qui tous ont faict pour le public affaire
A leur pouvoir cela qu'ils devoyent faire.
Ainsi qu'on voit, quand le ciel veult armer
L'onde & le vent contre un vaisseau de mer,
Chacun craignant la fortune commune :
Un mathelot va redresser la hune, ™
L'autre le mast, l'autre la voile, & font |
76 Tous leur devoir en lestât où ils sont.
74. 160^-162} et Bl va redressant la hune
76. 67 par erreur leurs devoir {éd. suit, corr.)
68
7'
1. Par ex. Calais et ThionviUe. Cf. Du Bellay, Œuvres, éd. Chamard,
tome VI, p. 22. vers 57 et la note.
2. Ce mot a souvent, comme ici, le sens de « traverser .. Ct. le
tome V, p. 214, et ci-dessus VE.xhorlation au camp, vers 75.
I C -a-d • \ Naples. V. ci-dessus YHymne du card. de Lorraine. L ex-
pédition de Fr. de Guise pour la conquête de Naples (nov. i5S6-oct.
1557) échoua complètement et fut très inopportune. Cf. horneron,
pp. cit., I,p. 189 et suiv.
4 C -à-d. : l'Histoire, qui a déjà derrière elle un s- long passe.
5 Plénipotentiaires de Henri H, avec révèquc d Orléans Jean de
MorviUiers et k secrétaire d'État Claude de l'Aubespine.
DU CARDIS'AL DE LORRAINE I49
Mais par sus tous le bon Pilote sage
Prend le timon, conjecture l'orage,
Juge du ciel, & d'un œil plein de soing
80 Scait éviter les vagues de bien loing :
Ores à gauche il tourne son navire,
Ores à dextre en coustoyant le vire,
Fait grande voile, ou petite, & par art
84 Au bord prochain se sauve du hazard ',
Ainsi feis-tu n'aguere' en l'assemblée,
Qui comme une onde estoit toute troublée
D'opinions, & de conseils divers,
88 Qui çà qui là alloyen: tous de travers ^ :
Seul tu guidois au milieu de la noise
Le gouvernai de la barque Françoise,
Et tu gardois, comme sage & rusé,
92 Que ton Seigneur ne fust point abusé :
Car s'il falloit desmesler par querelle
De longs propos la noise mutuelle
De nos deux Rois 5, d'où elle procedoit,
96 A quelle fin dommageable tendoit,
Qui avoit tort ou droict en ceste guerre,
Qui justement demandoit ceste terre,
Ou ceste là, d'oii vindrent leurs ayeux,
loa Qui fut icy ou là victorieux :
Ou s'il falloit leur remonstrer l'Eglise
En quel estât trop piteux elle est mise 4 :
79. 67-75 Juge le ciel
1. Cette longue comparaison est à rapprocher de celle qui commence
la dédicace générale des Oiies et qui est imitée du poète néo-latin
Marulle (voir notre tome VII, p. 6).
2. En février et mars 1559.
}. Henri II, roi de France, et Philippe II, roi d'Espagne.
4. Il soutint cette opinion que les protestants étaient pour lors les
vrais ennemis, contre lesquels le roi catholique et le roi très chrétien
devaient s'unir, en quoi, d'ailleurs, l'évêque d'Arras, chef des plénipo-
150 SUYTE DE L HYMNE
Ou s'il falloit profondement parler
104 Et les raisons doubteuses desmesler,
D'une parolle en douceur toute pleine,
C'estoit le faict de Charles de Lorreine '.
Tout ce fardeau te pendoit sur le doz :
108 Et c'est pourquoy (Prélat) ce second loz
A ton premier j'attache, de la sorte
Qu'une nacelle au grand bateau qui porte
Un plus grand faix, & arrive tout plain
112 D'un or cherché dans un pays lointain.
Donques, Seigneur, puis que par ta prudence
Tu mets en paix tout le peuple de France,
Par ta bonté mets en repos d'esprit
116 Celuy qui met tes vertus par escrit.
11 est bien temps comme à ces vieux gensdarmes
Que Ion me face exempt de porter armes,
Tout maladif & caduc qui ne puis
120 Vivre long temps, si libre je ne suis.
[Libre je di, franc de la servitude
De pauvreté, ma maistresse trop rude.]
116. 1609-162^ et Bl. les vertus (texte JautiJ)
121-122 j^ omet ce distique à rimei féminines. Je l'ai rétabli d'après l'éd.
suivante (lj6o), la seule où on le trouve.
tentiaires espagnols, était entièrement d'accord avec lui depuis l'entre-
vue de Marcoing (alias Péronne). Cf. Fornerou. op. cit., I, p. 253 et
suiv. ; Roniier, oj6. ci/., II, p. 542.
I. Tout en faisant la part de la flatterie et en tenant compte de l'inté-
rêt personnel qu'avaient les Guises à faire échouer les négociations
contre leur rival politique Montmorency, il reste vrai que le Cardinal
soutint jusqu'au dernier jour les revendications qui eussent sauvegardé
l'honneur de la France, au risque d'une rupture, qui faillit éclater le
25 mars. Au sujet de Calais, de l'occupation de certaines villes piémon-
taises et de la protection des « fuorisciti », le Cardinal déploya une
éloquence 3 laquelle les Espagnols eux-mêmes rendirent hommage. .Mais
il n'est pas moins vrai que la paix ne fut obtenue que grâce aux sacrifices
énormes consentis pir Henri II et Montmorency (v. Romier, op. cit.,
tome II, pp. 340 à 347).
DU CARDINAL DE LORRAINE I5I
Or fay moy donc comme au cheval guerrier
124 Qui souloit estre au combat le premier :
S'il devient vieil, il ha dedans l'estable
Des grands Seigneurs une place honorable,
Et est montré de tous costez au doy
128 Pour avoir faict services à son Roy.
Je ne quiers pas les moissons d'Arabie ',
De peu de chose on passe caste vie :
Tant seulement ne souffre que le tien
132 Humble servant soit resemblable au chien.
Qui, jeune & lourd, d'une suite follette
Court par la Beausse après une alouette
Perdant ses pas : car elle, en secouant
136 Sa plume au vent, du chien se va jouant,
Qui hault qui bas la suit par le derrière,
Et court en vain après l'ombre legiere,
Aucunesfois souffre au chien d'approcher,
T40 Puis, quand il est tout près de la toucher,
S'enlève au ciel, ou va de motte en motte.
Trompant le chien & sa gueuUe trop sotte,
Qui va l'oiseau vainement poursuyvant,
T44 Et pour sa proye il ne prend que du vent *.
Ainsi je suy d'une course trop vaine
Le bien qui fuit, & plus je pense pleine
117-128. 6y-j8 suppriment ces dou-e vers
136. Bl. va se jouant (/^x/«/rttt/«y")
1. Je ne sache pas que l'Arabie, même l'Arabie dite « heureuse », ait
jamais produit du blé. Le mot « moisson » est pris ici dans le sens géné-
ral de productions de la terre et s'applique à l'encens de la Panchaie
dont parle Virgile :
Totaque tburiferis Panchaia pinguis arenis.
Ronsard a développé sa pensée dans l'ode A Gaspar d' Auvergne (iS59),
qui est imitée de celle d'Horace (I, 51) : Quid dedicatum...
2. Ronsard excelle dans ces descriptions cynégétiques. Cf. le poème de
la Chasse au tome VI, p. 239.
152 SUYTE DE L HYMNE
Ma main de luy, & moins elle en jouit,
148 Et dans le vent le bien s'évanouit ■ :
En la façon que les seurs Beléides
Dans les enfers portent leurs cruches vuides *.
Pardonne moy, si trop hardi je suis,
152 Si d'un escrit importun je poursuis
Quelque avantage : & que vauldroit de faire
Honneur aux Rois, qui n'auroit du salaire ?
Le grand Pindare, & Bacchylide aussi,
156 Au temps passé (Prélat) faisoyent ainsi :
Et Simonide, honneur grand des poètes,
Avoit chez luy (comme Ion dit) deux boettes ' :
Dans l'une vuide il mettoit seulement
160 Les grands mercis : en l'autre richement
Il estuyoif ■» ce que les mains Royalles
Eslargissoyent à ses vers, liberalles.
Q.uand il vouloit quelque chose acheter,
164 Dessus sa table il faisoit apporter
Le vaisseau vuide>, où vainement sonnoyent
Les grands mercis que les Rois luy donnoyent,
Puis en l'ouvrant ne trouvoit enfermée
168 Qu'une courtoise & gentille fumée :
165-166. ào-'jj rimes sonnèrent... donncreiit
167. Bl. ne trouvoit renlernié-e (le\U fautif)
167-168. Ji-Ji avec addition d'un distique à linus masculines, omis en
1. Mêmes dolé.inces que dans un Sonnet <i Madame Marguerite
(tome \'II, p. 501), d.ins VEpistre à Charles card. de Lorraine (l. VIII,
p. 346 et suiv.), et ailleurs, par ex. dans la Complainte contre Fortune à
Odet c.ird. de Chastillon, publice en 1559 (v. notre tome X).
2. I.e tonneau des Danaïdes, petites tilles de Bclus.
}. Cet apologue nous a été conservé par Stobée (Flor., X, 59); cf.
Scol. ad Aristophanem, Pac, 697. — On sait par ailleurs que ce
Simonide de Céos était avide et ladre (.\tliéiice, livre XIV, chap. 21).
Aussi tout ce passage fut-il vivement exploité par les protestants contre
l'avarice de Ronsard. C'est l.i principale raison de sa suppression en 1 578.
4. C.-à-d. : il enserrait (du mot étui).
5. C.-à-d. : le vase vide (il a dit boite au vers 146).
DU CARDINAL DE LORRAINE l$$
Lors tout despit les Muses maudissoit,
Et le vaisseau contre terre cassoit.
Mais en ouvrant sa boette qui fut pleine
172 Du bien des Rois, il s'ostoit hors de peine :
Plus courageux au peuple se monstroit,
Et en tous lieux le bon-heur rencontroit,
Et benissoit la Muse favorable
176 Qui le rendoit & riche &. honorable :
Car sans les biens &les honneurs des Rois
Les Muses sont muettes par les bois :
Et Apollon sans la lyre dorée
180 Ne treuve point son escharpe honorée :
Tout vient de là, tout procède de là :
Par ce moyen si haultement parla
Le grand auteur de la belle iEneide '.
184 En tel chemin si tu me sers de guide,
Tu me feras aveques le bon-heur
Plus que devant devenir bon sonneur :
Sans craindre plus ny le temps ny l'envie,
188 Estant au port le plus seur de la vie.
Fin.
J9-67 {Ronsard considérant comme féminines les rimes du vers 16^-166).
Puis en l'ouvrant ne trouvoit que du vent : Lors Simonide & pensif &
resvant Se detestoit & les Muses frivoles Qui le payoient en fumeuses
parolles
169. 71-73 Despit adoncq ses labeurs maudissoit
172. 31. Des biens des Roys (^texte fautif)
174. 60-7^ par erreur en tout lieux
129-183. 7S supprime ces ciiiquaute-ciuq vers et rattache ainsi la fin par
l'addition d'un vers : En tel ciiemin si tu me sers de guide, Tu me seras
un protecteur Akide
185. 7S Et me feras, reniparé de bon-heur,
187. 7S Sans avoir peur du temps ny de l'envie
I. Véritable refrain chez Ronsard. Cf. VEpistre au card. de Lorraine,
au tome VIII, p. 344, vers 589 et suiv. — II se souvient ici de Juvénal,
5a/. VII, 53 et suiv., et peut-être aussi de ce vers de Maniai : Sint Maece-
nates, non deerunt, Flacce, Marones.
[EXTRAIT DU PRIVILEGE]
Par venu des lettres patentes du Roy données à Villierscoste-
rets le XXIII jour de Febvrier i SS8 ', signées Par le Roy, Maistre
Jaques du Faur maistre des requestes ordinaire de l'hostel pré-
sent, Fizes, & scellées du grand seeldudict Seigneur, sur double
queue : contenants le Privilège perpétuel donné & octroyé à
maistre Pierre de Ronsard Conseiller & Aumosnier ordinaire
dudict Sieur, & de Madame de Savoye ', de choisir & eslire tel
imprimeur que bon luy semblera, pour imprimer, faire impri-
mer, & mettre en vente, &c.
Est permis à Robert Estiennc, marchant libraire & imprimeur
demeurant à Paris, d'imprimer &: meure en vente ce présent
livret intitulé SnyU de V Hymne de Tresillustie Prince CI.Hirles Car-
dinal de lorraine, &c. Et défenses à tous aultres de iceluy
imprimer, ne mettre en vente, jusques au temps & terme spécifié
esdictes lettres patentes, & sur les peines contenues en icellcs.
1. Lire 1559, d'après le nouveau style.
2. II ressort de ce document que, des le 24 févr. 1559. on désignait
ainsi Marguerite de l'rancc, soeur de Henri II, bien que le contrat de son
mariage avec le duc de Savoie n'ait été établi que le 18 mars (v. Romier,
op. cit., II, p. 3îS), que la nouvelle de ce mariage n'ait été officielle que
le 3 avril et qu'il n'ait été consacré qu'en juillet.
DI s C O V R s
A TRESHAVLT ET
TRESPVISSANT PRINCE,
MONSEIGNEVR LE DVC DE SAVOY E.
CHANT PASTORAL A MADA-
me'Marguerite^DuchcjJc de Sauoyc.
XXIIII INSCRIPTIONS EN FAVEVR DE
quA<^Ufi granis Seigneurs, lefquellfi deuoyent firuir en la Comédie qu on
ffjieroit reprefentertnU mttifon de Cuifè far le commandement deiion-
jei^neurlfKeuerendijïtme Cardmalde Lorraine.
PAR
Pierre de Ronfârd Vandomois.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE ROBERT ESTIENNE.
M. D. L I X.
Auec Priiiilege du Roy.
Fac-similé du litre de la première édition.
ADVERTISSEMENT
AU LECTEUR
Ami Lecteur, je te supplie de croire que tout ce petit recueil
estcrit composé avant la mort du feu Roy, & différé d'imprimer,
à cause de la commune tristesse où toute la France estoit, pour
le regard d'un si piteux accident. Maintenant il sort en lumière,
pour estre receu de toy, s'il te plaist, d'aussi bonne volonté que
de bon cueur je te le présente.
DISCOURS
A TRESHAULT ET TRESPUISSANT PrINCE,
Monseigneur le duc de Savoye'.
\'ous Empereurs, vous Princes, & vous Roys,
Vous qui tenez le peuple sous vos lois,
Oyez icy de quelle providence
Dieu régit tout par sa haulte prudence.
Vous apprendrez, tant soyez vous appris,
Puis vous aurez vous mesnies à mespris,
Et cognoistrez par preuve manifeste
Que tout se fait par le vouloir céleste,
Qui seul va l'homme & haussant & baissant * :
Qui d'un berger feit un Roy trespuissant,
Éditions. — Discours à Mgr le duc de Savoye..., plaquette de 1 559. —
Œuvres {Vo'émt^, 1" livre) ijôoà 1578; (Bocage royal, i" partie) 1584
«1587.
Titre. 67 Discours à Monseigneur le Prince de Savoye | jT-yS... le
Duc de Savoye | S4 Discours à tresillustre & vertueux Prince Philebert
duc de Savoye & de Piémont | Sj supprime Discours
1. Emmanuel-Philibert, dit Tête de fer (1528-1580). Sur ce prince,
V. Moiitpleincliamp, Hist. d'Emmanuel Philibert (1692); V. de Saint-
Genis. Hist. de Savoie, 5 vol. (i868j ; Winifred Stephens, Margaret of
France duchcsi of Savoy (London, Lane, 1911), chap. IX et X.
Cette pièce fut composée après la signature du traité de Cateau-Cam-
brésis (5 avril ISS9), comme le prouvent les vers 251 et suiv.
2. Début inspiré par le texte biblique : Et nunc, reges, intelligite ;
erudimini, qui judicatis terram (Psaumes, II, 10), repris par Bossuet au
début de VOraison fun. d' Henriette de France.
158 DISCOURS A MONSEIGNEUR
Et un grand Roy, pour trop se mescognoisire,
12 Entre les beufs aux champs le laissa paistre'.
C'est du grand Dieu le jugement treshault,
C'est son advis, contre lequel ne fault
Point murmurer : mais bien à bouche close
16 Comme trcsjuste approuver toute chose.
Qui oseroit accuser un potier^,
De n'estre expert en l'art de son mestier,
Pour avoir faict d'une masse semblable
20 Un pot d'honneur, l'autre moins honorable?
D'en faire un grand, l'autre plus estreci,
Plomber ccluy, et dorer cestuy ci,
Ou les fesler, ou bien si bon luy semble,
24 Quand ils sont faicts, les casser tous ensemble?
Les pots sont siens, le seigneur il en est ',
Et de sa roue il fait ce qu'il luy plaist.
Qui voudroit donc accuser d'injustice
28 Le TouTPUissANT, comme autheur de malice^,
Si d'une masse il fait un Empereur,
Et de la mesme un povre laboureur?
S'il pousse en bas les Rois & leurs couronnes,
II. 6o-6j Ex. d'un gr.md | Ji-Sj ttxU primitif
la. 6j-S4 Kntreles bccufs permis! longuement paistre
8-12. JI-S4 giiilUuiflifiil ifs trri
14-16. S4 C'est son advis : murmurer il ne faut Contre son vueil, &
l'homme à bouche close Doit approuver tout ce que Dieu dispose
9-16. <^7 suf'prime ces huit vers
2}. 60-S4 Ou les fresler
26. S4 ce qui luv plaist
23-26. Sj supprime ces quatre vers
1. Le vers lo fait allusion au roi David, et les deux suivants rap-
pellent le sort du roi Nabuchodonosor.
2. Ici commence un doveloppemcnt tiré de Saint-Paul, Ep. aux
Romttins, ch. IX, versets 20 et suiv.
j. C.-à-d. : il en est le maître.
4. Saint-Paul, cp. cit., ch. IX, versets 14 et suiv.
LE DUC DE SAVOYE I59
ja Et s'il fait Rois les plus basses personnes ?
S'il va tournant les honneurs comme il veult ?
Il est l'Agent, c'est la cause qui peult,
Nous, ses subjectsqui recevons la forme,
}6 Bonne ou mauvaise, ainsi qu'il nous transforme.
Aucunesfois il nous lève aux estats,
Des haults estats il nous dévale en bas,
Nous fait fleurir &. flestrir en mesme heure,
40 Et changeant tout, sans changement demeure '.
Il ne fault point pour ma cause approuver
Un tesmoio[nao[e es histoires trouver,
[Ny rechercher les histoires antiques
44 Ny des Romains ny des hommes attiques.]
Toy, Philibert, Duc des Savoisiens,
M'en fourniras plus que les Anciens :
Doncques à toy ma parolle j'addresse,
48 Mettant à part les histoires de Grèce
Et des Romains, pour te chanter ici
Et ton bon heur, «Se ton malheur aussi,
Non tout du long, il fauldroit un Homère,
52 Mais discourant j'en diray le sommaire.
34, 84 II est agent, seule causa qui peut
31-54. 8j supprime ces quatre vers
35-36. 87 II est matière, & nous sommes la forme, Q.ui à son gré nous
change & nous transforme
58. 67-84 Des hauts honneurs
34-40. 71-84 guUlemetlent ces vers
37-40. 87 supprime ces quatre vers
43-44. ^^-78 omettent ce distique, nécessaire à l'alternance du genre des
rimes. Je l'ai rétabli d'après 84-87
45. 84-87 Philebert
50. 67-78 Et ton honneur | 84 texte primitif
49-52. 87 supprime ces quatre vers
I. Ceci vient peut-être encore d'un texte biblique. En tout cas, on
peut y voir un souvenir de la définition aristotélicienne de Dieu : le
moteur immobile.
léO DISCOURS A NONSEIGXEUR
Quand par fortune, ou par le vueil des cieux,
Le père tien eut veu devant ses yeux
Tout son pays reduict sous la puissance
56 De son neveu, un puissant Roy de France',
Et d'autre part qu'un Empereur plus fort
Le maistrisoit sous ombre de support*,
Et que ta terre en ce point occupée,
60 Ne te restoit que la cappe & l'espée,
Simple Seigneur, ayant de ta maison
Perdu le bien sans bien grande raison,
Douteusement cspiant la fortune
64 Qui ne te fui qu'à regret opportune :
[« Car volontiers le sort impétueux
« Rompt le desseing de l'homme vertueux.]
Qui eut pense qu'après tant de traverses,
68 Que les beaux faicts de tes guerres diverses
En ton pays, plus grand, t'eussent remis,
• Estant ami de tous tes ennemis ?
Qu'eusses-tu faict après tes villes prises»
•j» (Sans nul espoir de les revoir conquises)
Voyant ainsi fortune t'assaillir,
Voyant les tiens en ton aide faillir,
59. Sj Et qu'en ta terre
62. yS-Sj }'erdu le bien contre droict & raison
6}. S4-SJ Tousjours en doute espiant la fortune
65-66. jç-60 omettent ce disliijue nécessaire à ralteinance du genre des
rimes. Je l'ai rétabli d'après 6j-8j
1. François 1", neveu du duc de Savoie Charles III le Bon par sa
mère Louise de Savoie. Après les conquêtes du F'ièmont et de la Savoie
par François 1", il ne restait plus au duc que le territoire de Nice, où il
se réfugia avec sa famille, et les villes d'Aostc, Cuneo, Fossano et
Verceil.
2. Charles-Quint, qui le trompa par de belles promesses.
3. C.-à-d. : après la prise de tes villes (latinisme, fréquent encore au
XVII* siècle, notamment chez Racine).
LE DUC DE SAVOYE I^i
Et d'autre part le plus grand Roy d'Europe
76 T'enveloper d'une invincible trope
De gens armez, contre qui les torrents
Des haults sommets des montagnes courans,
Bruyans, tonnans, d'une course escumeuse,
80 Contre qui l'Alpe & sa mine orgueilleuse, '
Son front, son dos, qui semblent despiter
Les plus haults cieux, n'avoyent sceu résister ' ?
Qu'eusses tu faict, sinon perdre courao-e,
*4 Et sans espoir faire place à l'orale.
Et, pour avoir quelque petit support
En ton malheur, gaigacr le premier port?
Comme un nocher battu de la tourmente,
*^ A qui le Nord plus horriblement vente,
A froissé mast, voiles & gouvernai,
A la merci d'un orage hyvernal.
Vaincu des flots sans combatre alencontre,
92 Se sauve au port le premier qu'il rencontre :
Ainsi feis lu : car après ton malheur,
Pauvre de biens, & riche de douleur.
Ayant perdu ta province si riche,
96 Tu veins au port du grand Charles d'Autriche *,
Prince bénin,. qui ne t'abandonna,
Ains pour ami à son fils te donna î :
Non pas traicté comme tu devois estre,
00 Car toy grand Duc, autresfois si grand maistre,
86. 77 par erreur le premier le port (éd. sitiv. corr.)
88. 60-yS A qui le Nord qui horriblement vente
71-106. S4-SJ suppriment ces trente-six vers
r. Le Piémont conquis par la France en 1556 eut successivement
pour gouverneurs le capitaine Guillaume du Bellay, le prince de Melfe
et le maréchal de Brissac (ce dernier de 1550 à 1559).
2. L'empereur Cbarles-Q.uint.
3. Le futur roi d'Espagne Philippe II, nommé au vers 102.
Ronsard, IX. ,,
l62 DISCOURS A MONSEIGNEUR
Qui commandois, te falloit obéir.
Pour ne te faire à Philippes hair :
Tu fus longtemps en la Court de ce Prince
104 Sans avoir charge en toute sa province,
Et ta vertu qui vive se celoit,
Sans instrument oisive se roùilloit.
Mais quand César meit ses gens en campaigne
108 Pour chastier les Princes d'Allemaigne «,
Lors ta vertu qui faveur rencontra
Plus que devant illustre se monstra :
Et feissi bien, que I'E.mpereur, qui ores
112 Ne t'avancoit en nulle charge encores.
Les faicts guerriers de ta main approuva,
Et aux honneurs les plus haults t'eleva :
Mais ton attente estoit désespérée
116 De regaigner ta terre désirée.
Quand des François François le Roy fut mort.
Son hls régna plus que le père fort »,
Qui de chevaux, de piettons, de gendarmes
120 Remplit l'haie, & meit l'Espagne en armes,
Serra l'Anglois en son rampart marin î,
Et courageux alla boire du Rhin ^ :
Qui par prouesse & par ruze de guerre
107. S.f Or quand César | Sj remplace ce vers et le suivant par ce dis-
tique, nitlachè au lers 70 : Comme celui que Mavors accompagne Sous
la faveur du monarque d'Espagne
1. Les princes protestants révoltés contre Charles-Quint (nomme ici
César, comme au tome VII, p. s) s'étaient groupés dans la ligue de
Smalkalde. et avaient signe une alliance avec François I" en 1532.
2. Henri II, qui succéda à son pcre en avril 1547.
5. C.-à-d. : confina les Anglais dans leur ile, leur ayant enlevé les
villes de Boulogne, Calais e"t Guiues, leurs dernières possessions en
France.
4. Cf. VOdr au Rc\ de 15SS (au ♦tome VII, p. jo, vers 112) et
VHymtie de Henry II (au tome VIII. p. 37. vers 605 et suiv.).
LE DUC DE SAVOYE j^Z
'34 Se feit seigneur du reste de ta terre ' :
Qui fut assez ^ pour perdre tout espoir
De plus jamais ton doux pays revoir,
Ni tes subjects, comme chose impossible,
"8 Estant vaincu d'un vainqueur invincible :
Et toutesfois ta vertu tant osa,
Qu'à la grandeur du vainqueur s'opposa.
Car quand les Rois & d'Espagne & de France,
iî2 L'un contre l'autre armèrent leur puissance,
Par ton moyen l'Espagnol assembla
Premier son camp, dont la France trembla.
Lors tu rompis les muis comme une foudre
156 De Terouane, & meis Hedin en poudre,
Et comme un feu qui s'apparoist es cieux.
Aux nautonniers signe prodigieux,
Tu t'apparus, & brullant nos villages
'40 Tu nous comblas de cent mille dommages J :
Et monstras bien en te monstrant vainqueur,
Perdant ton bien n'avoir perdu le cueur.
Long temps après la Fortune ennemie
144 A tes desseins se voulut rendre amie,
Pour te remettre en ton premier honneur,
Et pour ce faire appela le Bon-heur 4.
Bon-heur (dict elle) il est temps de permettre
148 A ce grand Duc qu'il se puisse remettre
1. V. les Commentaires de Monluc, éd. P. Courteault, tomes I et II
2. tj.-a-d. : ce qui suffit.
3. L'échec de Charles-Quint devant Metz ayant gravement atteint son
prestige, il essaya de le faire oublier en assaillant la Picardie au début
le 1555 et en ordonnant, comme son aïeul Charles le Téméraire des
atrocités inutiles, telles que la destruction de Thérouanne, qu'il détrui-
sit de fond en comble. ^
4. Fortune, Bon-heur, plus loin Victoire et Paix, abstractions per-
sonnifiées, héritage du moyen âge, très fréquent chez Ronsard, qui en
avait bien compris la valeur poétique.
l6^ DISCOURS A MONSEIGNEUR
En^son pays, je l'av trop offensé,
Il fault qu'il soit par moy recompensé
D'un double honneur, l'un de vaincre à la guerre,
iSi L'autre, d'avoir par amitié sa terre.
C'est un guerrier lequel n'ha son pareil
Ni en vertu, en combat, ni conseil,
Auquel ma main si longtemps despitée
156 A dérobé sa gloire méritée :
Mais maintenant je le veux élever.
Pource, Bon-heur, déloge pour trouver
En quelque part la Victoire, & la meine
160 Où ce grand Duc est campé dans la plaine.
\'ous deux ensemble allez dedans son ost,
Et le poussant dites luy, que bien tost
Dresse ses pas vers la forte muraille
164 De Saint-Quentin pour gaigner la bataille '.
Faites qu'en ordre il guide les Germains,
Son plus grand heur doit venir de leurs mains :
Et que sans creinte il combatte l'armée
168 Que j'ay pour luy à la fuite animée.
De là son heur, de là son bien dépend,
Par ce moyen il se doit faire grand,
15$. 6J-S4 A qui ma main
I. l:mm.»iuiel-Piulibert avait été mis par Philippe II à l.i tête d'une
arnue Je ^0.000 honmes, qui devait envahir la France par le Nord.
Pour l'arrêter, le gouverneur de Picardie, l'amiral Gaspard de Coligny,
vint se jeter avec quelques centaines de soldats dans la place de Saint-
Quentin, en attendant que Montmorency put accourir avec l'ariiiée
rovale. Mais, quand cette armée essaya d"entrer dans Saint-Quentin en
traversant la Somme, les maladresses du connétable la conduisirent à une
catastrophe; elle fut en partie massacrée, en partie prisonnière (10 août
1557). — C'est donc autant l'impéritie du général français que le génie
militaire du prince savoisien qui causa notre désastre, désastre qui eut
pu être fatal .i notre capitale, si les Espagnols, au lieu de s'attarder au
siège de Saint-Quentin, avaient pu exploiter à fond leur succès.
LE DUC DE SAVOYE 165
Doit acquérir une gloire éternelle,
172 Et recouvrer sa terre paternelle.
A peine eut dict, que Bon-heur s'éleva,
Et vistement la \'ictoire trouva.
Victoire avoit de grans aelles dorées,
176 Bien peu s'en fault des Princes adorées :
Son œil estoit douteux & mal certain.
Son front sans poil, inconstante sa main :
Elle, & ce Dieu, dedans le camp entrèrent
180 Où ce grand Prince en armes rencontrèrent.
Va (dict ce Dieu) la \'ictoire est pourtoy.
Va vistement, comba le camp du Roy :
Tu tourneras tes ennemis en fuite ',
184 Ayant \'ictoire & moy pour ta conduite :
Car autrement sans l'aide de nous deux,
Le faict seroit de ta part hazardeux.
Atant 2 se teut le Bon-heur, qui à l'heure
188 Entra cheztoy pour y faire demeure.
De tels propos lors toy epoinçonné.
Ayant ton camp bravement ordonné,
Aussi soudain qu'un torrent des montagnes
192 A gros bouillons tombe sur les campagnes,
Perdant l'espoir du povre laboureur :
Aussi soudain tout rempli de fureur,
D'ire, d'ardeur, de cueur & de prouesse,
196 Tu renversas la Françoise jeunesse
175. jS-S4 de gratis ailes
1. Ou bien ce vers signifie simplement : tu les mettras en fuite ; ou
bien il exprime avec précision la manœuvre qu'opéra le duc, qui « tourna. »
eu effet notre armée, exposée au feu nourri des arquebusiers.
2. •■Mors. On trouve ce mot tantôt bloqué ainsi, tantôt en deux syl-
labes séparées.
l66 DISCOURS A MONSEIGNEUR
La lance au poing, & pavas tous les champs
De mors occis sous tes glaives tranchans.
La Paix adonc, qui du Trône céleste
200 \' eit les effects de la guerre moleste,
Et que le Monde erroil tout desvestu
De foy, d'honneur, d'amour, & de vertu,
En souspirant s'addressa vers son père,
204 Et de tels mots commença sa prière :
Si des mortels tu has quelque souci,
Père éternel, ne les souffres ainsi
S'entre-tuer comme bestes sauvages,
208 Ains d'un accord addouci leurs courages.
Le sang versé des meurtres mutuels
Siet aux Lyons, & aux Tygres cruels.
Non aux humains conviennent les querelles
212 Que par le nom de tes fils tu appelles ',
Et qui ensemble en fermeté d'esprit,
Sont baptizez en ton fils Jésus Christ.
Pour ce. Seigneur, en ma faveur te plaise
216 Fléchir leurs Rois, & leurs guerres appaise.
Ainsi à Dieu ceste vierge parla.
Quand du hault ciel en terre dévala
Pour y trouver un Charles vénérable *,
220 Un Anne aussi de France Connestable 3,
Ausquels sa voix ainsi elle addressa.
Et dans leurs cueurs sa parole laissa :
Ne souffre plus, tov Charles, qui as prise,
224 Grand Cardinal, la charge de l'Eglise,
204. 78-84 Et de tels mots adoucit sa cholere
1. C.-à-d. : que tu appelles tes fils.
2. Charles de Guise, cardinal Je Lorraine.
j. Le connétable Anne de Montmorency.
LE DUC DE SAVOYE 167
Que les Chrestiens de meurtres inhumains
Oublians Dieu ensanglantent leurs mains :
Tu en auras par les peuples estranges
328 De tous costez immortelles louanges,
Et des François seras en chacun lieu
Avec ton Frère ' honoré comme un Dieu.
Toy d'autre part, Connestable de France,
252 Perdant la guerre ourdi une alliance
Entre ces Rois, & les conjoins amis
Autant ou plus qu'ils furent ennemis * :
A deux genoux toute France t'en prie,
236 Humble après toy toute l'Europe crie,
Que ta bonté la vueille délivrer
Du cruel Mars qui tant l'a sceu navrer,
Si que sa playe est encores ouverte,
240 Et n'y a main, tant elle soit experte,
Sinon la tienne, & du grand Cardinal,
Qui puissent bien la curer de son mal.
Or de sa part chacun de vous essaye
244 De lui guérir sa misérable playe :
Tentez les cueurs de vos Rois animez,
D'un dur rocher ils ne sont pas formez.
Ils n'ont sucé le laict d'une Tygresse,
248 Ils sont liumains,'&; toute gentillesse,
255. On Ut en sp-JS conjoints (éd. suiv. con.)
254. S4 Souvent amis on voit les ennemis
236. yS Pleine de maux toute l'Europe crie
255-250. 84 supprime ces sei^e vers
r. François de Guise, qui au moment de la défaite de Saint-Quentin
était malheureusement eng.igé dans une expédition très inopportune
en Italie, et revint compenser cette défaite par la prise de Calais et de
Guines.
2. Le connétable, tout prisonnier qu'il fût, joua un rôle actif durant
les négociations, pressant fébrilement le roi de signer une paix qui
assurerait sa propre délivrance.
l68 DISCOURS A MONSEIGNEUR
Honnesteté, courtoisie, & douceur
Comme à Chrestiens habitent dans leur cueur.
Je suis la Paix du ciel vers vous venue.
252 Et ce disant, elle rompit la nue
Qui la couvroii, & de rayons ardans
Leur enflamma tout le cueur au dedans,
Encouragez du désir de parfaire
256 Entre deux Rois un accord nécessaire.
Ce qui fut faict, car après maint discord
Et maint débat ils ontestrainct l'accord,
Qui tient serrez en amitié nos Princes,
260 Donnant repos à toutes nos provinces,
Et par lequel te fut aussi rendu
Ton beau pays que tu avais perdu ',
Estant ami maintenant de la I-rance,
264 Que tu voulois saccager pnr outrance,
Contre laquelle en fureur tu avois
Ceinct ton espée &: vestu le harnois
Pour la dcstruire : ô jugement des hommes!
268 Et maintenant tu aimes, & tu nommes
Le Rov ton frère, en lieu de le nommer
Ton ennemi, &; ton courroux amer
260. 6-J-S4 à toutes ses provinces
1. Ce n'est pas ce que notre roi fit de mieux. On rendait au duc, sans
compensations, ses territoires de Bresse, Bugey, Valromey, Savoie et
Piémont, à l'exception de cinq villes au del.i des Alpes : Turin, Chieri,
Pinerolo (l'ignerol), Cliivasso et Villeneuve d'Asti ; encore ne devaient-
elles ctrc occupées par la France que militairement ; elle n'y avait pas le
contrôle des tînances, ni du gouvernement civil, ni de la justice. Cet
arrangement ne pouvait satislaire personne et devait engendrer de fré-
quentes querelles. Les contemporains français critiquèrent fort le traité
du Cateau, notamment François de Guise. .Monliic, Brissac, Tavannes,
non sans raison, car, pour le moins, le Piémont aurait pu servir d'ins-
trument d'échange contre la Savoie, province nécessaire à notre unité
territoriale, d'autant plus que les Espagnols admettaient déj.i le prin-
cipe des frontières naturelles.
LE DUC DE SAVOYE 1 69
En amitié pour tout jamais tu changes,
27J Et des François par la paix tu te vanges.
Voylà comment, quand le Dieu qui tout voit
A veu qu'assez la Fortune t'avoit
Importuné, t'a descouvert sa face,
276 Te bienheurant de sa divine grâce ' :
Et t'a faict voir qu'il est le Tout puissant,
Qui va le Prince & haussant & baissant
Comme il luy plaist, & fait, quand il nous taste,
380 De nous ainsi qu'un potier de sa paste ^.
Or tu n'as pas comme par un destin
Mis seulement ton entreprise à fin.
De retirer tes terres détenues
384 Qui sous ta main volontiers sont venues,
Oij tes Aveux, un peu moindres que Rois,
Par si tong temps avoient donné leurs lois :
Tu as aussi comme par destinée
288 La Sœur du Roy pour espouse emmenée,
La Marguerite, en qui toute bonté
Honneur, vertu, douceur, & majesté,
Toute noblesse & toute courtoisie,
293 Ont dans son cueur leur demeure choisie :
La Marguerite unique sœur du Roy,
Fille d'un Roy de "mesme sang que toy,
277-280. ^l-^8 gnilhmetlent ces vers
275-280. S4 supprime ces huit vers
109-280. Sj supprime tout ce qui restait de ce long passage après les sup-
pressions de S4, soit cent quarante-huit vers.
285. jd-Sj En regaignant tes terres détenues
285. On lit en ^^-ôj moindre {éd. suiv. corr.)
295-500. 84-Sj suppriment ces huit vers
1. C.-à-d. : te gratifi.int, te favorisant de sa grâce.
2. Rappel du texte de Saint-Paul, cité plus haut, que la vie d'Er
manuel-Philibert est venue confirmer.
170 DISCOURS A MONSEIGNEUR
Et ta cousine & ta femme ' : en la sorte *
296 Ce Dieu puissant, qui la tempeste porte,
Pour son espouse a prins la hault es deux
Sa sœur Junon, la Princesse des dieux,
Qui du sourcil, comme grave Matrone ',
300 Gouverne tout assise dans son throne.
Et bien que mille & mille grans Seigneurs,
Riches de biens, de peuples, & d'honneurs,
La Marguerite en femme eussent requise,
304 La Destinée à toy l'avoit promise.
Pour jouir seul de ce bien désiré.
Pour qui maint Prince avoit tant souspiré.
Or cestc Viergk en vertus consommée
508 D'un cueur trcshault desdaignoit d'estre aimée,
Et comme un roc qui repousse la mer.
Hors de son cueur poussoit le feu d'aimer * :
Comme un Phénix que l'amour ne tourmente
31a Vit seul à luy, de luy seul se contente,
Et ne veult point ailleurs s'apparier.
Mais de luy seul soy mesme s'allier :
Ainsi seulette, & sans désir extrême
3 16 D'aimer autruy, la Vierge aimoit soymesme,
Et sans daigner une autre amour tenter.
De son amour se vouloit contenter.
311-518. S^-Sy suppriment ces huit vers
1. La sœur de Henri II. qui, par son mariage, devint duchesse de
Savoie, était la cousine de son mari par sa grand' mère paternelle Louise
de Savoie. Voir le Chant pastoral qui suit.
2. C.-à-d. : de la même façon. Ce rapprochement entre le duc de
Savoie et Jupiter est inattendu et très force.
5. Souvenir d'Horace, qui dit « matrona Juno *,Carm., III, 4, 59
(déjà vu au tome Vlll, p. 192).
4. Rimes phonétiques ; v. ci-dessas VExbortaiion pour la paix, note
du vers 10.
LE DUC DE SAVOYE I7I
Ainsi qu'on voit une belle jenisse,
320 A qui le col n'est pressé du service,
Loing de toreaux par les champs se jouant,
Aller du pied l'arène secouant,
Hausser le front, & marcher sans servage
324 Où son pied libre a guidé son courage.
Sans point avoir cncores alentour
Du cueur senti les aiguillons d'amour :
Ainsi marchoit & jeune & toute belle
328 Et toute à soy la royale Pucelle.
Elle, ignorant les faux allechemens
Du faux Amour, & ses attouchements.
Ses feux, ses arcs, ses flèches, & sa trousse,
3 52 Et le doux fiel de Venus aigre-douce,
Suyvoit Minerve, & par elle approuvez
Estoyent les arts que Pallas a trouvez '.
Aucunesfois avec ses Damoiselles,
336 Comme une fleur assise au milieu d'elles,
Tenoit l'aiguille, & d'un art curieux
Joignoit la soye ficTor industrieux
Dessus la toile, ou sur la gaze peinte
540 De fil en fil pressoit la laine teinte
En bel ouvrage ", & si bien l'ageançoit
521. 6o-Sj Loing des toreaux
329-554. Sj remplace ces six vers par ce distique : Comme une Nymphe
errante par les bois, Q.ui suit Diane, & porte son carquois
538. 78-Sj la soye à l'or
341. j8-8j Et d'un tel soin son ouvrage ageançoit
1. Pour ce rapprochement entre Marguerite de France, sœur de
Henri II, et Minerve, voir l'ode pindarique qu'elle a inspirée, au tome I,
p. 72, et la note 3 de la page 74, et l'Hymne de Henry H, au t. 'VIII,
p. 50.
2. A cette époque et jusqu'au règne de Henri III, les sièges garnis
étaient rares. On se contentait de garnitures mobiles, carreaux et tapis.
D'où le nombre considérable de ces garnitures, que reines et grandes
172 DISCOURS A MONSEIGNEUR
Q.iie d'Arachné le mestier effacoit '.
Mais plus son cueur elle addonnoit au livre,
344 A la lecture, à ce qui fait revivre
L'homme au tombeau, & les doctes mestiers
De Caliiope exerçoit volontiers,
En attendant que Fortune propice
348 Eust ramené toy son espoux Ulysse,
Seule en sa chambre au logis t'attendoit,
Et des amans chaste se defendoit ^.
Mais quand tu veis sauteler la fumée
5S2 De ton pays ^, elle in-accoustumée
Du feu d'aimer, par un irct tout nouveau
Receut d'Amour tout le premier flambeau.
Qui déglaça sa froidure endormie,
5S6 Et de farouche il la rendit amie :
Fléchit son cueur, lequel avoit appris
548. S4SJ son futur Ulysse
3)6. Sy en fist u boune amie
dames passaient leur temps à confectionner et à broder. L'inventaire de
Catiierine de .McJicis ne signale pas moins de 380 carreaux dans un seul
coffre, les uns de tapisserie au point, les autres de broderie d'or et
argent sur soie et sur toile d'or ; nombre d'entre eux avaient été bro-
dés de ses propres mams (cf. K. de Felice, Le meuble français du moyen
âge à Loiiii XUl, Hachette, 2* partie, p. 75 et suiv.).
1. Souvenir d'Ovide, Mél., vi, vers i à 145.
2. Allusion à Pénélope et à scs prétendants pendant l'absence
d'Ulysse ; mais aussi à ce fait que dés 1538, à l'entrevue de Nice, où
résidait alors le duc de Savoie Charles III, dépoisédé de scs biens par
son neveu François !•', il avait été fortement question de fiancer la prin-
cesse française, alors .igée de quinze ans, avec son cousin le jeune
Emmanuel, âgé de dix ans. et depuis lors 3. plusieurs reprises, notam-
ment en i5>5 et 1554; le seul obstacle au mariage venait de ce que ce
prince « sans terre » ne paraissait plus un parti sortable pour la fille,
puis pour la sœur d'un roi de France, surtout depuis qu'il avait passé
dans le camp ennemi. C-:t obstacle une fois levé par le traité du Cateau,
le mariage projeté vingt ans plus tôt pouvait enfin avoir lieu.
3. Souvenir d'Homère, O./.. I. 57 et suiv., que Ronsard avait déjà
exploite dans l'Hymne de la Mari (tome VIH, p. 169) et du BelLiy dans
le fameux sonnet des Rr-^iels : Heureux qui comme Ulysse...
LE DUC DE SAVOYE 173
D'avoir Venus & ses jeux à mespris.
Et comme on voit une glace endurcie
560 Sous un printemps s'escouler addoucie,
Ainsi le froid de son cueur s'escoula,
Et en sa place un Amour y vola :
Voyant celuy auquel ains qu'estre née
564 Pour femme estoit par destin ordonnée.
Or vivez donc, heureusement vivez,
Et devant l'an un enfant concevez
Qiii soit à perc & à mère semblable,
368 D'un beau pourtraict à tous deux aggreable :
\'ivez ensemble, & d'un estroict lien
Joignez tous deux le sang Savoisien
Et de \'alois en parHiicte alliance :
J72 Si qu'à jamais soupçon & défiance
Soit loing de vous, & en toutes saisons
La Paix fleurisse entre vos deux maisons.
De ligne en ligne ', & sur les fils qui d'elle
Naistront après d'une race éternelle ^.
358. On Ut en jp-6o ses yeux {éd. suiv. corr.)
1. C.-à-d. : de génération en génération.
2. De ce mariage naquit Charles-Emmanuel I", dit le Grand, duc de
Savoie de 1580 à 1^650, dont le fils, Victor-Amédée I" épousa, lui aussi,
une princesse française, Christine, fille de Henri IV.
174 CHANT PASTORAL
CHANT PASTORAL,
A Madame Marguerite Duchesse de Savoye '.
J'estois fasché de tant suivre les Rois,
Et pour la Court* je me perdois es bois
Seul à part moy sauvage & solitaire,
Loing des Seigneurs, des Rois, & du vulgaire.
Éditions. — Chant pastoral..., à la suite du Discours de Mgr le duc de
Savoye..., 1559. — Œmres (Pocmcs. i" livre) 1560; (Elégies, }• livre)
1567 a 157} ; (Fclogues) 1578 à 1587.
Titre, if^ Ch.int pastoral à tres-illustrc li'c vertueuse Princesse Madame
Marguerite Je l-rance Duchesse Je Savoye | Sj Monologue ou Chaut
pastoral (/<j suite comme enS4)
1. yS Je m'ennuyois de la pompe des Rois | S4-Sj Je me faschois de
la pompe des Rois
2. -jS-S^ je vivois par les bois | Sj j'errois entre les bois
1. Cette pièce fut composée avant le mariage de la princesse Margue-
rite, et non pas après, comme on pourrait le croire p.ir le titre et par les
allusions du texte. Toute la Cour savait que l'une des clauses du traité
de Catc.iu-C.imbrésis était l'union de cette princesse et du duc de Savoie
et que la cérémonie officielle devait avoir lieu aux environs du i" juil-
let ; on pouvait donc en parler comme d'une chose faite. Le contrat fut
signé le 27 juin au palais des Tournelles ; le mercredi 28 eut lieu la
cérémonie des fiançailles et le mariage fut détinitivement fixé au mardi
suivant ^ juillet. Les préparatifs ccmmencèrent à Notre-Dame, au palais
de Justice et aux Tournelles. Mais tout fui arrêté par l'accident mortel
du roi au tournoi du 30 juin. Pourtant, à la demande du roi moribond,
le mariage eut lieu, mais ce fut s.ins aucune pompe, la nuit du 9 au
10 juillet, dans la chambre d'l!lisabeth de France, au palais des Tour-
nelles, et le roi mourut le 10. Cf. A. de Ruble, I^ traité de Cateau-
Camhrcsis (Paris, Labitte, 1889) ; \\'inifred Stephens, Margartt of Franu
Duchess of Savoy {Lon Aon, I-ane, 191 1); L. Y<.om\cx , Origines politiques
des guerres de religion, tome II, pp. 379 à 388 (Paris, 1914). — Ron-
sard dit lui-même dans l'Avertissement au lecteur (ci-dessus, p. 156)
que ce chant pastoral fut composé • avant la mort du roi ». Si l'on tient
compte aussi du vers 15. qui place la scène champêtre au mois de mai
et des allusions de la fin à l'Epithalanic écrit par Du Bellay, on peut
dater sa composition de la première quinraine de juin.
2. C.-à-d. : à la place de la Cour, au lieu d'être à la Cour. Ce sens est
indiqué par les vers 5 .1 14.
A MADAME MARGUERITE I75
Plus me plaisolt un rocher bien pointu,
Un antre creux, de mousse revestu,
Un long destour d'une seule vaiée ',
8 Un vif surjon d'une onde reculée ^,
Un bel esmail qui bigarre les fleurs,
Voir un beau pré tapissé de couleurs,
Ouir jazer un ruisseau qui murmure,
12 Et m'endormir sur la jeune verdure,
Qu'estre à la Court, & de poursuivre en vain
Un faulx espoir qui me déçoit la main '.
Au mois de May que l'Aube retournée
16 Avoit desclos une belle journée.
Et que les voix d'un million d'oiseaux,
Comme à l'envi du murmure des eaux.
L'un hault, l'un bas comptoyent leurs amourettes
ao A la rousée, aux vents & aux fleurettes,
Et que du ciel mille perles tomboyent
Dessus les fleurs, qui rondes s'assembloyent
Pour abbreuver les gentilles abeilles
24 Qui de moissons ont les cuisses vermeilles :
8. 71-57 vif sourjon
15-14. jS-Sj Q.u'estre à la Court, & mendier en vain Un faux espoir
qui coule de la main
16. 6y-S/ Avoit esclose
19. yS-Sj Qui haut qui bas contoient leurs amourettes
22. 7<S Sur les jardins, & rondes s'assembloient
21-24. S4-8j suppriment ces quatre vers
1. C.-à-d. : d'une vallée solitaire, isolée.
2. C.-à-d. : la source jaillissante d'une onde qui se dérobe aux regards.
Le mot surgeon a déjà été vu sous la forme sourgeon, avec le même sens,
au tome III, p. 126, vers 130. 11 en a un tout autre aujourd'hui, celui
d'un rejeton qui sort du pied d'un arbre.
5. Allusion aux démarches infructueuses du poète pour obtenir un
prieuré ou une abbave, dont il se plaignait depuis 1554. Voir les
tomes VI, VII et Vllf.
176 CHAKT PASTORAL
Lors que le ciel avec la terre rit ',
Lors que tout arbre en jeunesse fleurit,
Que tout sent bon, & que la douce terre
28 Ses riches biens de son ventre desserre,
Toute joveusc en son enfantement :
Errant tout seul tout solitairement,
J'entre en un pré, du pré en un bocage,
31 Ht du bocage en un désert sauvage.
Où j'avisay un pasteur qui portoit
Dessus le dos un habit qui esloit
De la couleur des plumes d'une grue :
36 Sa panetière à son costé pendue
Estoit d'un loup ^, & de la dure peau
D'un ours pclu il avoii un chapeau.
Luy s'appuyant debout sur sa houlette,
40 A cent couleurs il tire une musette,
La met en bouche, & les lèvres enfla,
Puis coup sur coup en haletant soufla
Et resoufl.i d'une forte halenée
44 Par les poulmons reprise & redonnée,
Ouvrant les yeux & dressant le sourci :
Mais quand par tout le ventre fut grossi
25-26. /S-S/ F-ors que le ciel .lu Printemps se sourit, quand toute
plante en jeunesse fleurit
27. S-t Quand tout sent bon, & quand la douce terre | Sj Quand tout
sent bon, & quand la niere Terre
5 3. Sj lit là j'avise un pasteur
37-58. hj-Sy... Si l'elTroyable peau... luy servoit de chapeau
39-40. 6y-S-j Lors {Sy Luy), apuyant un pied sur sa houlette, De
son bissacaveint une musette
41. 6j-Sy ses lèvres | <pj et éd. suiv. La meit (forme du parfait)
1. Souvenir de Lucrèce, début : ... Tibi rident aequora ponti.
Placatumque nitet dirïTuso lumine caelum.
2. C.-à-d. : en peau de loup.
A MADAME MARGUERITE I77
De la chevrete", & qu'elle fut esgalle
48 A la rondeur d'une moyenne balle,
A coups de coude il en chassa la voix,
Puis çà puis là faisant saillir ses dois
Sur les pertuis de la musette pleine,
sa Comme s'il fust en angoisseusc peine,
Piteusement avec le triste son
De sa musette, il dict telle chanson :
Petits aigneaux qui paissez sous ma garde,
56 Plus que devant il vous fault prendre garde
De vostre peau, pour la crainte des loups.
Et de bonne heure aa soir retirez vous :
Plus ne verrez saulter parmi les prées
60 Ny les Sylvans, ni les Muses sacrées :
Car tous nos champs ne sont plus habitez
Comme ils souloyent de sainctes deitez :
Plus ne paistrez poliot ny lavande,
64 Le dur chardon sera vostre viande :
Et si verrez ^ en toutes les saisons
La ronce aigûe escarder vos toisons >,
Et toy, Harpault, qui te soulois défendre
68 Contre les loups, maintenant fault apprendre
D'estre humble & doux & ne plus abboyer :
49. 6-J-8-] A coups de coude en repoussa la voix (w<nj ■]S-84 repousse")
52. yS-Sj Comme saisi d'une angoisseuse peine
55-54. 6-/-S-/ Palle & pensif avec le triste son De sa musette ((S;
lourette) avance {-/S'û dit S4-8J ourdit) une {78-8J telle) chanson
60. Ji-Sj Sylvains
61. J8-84 Tous noz pastis | 8y Car nos pastis ne sont...
62. yi-Sy des sainctes Deitez
1. Synonyme de musette, cet instrument rustique étant fait d'une
outre en peau de chèvre.
2. C.-à-d. : et ainsi, et de même vous verrez.
3. C.-à-d. : carder, peigner vos toisons. On trouve plus souvent dans
l'ancien français la forme escharder.
Ronsard, IX. ^ l»
lyS CHAKT PASTORAL
Il faut apprendre à fléchir & ployer,
Et te couchant (puis qu'il n'y a plus d'ordre)
72 Flatter les loups quand ils te vouldront mordre.
Et toi, Musette, à qui presque j'avois
Par sept conduis donné la mesme voix,
Qu'à son flageol avoit donné Tityre ' :
76 Plus tu n'auras ce plaisir d'oûir dire,
La belle Nymphe a faict cas de tes chants,
Car sa grandeur abandonne nos champs.
Plus ne voudra ceste Nymphe divine
80 A son grand Pan qui la France domine
Comme autresfois tes chansons célébrer *.
Que tardes tu ? va t'en te démembrer
De pièce à pièce, & si tu peux transforme
84 Ton corps venteux en sa première forme :
Car tu devins sur la rive d'une eau
(S'il m'en souvient) de pucelle un roseau ' :
Et là tousjours, quand tu seras aitaincte
88 De quelque vent, ne sonne que ma plaincte.
Dedans le creux d'un rocher tout couvert
De beaux lauriers, estoit un antre vert,
Où au milieu sonnoit une fontaine
77. On m de fçà j) les cliAmps (éd. suif, corr.)
85-86. 7S-S7 (Tu fus j.idis sur la rive d'une eau, S'il m'en souvient,
de pucelle un rose.iu)
88. Sy Du premier vent
88-89. (^o-Sj suppriment le Haiic entre ces irrs
91. 8j sourdoit une fonteine
1. Un des bergers des Bucoliques de Virgile, représentant Virgile lui-
même.
2. Allusion à la protection accordée par la princesse Marguerite à
Ronsard et a ses amis littéraires auprès de son frère Henri II.
5. Pour ce mythe de SyriuN, changée en roseau, v. (Dvide. Metam.,
I, vers 689 et suiv.
A MADAME MARGUERITE I79
92 Tout à lenteur de violettes plaine,
Là s'elevoyent les œillets rougissans,
Et les beaux Hz en blancheur fleurissans,
Et l'ancolie en semences enflée ',
96 La belle rose, avec la giroflée,
La pâquerette, & le passe-velours ^,
Et ceste fleur qui ha le nom d'amours 3.
Cette fontaine en ruisseau séparée
100 Baignoit les fleurs d'une course esgarée,
S'entrelassans en cent mille tortis 4,
Que ny chevreaux, ny vaches, ny brebis
D'ergots fourchus n'avoyent jamais souillée,
104 Ny les pasteurs de leurs traces foulée :
Un soir d'esté qu'encores le soleil
N'ha ses chevaux dévalez au sommeil s,
Et qu'il se monstre encore plus hault qu'un aulne
92. 6o-8j à l'entour |
95-98. Sy avec addition de deux vers : Làse trouvoient toutes saisonsde
l'an Deux belles fleurs, la rose & le safran, L'une honteuse & l'autre
que l'on donne Pour sacrifice à la Nymphe Pomonne, Et l'ancolie en
semence s'enflant Et le Narcis que le vent va soufflant, Le blanc neu-
fart à la longue racine, Et le glayeul à la fleur arc-quencine [La pâque-
rette & le passe-velours, Et ceste fleur qui a le nom d'amours].
Ces deux derniers vers du texte primitif sont tombés à l'impression de 8"].
Comme ils étaient nécessaires à Fajternance des rimes m. et des rimes f., on les
a rétablis, mais seulement en 162^.
99. jS-Sj en ruisseaux séparée
ICI. 71-Sj S'entrelassant
103-104. jS-Sy . .. n'avoient jamais foullée... de leurs lèvres souillée
105. y8-8j Un jour d'Esté
107. 6j-8-j une aulne
1. Renonculacée, appelée vulgairement « les cinq doigts ».
2. Amarantacée, appelée vulgairement « crête de coq ».
j. L'amourette, nom vulgaire du muguet. — Dans la variante de 87,
le mot « arcquencine », qui signifie « de la couleur de l'arc-en-ciel », est
une invention de Ronsard.
4. Exagération numérique, reprochée à Ronsard par Malherbe.
J. Périphrase pour : quand le soleil n'est pas encore couché. ^
l80 CHANT PASTORAL
io8 Dedans le ciel tout bigarré de jaulne,
De pers, de bleu : je vey près du rocher
Un grand troupeau de Nymphes approcher,
Toutes ayans en leurs belles mains blanches
112 Un beau coffin entre-eclissé de branches.
En ce pendant que l'une se baignoit,
L'autre saultoit, & l'autre se peignoit,
Je vey venir une belle Charité,
ii6 Que les humains appeloient Marguerite,
Des immortels Pasithéc avoit nom ',
Toute divine en faicts & en renom :
Elle marchant à tresses descoiffées
120 Apparoissoit la Princesse des Fées »,
Un beau surcot de lin bien replié,
Frangé, houpé, lui pendoit jusqu'au pié,
Ses tendres piez qui fouloyent la verdure
124 Deux beaux patins ' avoyent pour couverture,
Un carquant d'or son col environnoit,
Et son beau sein, sans bransler, se tenoit
Pressé bien hault d'une boucle azurée,
125 D» mainte fleur alentour bigarrée.
Elle cent fois d'un seul tret de ses vtux
109. éoSj près d'un rocher
110. Sy s'approcher
111. .^7 en leurs fresches mains blanches
112. 67-7^ faictd'ozicrs & de branches | 7<?-57 tissu de jeunes branches
12?. 67-75 Ses beaux talions... | S4SJ Et ses talons...
128. 7S-S4 Telle qu'on voit la belle Cytherée | Sj Ainsi qu'on peint
la belle Cytherée
1. C est le nom d'une des trois Charités ou Grâces, qui veut dire en
grec : la toute divine.
2. Synonyme de Nvmphes, toutes les fois que le mot fée n'est pas
nommément précisé, d.ins Ronsard, comme dans Jean Lemaire et Jean
de Mfung. Cf. tome VII, p. 109. note 6.
5. Ce sont des semelles au sens propre : ici, métonymie pour chaus-
sures^
A MADAME MARGUERITE l8l
Avoit fléchi les hommes & les dieux,
Sans se fléchir : car la flèche poussée
152 De l'art ' d'amour ne l'avoit point blessée,
Et sienne & franche avoit toujours esté
Parmi les fleurs en toute liberté.
A peine avoit dans les ondes voisines
136 Lavé ses bras & ses jambes marbrines,
Quand tout soudain (ou soit qu'il vinstdes cieux,
Ou soit qu'il fust un Faune de ces lieux)
Je vey venir par estrange adventure
140 Un dieu caché sous mortelle figure,
Qui resembloit le pasteur Delien
Gardant les bœufs au bord Amphrisien -,
Ou le Troyen dont l'ardente jeunesse
144 Donna la pomme à Venus la Déesse > :
Ses beaux cheveux sous un Zephire moul
En petits flots ondoyoyent à son coul 4 ;
Ses yeux, son front, son alleure & son geste
148 Estoit pareil à celuy d'un Céleste.
Comme un pasteur il portoit dans sa main
i}2. 6o-8j De l'arc d'Amour
137. 7iS-(?7 Que tout soudain
142. 8y Gardeur des bœufs | 160^-162^ Gardeur de bœufs
145-146. 60-81 '■""«'•S niol...-col
148. 8-] Estoieiit pareils à Junon la céleste
149. 6j-8j Comme un pasteur portoit dedaus sa main
1. Graphie phonétique, pourarc, qu'on lit dans les éditions suivantes.
Cf. la rue Saint-André des .Arts (pour des arcs). On disait aussi « des
pars » pour « des parcs » (v. tome I, p. 205, vers 26).
2. Apollon, qui, d'après la légende, aurait gardé les troupeaux
d'Admète sur les bords du fleuve Ampliryse. Cf. Euripide, ^/f«/*, début.
5. Le prmce Troyen Paris, fils de Priam. Cf. Jean Lemaire, Illuslr.
des Gaules, I, cbap. 35.
4. Rimes sourdes pour viol et col. Cf. ci-après. Inscriptions, vers 15.
Mol a ici le sens du latin mollis, doux, tiède ; souvenir du Zephyri molles
d'Ovide, Ars amat., 111, 728.
l82 CHANT PASTORAL
Une houlette à petis clous d'airain,
Où sur le hault dedans l'escorce dure
15 j De deux béliers se monstroit la figure,
Qui se choquoyent, & auprès d'eux estoit
Un loup pourtraict lequel les aguestoit.
Si tost qu'il veit ceste belle Dryade,
156 Blessé d'amour, il en devint malade :
Et comme un feu qui aux espics se prend,
Et de petit après se fait bien grand,
Et tellement en ondoyant s'allume,
160 Que tous les champs d'alentour il consume • :
D'un tel brasier amour l'environna,
Qu'à la parfin la Nymphe il emmena
Dans des rochers, par voye trop déserte,
164 Toute de neige & de glace couverte *.
Tant seulement j'en entendis la voix
Evanouye au milieu de ces bois,
Qui parvenoit à mon oreille à peine,
151. 6y-84 Où tout au bout dessus | Sj Où sur le bout dessus
152. Sj fut peinte la ligure
154. 6-j-j} qui les deux aguestoit | JS-S4 qui leurs (5^ les) chiens
aguettoit | 8y Un gros mastin qui L-i loups aguettoit
156. Sj ...en devint tout malade
i>8. 78-84 se fait plus gr.ind
157-158. <?7 Or comme un feu qui aux buissons se prend, Puis sou-
fleté par les vents se rcspand
159-160. 78-84 Puis tout A coup trouvant matière preste Vient aux
forests, & enflame leur teste | Sj De tous costez trouvant pasture preste,
El des forests vient embrazer la teste
162. 6j--/} cette Nimplie emmena
161-164. 75-^7 .\insi l'amour tellement l'embrasa Que ceste Nymphe
à la fin il osa Ravir au doz, l'emportant {Sj enlevant) eu Savoye, Comme
un lyon le doux suc d'une proye
165. «î/ Seulement foible on entendit la vois
167. 87 aux oreilles .i peine
1. Cf. Jean Lemaire, op. cit., I, chap. 25, fin : Paris s'éprenant
d'Œnone.
3. Les Alpes de Savoie.
A MADAME MARGUERITE 183
168 Comme la voix de quelque Nymphe en peine.
Or en voyant dans ces champs l'autre jour
Un pigeon blanc empiété d'un autour ',
Qui l'emportoit pour luy servir de proye
172 Dessus les monts de la haulte Savoye,
Je prevey bien l'infortune futur 2,
Et l'engravay dedans le tige dur
De ce coudrier 3 : encor l'escorce verte
176 De l'engraveure apparoist entre-ouverte :
Oià j'adjoustay ces autres vers ainsi
Qu'encore un coup je vais redire ici : ^
A ton départ les gentilles Nayades,
180 Faunes, Sylvains, Satyres & Dryades,
168. Sj Comme le plaint
171-172. S-j Q.ui l'emportoit dedans sa serre aiguë En la Savoye, un
Atlas porte-nue
173. 60 pur erreur prevoy (éd. suit . corr.). On lit futur dans toutes les
éditions, y compris les posthiiiiws.
177. éj-SjY adjoustant ces vers plains de soucy
1. C.-à-d. : tenu dans les serres d'un autour. Terme de fauconnerie,
déjà vu au tome I, p. 251, vers 56.
2. Noter cette forme masculine, qui a été conservée dans toutes les
éditions. Elle s'explique par le neutre latin iiifortunium.
j. Mot de deux syllabes, comme ouvrier, sanglier, bouclier.
4. Même invention dans VArcadia de Sannazar ; après avoir exprimé
le désir que ses vers restent "écrits, non pas dans les livres, mais sur
l'écorce des bois, Ergasto ajoute :
A celle fin que tous les pastoureaux
Qui cy viendront sans moutons ou toreaux
Lisent à plein es tiges de ces fages
Les belles meurs, & les actes bien sages.
Puis que, croissans peu à peu d'heure en heure,
Entre ces montz la mémoire en demeure
Tant que la terre herbettes produira.
Et que le Ciel estoilles cùnduyra.
Je rappelle que Jean Martin, ami de Ronsard, avait publié en 1544 une
traduction de VArcadia, à laquelle j'emprunte ce passage (f° 92 v°). Cf.
notre tome I, p. 131, note 4 ; II, p. loi, note i, et 203, note i ; V,
p. 252, note 2.
184 CHANT PASTORAL
Pans, deitez de ces antres reclus ',
Sont disparus, & n'apparoissent plus.
Loing de nos champs Flore s'en est allée,
184 Pomonne a pris autre part sa volée,
Et Apollon, qui fut jadis berger,
Dedans nos champs ne daigne plus loger,
Et le troupeau des neuf Muses compaignes »
188 Ainsi qu'en friche ont laissé nos carnpaignes,
Pour le regret de leur dixième Sœur
Q.ui les passoit en chant et en douceur.
Bref de nos bois toutes Deitez sainctes,
192 Cypris la belle, & les Grâces desceintes 5,
En nous laissant pour si piteux départ
La larme à l'œil, habitent autre part.
Plus les rochers ny les antres rustiques
196 Ne seront pleins de fureurs poétiques •♦,
Echo se taist, & ne veult plus parler,
Tant ha regret de te voir en aller >.
Las ! maintenant en ta fascheuse absence
200 Le champ ingrat trompera la semence
Du laboureur, & en lieu de moissons
181. ^7 P.iiis, .Egvpansde ces antres reclus
184. S4-S/ D'un habit noir l'onione s'est voilée
188. // ptir erreur compaignes (7^ corrige) | /S-Sj noz montaignes
190. 6j-8/ de chant & de douct'ur
192. 6ySj &. ses Grâces
201. /S-Sj Se démentant, & en lieu de moissons
1. C.-à-d. ouverts (sens du latin rcchnus) ; déjà vu au tome I, p. 241,
vers 54.
2. Compagnes d'Apollon, ou bien qui vont de compagnie.
5. Ce mot, calqué sur le latin discinctae, vent dire ici sans ceinture,
ou plutôt nues. Souvenir d'Horace, CiJrw., I. 50,$ : solutis Gratiae zonis
(cf. IH. 19, 17 ; IV, 7. s).
4. C.-à-d. : de l'enthousiasme des poètes. Cf. l'ode A SI. de FHos-
tiilal (au tome IFI, p. 142 et suiv.).
5. Ronsard reprendra cette idée dans V Elégie aux bûcherons de la
forêt de Gastine : Tout deviendra muet, Echo sera sans voix
A MADAME MARGUERITE 185
Ne produira que ronces & buissons ' :
Si que je crains qu'un nouveau mal n'advienne,
Qu'en autre fleur un Ajax ne devienne *,
Et que Narcisse encor ne soit mué 3.
Et d'Apollon Hyacinthe tué 4,
Et qu'en solsi ne jaunisse Clitie 5,
Et que la peau du Satyre Martie
Ne saigne tant, que du dos escorché
Ne se reface un grand fleuve espanché ^,
Puis que Manto ", & sa Nymphe Egerie
205. éj-Sj que malheur ne nous (ji, 84-8/ vous) vienne
204. 8y Q.u'en fleur nouvelle
207. 6o-8j en soulsi (et soulsy)
208. Ji-Sj Marsye
211. 6/-Sy &. la Nymphe | Sj Manton
I. Tout ce passage depuis le vers 179 développe des vers de Virgile,
thrcne sur la mort de Daplinis, Bue, v, 54 et suiv.
2 Sur ce mythe, v. Ovide, Mil., XIII, 590 et suiv.
3. Ibid., 111, 500 et suiv.
4. Ibid., X, 185 et suiv.
5. Ibid., IV. 2S6 et suiv.
6. Ibid., VI, 582 et suiv., supplice du satyre Marsyas.
7. Manto est une magicienne, fille du devin Théhain Tirésias. Lorsque
les Epigoncs s'emparèrent de Tlubes, elle fut faite prisonnière et envoyée
à Delphes, où, comme célèbre devineresse, elle devait être au service
d'Apollon. Sur l'ordre de l'oracle elle partit pour l'Asie, où elle intro-
duisit le culte d'Apollon à Claros et eut pour fils le devin Mopsus.
Lorsqu'on commença à confondre les mythes grecs avec ceux des
Romains, on prétendit qu'elle était venue en Italie, y avait épousé Tibé-
rinus, roi des Etrusques, et que leur fils, Ocnus, fonda une ville, qu'il
appela Mantoue, du nom de sa mère. Cf. Virgile, En., X, 198 et suiv. ;
Ovide, .Wf/., VI, 157; Stace, Theb., IV, 463 et 518 ; VII, 758 ; X, 639
et 679 ; Hygin, Fab. 128 ; Dante, Enfer, ch. XX.
Mais Ronsard s'est souvenu ici de Sannazar, qui avait réuni déjà la
magicienne grecque et la nymphe latine Egérie pour désigner la même
personne, dans son ."tiradia, églogue xi, où le berger Ergasto déplore la
mort de sa mère Massilia :
La dotta Fgeria e la Tebana Manto
Con subito furor morte n'ha tolta.
Noter que Sannazar a logiquement mis le verbe au singulier (puisqu'il
ne s'agit que d'une seule personne dédoublée), tandis que Ronsard l'a
mis au pluriel, ce qui peut faire croire qu'il s'agit de deux personnages
l86 CHANT PASTORAL
212 N'ont plus le soing de nostre bergerie.
O demi-dieux, ô gracieux esprits,
Qui de pitié le cueur avez espris,
O monts, ô bois, ô forests chevelues,
216 O rouges fleurs, jaunes, pâlies & blùes,
O terre, ô ciel, ô fontaines & vens.
Faunes, Sylvains, & Satyres, & Pans,
Et toy Clion, qui fus jadis ma Muse,
320 Entre mes mains casse ma cornemuse ' :
Car aussi bien sans faveur ny sans loz
Ne pendroit plus qu'une charge à mon doz.
Pasteurs François, n'enflez plus les musettes,
224 D'orenavant elles seront muettes :
Car dedans l'air leur chant evanouy.
Comme il souloit, ne sera plus ouy :
220. 60-84 '* cornemuse | Sj En cent morceaux casse ma cornemuse
221. 67-7; (Si sans loz | 71S-CS7 Fuis qu'aussi bien sans faveur & sans los
222. jS-Sj Pendrait en vain une charge à mon dos
224. yS-Sy Pour son départ elles seront muettes
225. /S-S4 Dedans le ciel | Sj En l'air venteux
différents, alors que, sous cette double allégorie, il n'a voulu désigner
que la princesse Marguerite. Je dois l'indication de celte source iulienne
et l'observation qui l'accompagne à M°" Hulubei, que j'en remercie
vivement.
Ensuite l'idée m'est venue que le texte de ce passage dans les éditions
du XVI* siècle pouvait bien présenter une variante (o à la plau dt t), à' xm-
tant plus que J. Martin a traduit en 1544 :
Car mort soudaine en furear nous a pris
Celle qui doit avoir autant de pris
Qu'Egcria ou Manto la Thebaine.
Je me suis donc reporté à l'édition de Venise (Marchio Serra, I5}2),
« con somma diligenza corretta » ; et j'ai constaté que son texte portail
bien : & la Tliebana Manto, — ce qui donne à croire que Ronsard avait
sous les yeux le texte italien à coté de la traduction de son ami Martin,
et qu'il a préféré suivre le texte italien. la princesse Marguerite étant
pour lui et les poètes de son école une Manto et en même temps une
Egérie.
I. On trouve de semblables apostrophes, et pour une raison analogue,
dans VArcadia de Sannazar, égl. x et xi.
A MADAME MARGUERITE 187
Si m'en croyez, allons en Arcadie,
2j8 Et fléchissons de nostre mélodie
Roches & bois, tygres, lyons & loups,
Puis que la France est ingrate vers nous ' :
Puis que la Nymphe en qui fut l'espérance
232 Des bons sonneurs s'escarte loing de France,
Allons nous-en, sans demeurer ici
Pour y languir en peine & en souci.
Qui fera plus ^ d'un annuel office
236 Parmi les bois aux Muses sacrifice ?
Et qui de fleurs les ruisseaux sèmera ?
Qui plus le nom de Pales 5 nommera
Parmi les champs ? &' qui plus aura cure
240 De nos troupeaux & de nostre pasture ?
Qui plus à Pan vouldra recommander
Les pastoureaux, & pour eux demander ?
Qui de leur flûte appaisera les noises ?
244 Q.ui jugera de leurs chansons françoises ?
Qui donnera le pris aus mieux disans.
Et sauvera leurs vers des mesdisans •♦ ?
232. Sj s'absente de la France
257. yS-Sy Qui plus de fleurs
240. Sj pour leur donner pasture
241-242. jS-Sj Qui plus à Pan daignera présenter Les pastoureaux
pour les faire chanter
24s. On lit en jç au mieux (éd. suit, corr.)
1. Le mol ingrate n'a pas tout à fait ici le sens latin de j/^'n7«; qu'il
a au vers 200; c'est une allusion à ce fait que la Cour ne récompense
pas les poètes selon leur mérite (v. ci-dessus vers 1 3 et 14) et les récom-
pensera moins encore quand la princesse Marguerite aura quitté la
France.
2. Ici et dans les vers suivants ce mot a le sens de désormais, qu'il
a conservé dans l'expression négative : ne... plus.
3. Divinité qui protégeait les bergers et leurs troupeaux dans la
mythologie romaine.
4. Allusion à l'intervention de la princesse Marguerite auprès de son
frère Henri II, en faveur des poètes de la Pléiade, notamment dans la
155 CHANT PASTORAL
Adieu, troupeau, qui près moy soulois vivre,
248 Adieu \'andome, adieu, je la veux suivre
Par les rochers, les antres & les bois,
Savoysien en lieu de Vandomois ».
Dans le pays où la belle Aialante ^
252 Mettra les piedz, tousjours dessous sa plante ',
Fusse en hyver, les roses s'esclouront
Et de laict doux les fontaines courront,
Les chesnes durs suront la liqueur rousse
256 Du miel espez, & la manne tresdouce
Sur les sommets des arbres s'assira
Et sur le tronc le beau liz fleurira.
Les chesnes creux parleront les oracles 4,
260 Là plus qu'en France on voirra des miracles :
Car les rochers notre langue apprendront,
Et les pinsons, rossignols deviendront :
Tous les pasteurs au retour de l'année,
252. 60 par erreur le pies (éti. suiv. corr .)
2)j. 6j-yS Sur le sommet des arbres coulera
258. ^o-yj Et sur leur tronc | jS texte firiviilif
255-258. 84-Sj suppriment ces quatre vers
260. 6j-Sj Plus que j.imais on voirra de miracles
querelle entre Saint-Gcl.iis et Ronsard. Cf. les odes A Madame Margiu-
tite aux tomes I et III de la présente édition.
1. Ce passage nous apprend que Rons.ird, au printemps de 1559,
s'était retiré à N'endoine, de ch.igrin et de dcpit. Il en revint sans doute
en juin pour les fêtes des ntariages princiers (v. ci-aprcsles Inscnptù-ns).
Mais, bien qu'il eut alors le titre d' « aumônier du Roi et de Madame
de Savoie », il ne suivit pas celle-ci dans son duché ft laissa échapper
une fois de plus l'occasion d'aller en Italie. D'ailleurs, sa protectrice ne
quitta la cour de France qu'au mois de novembre 1559, pour rejoindre
son mari .i Nice, où elle denieu-^a jusqu'à la fin de l'année suivante
(cf. Winifre^t Stephens. o/>. cit., chap. XII et XIII).
2. Fille d'un roi de Scyros, qui avait promis sa main à celui de ses
nombreux prétendants assez agile pour la vaincre à la course. Grâce au
stratagème des pommes d'or, suggéré par Vénus à Hippoméne, celui-ci
fut vainqueur. Cf. Ovide. Met.. X. 567 et suiv.
5. C.-à-d. : sous ses pieds (sens du latin planta).
4. Comme ceux de la foret de Dodone en Epire. qui proféraient les
oracles de Jupiter.
A MADAME MARGUERITE 189
264 Luy dédieront une feste ordonnée,
Feront des veus, & donneront le pris
A qui sera de chanter mieux appris • :
Si qu'à jamais comme une colonibelle
268 Par les pasteurs volera toute belle
De bouche en bouche, & par raille beaux vers
Son nom croistra dedans les arbres verds,
Qui garderont dans l'escorce entamée
272 A tout jamais sa vive renommée,
Qui deviendra plus vieille quelque jour
Que ces rochers qui sont tout à lentour.
Tant qu'on voirra sur les Alpes chenues
276 Ou s'appuyer ou dégoûter les nues,
Tant qu'en hyver on voirra les torrans
Avec grand bruit encontre val courans,
Tant que les cerfs aimeront les bocages,
280 L'air les oiseaux, les poissons les rivages,
Tant que mon cueur mon corps animera,
Tant que ma main ma musette aimera,
Tousjours par tout, sans repos & sans cesse,
284 Je chanteray cette belle Déesse,
La Marguerite, honneur de notre temps,
Dont la vertu fleurit comme un printemps *.
264. 67-7J Luy dédiront | 'jS-Sj dedi'ront
27J. jS-SjPoMx devenir plus vieille
274. 67-75 eslevez à l'entour | J8-S4 plantez tout à Tentour | Sj nos
rempars d'alentour
27--278. Sy Tant qu'en hyver les torrens ravageux Totnb'ront des
monts à gros bouillons neigeux
281. 84-Sy Tant que mon sang
1. Imité de Virgile, Bue. v, 65-75 (apothéose de Daphnis).
2. Forme de serment fréquente chez les poètes latins. Ronsard s'est
souvenu ici de Virgile, Bue. v, 76 et suiv. : Dum juga montis aper, flu-
vios dum piscis amabit... Il a aussi employé la forme de serment inverse,
par exemple au tome IV de la présente édition, p. 29 (voir la note 5).
190 CHANT PASTORAL
Et toi chanson si rudement sonnée,
288 Demeure ici où je t'ai façonnée
Dedans ce bois, au pied de ce rocher :
11 ne te fault de la Court approcher,
A tous les coups tu rougirois de honte,
292 Et de ta voix on feroit peu de compte :
Demeure ici hostesse de ces bois,
Tu n'has que faire à la Court des grands Rois :
Où Du Bellay qui tout l'honneur mérite
296 Si haultemcnt chante la Marguerite ' :
Demeure ici parmi ces arbrisseaux
Où )e te chante au bruit de ces ruisseaux,
Et où Progné avccques Philomelle
300 \'ont desgoisant leur antique querelle *.
290-291. 6-j-Sj II ne fault plus de la Court approcher, Où sans appuy
tu rougirois de honte
29}-3i6. 7<S-<S'7 suppriment ces vingt-quatre \trs
1. Allusion à Y Epitfyalame sur le mariage de Iresillustre Pritue Pbili-
herl Emtinuel (sic), Duc de Saivye, et Iresillustre Princesse Marguerite de
France, Sixur unique du Roy et Duchesse de Berry, que Du Bellay compo-
sait alors et qu'il publia après la mort de Henri II. On tiouvera cet Epi-
thalame dans Tcdition Chamard, au tome V, p. 201 et suiv., ainsi que
l'avis au lecteur et l'ordonnance de ce chant, • qui estoit prest à estre
récite au festin nuptial par les enfans de Jehan de Morel gentilhomme
Anibrunois » (Isaac, Ciniille, Lucrèce et Diane), festin qui n'eut pas
lieu .i cause de l'agonie du roi. — Sous l'cloge que Ronsard fait ici de Du
Bellay, on sent un certain dépit de voir que son émule lui a été préféré
pour cet honneur; aussi a-t-il supprimé en 1378 les vers 29) à 316.
2. Périphrase, déjà vue souvent, pour désigner l'hirondelle et le ros-
signol. Klle vient d'Ovide, Met., VI, 424 et suiv. ; on la trouve aussi
dans Sannazar, Arcadia, cgi. i et xi.
Au reste, ce passage depuis le vers 287 est encore imité de VArcadia,
de l'épilogue où Sannazar, s'adressant à son chalumeau, le supplie de
rester parmi les bois : « A raison dequoy. je te prie, & tant que je puis
t'admoneste, que, content de ta rusticité, tu veuilles demeurer entre ces
solitudes : car il ne t'appartient pas d'aller cherciier les sumpteux palais
des princes, ni les superbes places des citez, pour humer les applaudis-
sements, faveurs simulées ou gloires venteuses... Ton débile son ne se
pourrait gueres bien entendre parmy celuv des buccines espoventables
ou des royales trompettes » (trad. de J. Martin, (" 112).
A MADAME MARGUERITE I9I
Ou, si Moiel, des Muses nourrisson ',
Veult advoûer que lu sois sa chanson,
Suy-le par tout, & prend la hardiesse
304 De te monstrer à si haute Princesse.
Ce seul Morel, qui d'un gentil esprit
Premier de tous de ma muse s'esprit,
Et mon renom sema par ces bocages
308 Maugré l'envie, & les ardantes rages
Des mesdisans, qui plus m'ont advancé.
Tant plus ils ont mon renom offencé :
Ce seul Morel qui de vertu s'enflàme,
}i2 Qui d'une belle, heureuse, & gentille ame.
Des son enfance a tousjours eu souci
Des bons esprits, & de leurs vers aussi :
Les chérissant plus fort qu'une pucelle
316 N'aime au printemps quelque rose nouvelle.
Or sus paissez, paissez povres brebis,
Allez par l'herbe, emplissez vous le pis,
Broutez un peu ceste douce verdure
}2o Pour emporter aux aigneaux nourriture,
Qui en bellant dans le toict ont désir
De vous sucer le lait tout à loisir.
Et quoy troupeau ! tu es insatiable,
319. 7* Broutez assez | S4 Broutez, broutez | (îj Broutez, rongez
I. Jean Morel d'Embrun, protecteur des poètes de la Pléiade, notam-
ment de Ronsard et de Du Bellay. Cf. H. Chamard, Joachim du Bellay,
p. 390 et suiv., et, dans la présente édition, les tomes III, p. 157,
note I ; VII, p. 225 et suiv. ; VIII, p. 140 et la note, 161 et la note 2.
— Depuis son retour de Rome, Du Bellay était intimement lié avec
Jean Morel, qu'il appelait son « frère », son « Pylade ». Toutefois, la
maison qu'il habitait alors n'appartenait pas, comme on l'a dit, à Morel.
Voir à ce sujet l'étude d'Amédée Outrey Sur la maison halitée par J. du
Bellay au cloître Notre-Dame (Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris,
tome LXI, 1934).
192 CHANT PASTORAL
524 La nuit arrive, il faut gaigncr l'estable :
Voici les loups qui ont accoustumé
De te manger quand le jour est fermé,
Ils font le guet, & de rien ils n'ont craincte
Î28 Car la bonté par les champs est esteincte '.
A tant le jour peu à peu s'enbrunit,
Et le pasteur comme le jour finit
Son chant rural : détendit sa musette,
352 Et dans sa main empoigna la houlette,
Chassant devant son iroupelet menu,
Harpaut son chien, & son bélier cornu.
526. "/S-S"] De brigander quand...
}27. 67-.?7 & plus de rien n'ont crainte
531. S-j des-cnfla sa musette
352. éj-Sy Dedans sa main empoigna sa houlette
333. 67-^7 le troupelet
I. Souvenir de Virgile, i^wr. x, lin, et de Sannazar, Anadia, egl. 11,
début.
Outre l'Epithalame de Du Bellay mentionné ci-dessus, on rapprochera
utilement de cette pièce de Ronsard les Epithalanies composés à l'occa-
sion du même mariage par JoJellc (éd. Marty-I.aveaux, tome 11. p. m),
p.ir M.-(L de Buttet (éd. des Œuvres poétiques par le bibliophile Jacoh.
tome I, p. 13s). entin I.1 Pastorale de Jacques Grevin (éd. L. Pinvert.
dans la Coll. Selecta des Classiques Garnier, p. 219).
INSCRIPTIONS i^^
XXIIII INSCRIPTIONS
en faveur de quelques grands Seigneurs, lesquelles
devoyent servir en la Comédie qu'on esperoit représenter
en la maison de Guise, par le commandement de Mon-
seigneur le Reverendissime Cardinal de Lorraine'.
POUR LES ROIS TRESCHRESTIEN
& Catholique^.
Grand Jupiter ! habite si tu veux
Tout seul l'Olympe, & garde ton tonnerre :
Ces deux grands Rois, les plus grands de la terre,
Despartiront tout ce monde pour eux.
ÉDmoNS. - A'A7/// hncr.piions..., k la suite du Dfsrours.., et du
CJ<7«/;.a5/or«/.. plaquette de 1559. - a:'m-«(Poëmes, ,' livre) 1560-
(Mascarades) 1567 a 1578. -Supprimées en 1584 et 1587. -Réimpri
mees dans le Recueil des Pièces retranchées en 1609 e, éd.'suiv., d Ws le
texte de 1567. ap.tsic
FrTn'l^l^i ^/''J^ ^«/'/" '■'««/ lout le litre \ 7^ Quadrins pour les Roys de
irancecS: d Lspaigne, & autres Seigneurs.
1-4. Titre jS Pour les Rois de France cSc d'Espagne
I. Comme le prouvent les quatre premières de ces Inscriptions et la
dernière cette « comédie «devait être représentée pour le mariage de
Philippe II d Autriche et d'Elisabeth de France. Elles furent composées
dans la 2" quinzaine de juin. Voir ci-dessus l'Introduction
Sur le vaste « hôtel de Guise .., v. don M. Felibien, Histoire de la xille
ae farts, tome II, p. 1050.
2. Le roi de France Henri II (très chrestien) et le roi d'Espagne Phi-
lippe JI (catholique). "
Ronsard, IX.
194 INSCRIPTIONS EN FAVEUR
POUR LE ROY TRESCHRESTIEN
Henri II.
Sur sa devise '.
Pour un Croissant^ il te fault un Soleil :
Plus ta vertu n'ha bcsoing d'accroissance,
Q.ui toute ronde & pleine de puissance
Te fait reluire en terre sans pareil.
POUR LE ROY CATHOLIQ.UE.
Sur sa devise 5.
Espoir & creinte est la seule misère
Qui nous tourmente : & qui en ce bas lieu,
Ainsy que toy, ne creint plus ny espère,
Se doit nommer non pas homme mais Dieu.
POUR LUYMESMES4.
O l'héritier des vertus de Jason :
)-8. Titre 71S Pour le Roy de France (sans plus)
9-12. Titre 7<S Pour le Roy d'Espagne sur sa devise
1. Henri II avait pour emblème un croissant avec cette devise : Donec
toluin impleat orhein. Cf. Godefroy, Cérémonial françois, t. I, p. Î07 ; déjà
vu dans la présente édition, aux tomes I, p. 20 et 173 (note); VII,
p. 60 (note).
2. C.-à-d. : à laplaced'un croissant. Cf.ci-dessusIeC/'<J«//w^/or(i/, vers 2.
}. Nous avons v.iinemcnt consulté le Cérémonial français de Th.
Godefroy, le Trésor de numismatique de Le Normant, le Dictionnaire des
devises de Chassant et Tausin, pour trouver une devise qui réponde à ce
quatrain. Rien non plus dans l'histoire de Philippe II par Watson. ni
dans celle d'ElisabctJi de Valois par Du Prat. Il s agit sans doute d'une
devise occ.isionnelle, telle que : .V^ stvs, nec inelus, Philippe II ayant
atteint le comble de la fortune et la paix lui ayant enlevé toute crainte.
Cf. la note que j'ai publiée dans le Bulletin hispanique, 1957, n* i.
4. C.-à-d. : pour le même roi Philippe H. D'ailleurs il n'était pas pré-
sent à son mariage ; il épousa la fille ainée du roi de France par procu-
ration, se faisant représenter par le duc d'.'Mbe.
DE GRANDS SEIGNEURS I95
O de Junon race recommandée :
Tu as au coul la Colchide toison,
16 Mais en ton lict tu n'has point de Medée '.
POUR LA ROYNE DE FRANCE,
MAINTENANT RoYNE MERE DU RoY *.
Plus que Rhea 5 nostre Royne est féconde
De beaux enfans, lesquels en divers lieux
Ayant régi la plus grand'part du monde
20 Iront au ciel pour estre nouveaux dieux *.
ROYNE CATHOLiaUE 5.
Comme un beau Hz, est en fleur la jeunesse
D'Elizabet : & si en corps mortel
Vouloit ça bas descendre une déesse,
24 Pour estre belle, elle en prendroit un tel.
15. 6o-yS Tu as au col
15-16. 2^ supprime ce quatrain
17-20. Titre y 8 Pour la Royne mère du Hoy
21-24. Titre 7.? Royne d'Espaigne
21. 75 se monstre la jeunesse
1. Ainsi que tous les princes de la maison d'Autriche, Philippe II
portait le collier de l'ordre de iJ Toison d'or, institué par son ascendant
le duc de Bourgogne Philippe le Bon. Ce détail a suggéré au poète le
nom de Jason, qui, avec la protection de Héra, la Junon des Grecs,
conquit la Toison d'or en Colchide, et le nom de la magicienne Médée,
synonyme ici de femme criminelle, ayant tué les enfants qu'elle eut de
Jason.
2. Catherine de Médicis, femme de Henri II et mère du roi régnant
François II. La seconde ligne de ce titre fut ajoutée sur le m" de Ron-
sard après la mort tragique de Henri II.
5. Déesse de la mythologie grec:iue, dont le culte se confondit avec
celui de la déesse phrygienne Cybèle.
4. Cf. l'ode de 1555 A la Roine (tome VII, p. 34 à 58).
5. Elisabeth de France, fille aînée d'Henri II et de Catherine de Médi-
cis, devenue « royne catholique » par son mariage avec le roi d'Espagne
Philippe II ; elle avait alors 14 ans et 2 mois ; lui, 52 ans.
196 INSCRIPTIONS EN FAVEUR
ROY-DAUFHIN
MAINTENANT RoY TrESCHRESTIEN '.
On ne voit point qu'un fort lion ne face
Ses lionneaux hardis & furieux :
Ce jeune Roy sorti de bonne race
2^ Aura le cueur pareil à ses aveux.
A LUYMESMES ^
Tel fut Achille après que l'Itaquois
Luy eut osté l'habit de damoiselle,
Pour le mener dans le camp des Grcgois
î2 Tuer Hector de sa lance nouvelle J.
ROYNE-DAUPHINE,
MAINTENANT ROYNE *.
Ainsi qu'on voit demi-blanche & vermeille
Naistre l'Aurore, & ^'enus sur la nuict 5,
Ainsi sur toute en beauté nompareille
-,(1 Des Escossois la Princesse reluit.
2)-28. Titre ë'-^S Pour le Roy Iranvois second de ce nom. alors
nomme Roy-d.uiphin
29-52. 6j-jt'< iupfirimmt et qnatriiiii
55-56. 'litre 7/-7.V Four la Kovnc J'iscosse alors Rovne de France
■,4. 7cî Wesper sur la nuit
1. Le dauphin François, roi d'Fcosse depuis avril 15^8 par son
mariage avec .Marie Stuart, et devenu • Roy treschrestien • (c.-i-d. roi
de France) après la mon tragique de son père Henri II. La seconde
ligne de cr titre lut ajoutée sur le m" de Ronsard apiès cette mort.
2. C.-à-d. : au même personnage.
j. Voir ci-desbus 17/unii^ du Cariiinal de Lorraine, p. 41 et note 4.
4. Marie Stii.itt, reine d Ivcosse et narice au dauphin François, deTC-
nuc reine de France après la mort de Henri II. La seconde ligne de ce
titre fut ajoutée sur le m" de Ronsard après celte mort.
5. La planète Vénus i l'approche de la nuit.
DE GRANDS SEIGNEURS
POUR ELLE MESME ■.
Moins belle fut ceste Venus divine
Quand à Cythere en sa conche aborda,
Lors que le flot qui neuf mois la garda
4° La feit sortir de l'escume marine K
DUC DE SAVOYE 5.
Alcide acquit louange non petite
D'avoir gaigné les riches pommes d'or 4 :
Ayant acquis la belle Marguerite,
44 Tu has tout seul du monde le thesor.
DUCHESSE DE SAVOYE 5.
Ceste venu des yeux de la Gorgoime
Est dans les tiens, unique sœur du Rov,
Qui en rocher endurcis la personne
4« Qui vicieuse apparoist devant toy ^.
POUR ELLE MESME 7.
La Marguerite est la Pallas nouvelle
Qui hors du chef de son père sortit,
}8. yS sa conque
44- 7'-7} le thresor | jS le trésor
47. 7<y Endurcissant en un roc la personne
197
I. C.-à-d. : pour la même personne.
2 Souvenir d'Hésiode, Théogonie. Peut-être Ronsard s'est-il inspiré
ICI d une copie du tableau de Botticelli, la Naissance de Vénus
5. linimanuel-Philibert. V. ci-dessus le Discours au duc de Savove
4L un des exploits d Hercule fut de cueillir les pommes d'or du jar-
din des Hesperides malgré le dragon qui les gardait.
5. Marguerite de France, sœur de Henri II, devenue duchesse de
Savoie par son mariage avec Emmanuel-Philibert. V. ci-dessus le Cbanl
pastoral, p. 174.
6. Les yeux de la Gorgone Méduse avaient le pouvoir de pétrifier les
gens. ^
7. C.-à-d. : pour la même personne.
198 INSCRIPTIONS EN FAVEUR
Le corselet dont elle se vesiit,
S» Est la vertu qui la rend immortelle '.
POUR ELLE MESME.
La grand'Minerve & la Pallas de France *
Loing des mortels ont chassé le discord,
A l'Olivier l'une donne naissance,
56 L'autre le fait revivre après sa mort '.
DUC DE LORRAINE 4.
Achille estoit ainsi que tov formé :
Dedans tes yeux est Venus & Bellonne :
Tu semblés Mars quand tu es tout armé,
60 Et desarmé, une belle Amazonne 5.
DUCHESSE DE LORRAINE «.
Ainsi qu'on voit dedans la poussiniere /
Sur tous un astre apparoistre plus beau.
Ainsi paroist sur toutes la lumière
64 De ton esprit qui luit comme un flambeau.
55-56. jS su[>prime ce quatrain
6265. 6j Sur tout... sur toute | yi-J) Sur tout... sur toutes
61-64. 7<y supprime ce quatrain
1. Rons.ird avait développe cette comparaison dans une ode pinda-
rique de i )>o A Madame Marguerite ^tonie I, p. 74 et suiv.).
2. C.-à-d. : La Minerve des Grecs (Pallas Athénè) et la Pallas des
Français, Marguerite de France.
5. La Pallas antique créa l'olivier dans sa lutte avec Poséidon (Nep-
tune) pour la protection d'Athènes; la Pallas de Fraace nnima la paix
qui était morte.
4. Ch.irles, duc de Lorraine, v. ci-dessus le Cbant pastoral sur Us
iwpci-i..., pp 90 et suiv.
<;. Allusion à la table d'Achille chez le roi Lycomède. Cf. ci-dessus
VHxinne du Cardinal de Lorraine, note du vers 21J.
6. Claude de France, deuxième fille de Henri II, mariée au duc de
Lorraine Charles ; v. ci-dessus le Clsint pastoral sur les nopces...
7. Nom vulgaire de la constellation des I léiades.
DE GRANDS SEIGNEURS 199
DUCHESSE DOUAIRIERE '.
La belle paix abandonna les cieux
Pour accorder l'Europe qui t'honore,
Et se venant loger dedans tes yeux
68 Elle pensoit dans le ciel estre encore.
DUCHESSE DE GUISE ^
Venus la saincte en ses grâces habite ',
Tous les amours logent dans ses regurs,
Pource à bon droict telle dame mérite
72 D'avoir esté femme de notre Mars +.
POUR MADAME DE GUISE
Douairière 5.
Pareil plaisir la mère Phrygienne ^
Reçoit voyant ses fils auprès de soy,
Que tu reçois, ô mère Guisienne,
76 \'oyant tes fils tout alentour du Roy.
65-68. Titre 7<S Duchesse douairière de Lorr.iine
70. 60-71? en 5*s regards
76. 6^--]S tout à l'entour
1. La mère du duc de Lorraine, Christine de Danemark, était fille de
Christiern II, roi de Uanenvark, et d'Elisabeth d'Autriche, sœur de
Charles-Quint. Elle avait présidé les conférences de Cercamp et du
Cateau, préliminaires de la paix, avec l'aide de l'évêque d'Arras, Antoine
Perrenot, plus connu sous le nom de cardinal Granvelle.
2. Anne d'Esté, comtesse de Gisors, fille du duc de Ferrare Hercule II
d'Esté, et de Renée de France.
3. Il s'agit de la Vénus-Uranie qui présidait aux unions légitimes.
4. Elle avait épousé le 16 décembre 1548 à Saint-Germain en Lave le
capitaine François de Guise, le futur vainqueur de Metz et de Calais.
5. Antoinette de Bourbon-Vendôme, femme de Claude de Lorraine
et mère des Guises. Cf. Forneron, op. cit., tome I.
6. Hécube, femme de Priam, roi de Troie, mère de dix-neuf fils, dont
Hector (cf. Homère. //., XXIV, 496), à moins que Ronsard n'ait songé
ici, comme ailleurs (tome VII, p. 54), à Cybèle,
Mère des Dieus ancienne,
Berecyntne Phrygienne.
200 INSCRIPTIONS KX FAVEUR
POUR LA ROYNE D'ESCOSSE
DOUAIRIKKE '.
Je suis en doute, ô guerrière Camille *,
Duquel des deux plus d'honneur tu auras,
Ou pour avoir une si belle fille,
80 Ou pour avoir les frères que tu as '.
POUR MONSEIGNEUR
LE Cardinal de Lorraine & Dec de Guise son frère.
Allez lauriers environner les testes
Des deux Lorrains, à l'un pour son savoir
Comme à Mercure, à l'autre pour avoir
84 Ainsi que Mars tant gaigné de conqucstes *.
POUR EUX MESMES.
L'un des jumeaux au ciel bien souvent erre,
L'autre aux enfers d'une nue est vestu 5 :
Mais des Lorrains la jumelle vertu
88 Tousjours illustre apparoist sur la terre,
82. PR 160g et suif, par erreur De deux Lorrains
1. Marie de Lorraine, seconde femme du roi d'Ecosse Jacques V et
mcre de Marie Stuart. Régente d" Ecosse après la mort de son mari;
morte elle-mcnie en 1560.
2. Reine des Volsques, une des héroïnes de XEniult, VII, 8oj et
suiv.
5. Ils étaient cinq, dont l'aîné le capitaine François de Guise, et
Charles cardinal de Lorraine, dont il est question dans les deux inscrip-
tions suivantes. Cf. le tome VIII, p. 49, note 2.
4. Les noms de ces deux frères sont très souvent associés. V. ci-des-
sus VEx'Xirlaliou au camp, vers 16, V Hymne du Cani. de Lorraine, vers 775
et suiv. et la note.
5. Castor et PoUux. Cf. le tome VIII, p. 395, note i.
DE GRANDS SEIGNEURS 201
POUR LA PAIX.
Des morions l'abeille soit compaigne :
Pendent rouillez les coutelas guerriers :
Dans les harnois tousjours file l'araigne,
92 Et les lauriers deviennent oliviers.
POUR LES NOPCES.
Vien Hymence, &d'un estroict lien
Comme un Ihierre estroictement assemble
Le sang d'Autriche au sang \'alesien ',
96 Pour à jamais vivre en repos ensemble.
96. 60 par erreur Pour jnmais vivre (éd. stiiv. corr .) \ jS Pour vivre
en paix heureusement ensemble
1. Philippe II, de la maison d'Autriche, à Elisabeth de France, de la
maison de Valois.
Rapprocher ces Inscriptions de celles que Du Bellaj' composa à la
même époque, mais pour un tournoi qui avait eu lieu au mois de juin
(éd. Chamard, tome VI, pp. ^5 et suiv.). Non seulement les idées, mais
les expressions sont les mêmes ; voir notamment les inscriptions rela-
tives au Roy treschrestien (n" i), à la Royne treschrestienne (n" i), au
Roy catholique (n" i), à Mess. card. de Lorraine et duc de Guise (n" i).
EXTRAICT DU PRIVILEGE
Par vertu des lettres patentes du Roy données à Villierscos-
terets le XXIII jour de Febvrier M.D.LVIII '. signées Par le
Roy, Maistre Jaques du Faur maistre des requestes ordinaire de
l'hostel présent, Fizes, &seellées du grand seel dudict Seigneur,
sur double queue, contenants le Privilège perpétuel donné &
octroyé à niaistre Pierre de Ronsard Conseiller & Aumosnier
ordinaire dudict Sieur, & de Madame de Savove, de choisir &
eslire tel imprimeur que bon luv semblera pour imprimer, faire
imprimer & mettre en vente toutes & chascune ses euvres,
imprimées ou à imprimer, tant conjoinctement que separeement,
sans ce que aucuns autres, de quelque estât ou qualité qu'ils
soyent, puissent icelles imprimer ou mettre en vente sans le sceu,
vouloir & consentement dudict de Ronsard, sur peine à tous
contrevenants de confiscation desdicts livres, d'amende arbitraire,
& de tous despens, dommages & interests :
Est permis à Robert Estienne marchant libraire & imprimeur
demourant à Paris, d'imprimer & mettre en vente ce présent
livre intitulé. Discours à Treshiiult & trespuissatit Prhue Monsei-
gtieiir le Duc de Savove, Cl>ant pastoral à Madame Marguerite,
Duchsse de Saime, Plus, XXIIII Inscriptions, & c. Et défenses à
tous autres de iceluy imprimer sur les peines cy dessus conte-
nues. En outre a ledict sieur voulu que en insérant au com-
mencement ou à la fin dudict livre un brief exiraict & som-
maire au vray du contenu esdictes lettres patentes, qu'elles
soyent tenues pour suffisamment signifiées & venues à la notice
& CMgnoissance de tous libraires & imprimeurs, & que cela soit
de tel etTect & vertu, que si elles avoyent particulièrement &
expressément esté signifiées, sans qu'ils en puissent prétendre
aucune cause d'ignorance : comme plus à plein est contenu
esdictes lettres patentes.
I. Lire I5S9, d'après le nouveau style.
TABLE ALPHABETIQUE
DES INCIPIT DU TOME IX
N.-B. — Les mots en italique sont des variantes des
■ iucipit primitifs.
Pages
Achille estoit ainsi que toy formé 198
Ainsi qu'on voit dedans la poussiniere 198
Ainsi qu'on voir demi-blanche & vermeille 196
Alcide acquit louange non petite 197
Allez lauriers environner les testes 200
Bien que les traits d'Amour qui blessent la jeunesse 124
Geste vertu des yeux de la Gorgonne 197
Gomme un beau liz, est en fleur {se monstre) la jeunesse. . . 195
Des nierions l'abeille soit compaigne 201
Espoir & creinte est la seule misère 194
Grand Jupiter! habite si tu veux 193
J'aurois esté conceu des flotz de la marine 29
Je viefaschois de tant suivre les Rois. 174
Je m' ennuyais de la pompe des Rois 174
Je ne seroys digne d'avoir esté 131
J'estois fasché de tant suivre les Rois 174
Je suis en doute, ô guerrière Camille 200
La belle paix abandonna les cieux 199
^^4 TABLE ALPHABÉTIQUE
La grand'Minervc & la Pallas de France ... iqg
La Marguerite est la Pallas nouvelle [ ,
L'heure que vous avez si longtemps attendue. '^,^
L'un des jumeaux au ciel bien souvent erre. . ". ' '.'.'." 200
Moins belle fut cest.- Venus divine ^
190
Non, ne combatez pas, vivez en amitié. .
O l'héritier des vertus de Jason
On ne doit appcller pendant (la>uiis) qu'il 'vit' ky. ".".'" ^7
On ne voit point qu'un fort lion ne face * ,gj
Pareil plaisir la mère Phrygienne
Plus que Rhea nostre Royne est féconde \^-
Pour un Croissant il te fault un Soleil ............. ,9!
Quand j'achevay de te chanter ton hymne ,^5
Sire, quiconque soit qui fera vostre histoire. ,05
Tel fut Achille après que lltaquois. ,^
Un pasteur Angevin & l'autre Vandomois
■ / )
Venus la saincte en ses grâces habite ,00
Vien Hymcnée, & d'un estroit lien
Vous Empereurs, vous Princes & vous Rovs. ^°^
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Introduction v
Exhortation au camp du Roy 3
Exhortation pour la Paix 15
L'hymne de Charles cardinal de Lorraine 29
Chant pastoral sur les nopces du duc de Lorraine 75
La Paix, au Roy , . . . . 103
La bienvenue de Mgr le Connestable 117
Envoy des chevaliers aux dames 124
Chant de liesse, au Roy 131
Suyte de l'hvmne du cardinal de Lorraine 145
Discours à Mgr le duc de Savoye 157
Chant pastoral à Madame Marguerite 174
XXIIII Inscriptions 195
Table alphabétique des incipit 203
Achevé d'imprimer
par Protat frères, à Mâcon,
Je 28 janvier J^^y.
I
PQ Ronsard, Pierre de
1674 Oeuvres coraDlètes
A2
t. 9
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